11 mars 2008
Jorge Luis Borges

J'ai été pendant vingt
ans professeur de littérature anglaise à la faculté de philosophie et de
lettres de l'université de Buenos Aires. J'ai toujours dit à mes étudiants
d'avoir une bibliographie restreinte, de ne pas lire de critiques, de lire
directement les auteurs ; peut-être ne comprendront-ils que peu de chose mais
ils auront du moins le plaisir d'entendre la voix de quelqu'un. Je dirais que
le plus important chez un auteur c'est le son de sa voix, le plus important
dans un livre c'est la voix de l'auteur, cette voix qui parvient jusqu'à nous.
J'ai consacré une partie
de ma vie à la littérature et je crois que la lecture est une forme du bonheur
; une autre forme, moindre, du bonheur est la création poétique, ou ce que nous
appelons création, qui est un mélange d'oubli et de souvenir de ce que nous
avons lu.
Emerson rejoint Montaigne
quand il dit que nous ne devons lire que ce qui nous plaît, qu'un livre doit
être une forme du bonheur. Nous devons tant à la littérature !
Moi, j'ai plutôt essayé de relire que de lire, je crois qu'il est plus
important de relire que de lire, sauf que pour relire il faut avoir lu. J'ai ce
culte du livre. Il se peut que je dise cela d'une façon qui peut sembler
pathétique et je ne voudrais pas que cela le soit ; je veux que cela soit comme
une confidence que je vous fais à chacun d'entre vous ; non pas à tous mais à
chacun de vous car tous, c'est une abstraction et chacun de vous, c'est une
réalité.
Je continue à faire
semblant de n'être pas aveugle, je continue à acheter des livres, à en remplir
ma maison.
L'autre jour on m'a offert une édition de 1966 de l'Encyclopédie de Brockhaus.
J'ai senti la présence de cet ouvrage dans ma maison, je l'ai sentie comme une
sorte de bonheur. J'avais là près de moi cette vingtaine de volumes en caractères
gothiques que je ne peux pas lire, avec des cartes et des gravures que je ne
peux pas voir ; mais pourtant l'ouvrage était là. Je sentais comme son
attraction amicale. Je pense que le livre est un des bonheurs possibles de
l'homme.
Le concept d'un livre sacré, qu'il s'agisse du Coran, de la Bible ou des Vedas
— où il est dit aussi que les Vedas créent le monde — est peut-être dépassé
mais le livre conserve encore une certaine sainteté que nous devons tenter de
sauvegarder. Prendre un livre et l'ouvrir rend encore possible le fait
esthétique. Que sont les mots couchés dans un livre ? Que sont ces symboles
morts ? Absolument rien. Qu'est-ce qu'un livre si nous ne l'ouvrons pas ? Un
simple cube de papier et de cuir, avec des feuilles ; mais si nous le lisons il
se passe quelque chose d'étrange, je crois qu'il change à chaque fois.
Héraclite dit (je l'ai
trop souvent répété) qu'on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve.
On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve parce que ses eaux
changent mais le plus terrible est que nous ne sommes pas moins fluides que le
fleuve. Chaque fois que nous lisons un livre, le livre a changé, la connotation
des mots est autre. En outre, les livres sont chargés de passé.
J'ai médit de la critique
et je vais me dédire (mais qu'importe que je me dédise). Hamlet n'est pas
exactement le Hamlet que Shakespeare a conçu au début du dix-septième siècle,
il est le Hamlet de Coleridge, de Goethe et de Bradley. Il a été recréé. Et Don
Quichotte également. Il en va de même avec Lugones, et Martinez Estrada, Martin
Fierro n'est plus le même. Les lecteurs petit à petit ont enrichi le livre.
Quand nous lisons un
vieil ouvrage c'est comme si nous parcourions tout le temps qui a passé entre
le moment où il a été écrit et nous-mêmes. C'est pourquoi il convient de maintenir le culte du
livre. Un livre peut être plein d'errata, nous pouvons ne pas être d'accord
avec les opinions de son auteur, il garde pourtant quelque chose de sacré,
quelque chose de divin, non qu'on le respecte par superstition mais bien dans
le désir d'y puiser du bonheur, d'y puiser de la sagesse.
Voilà ce que je voulais
vous dire aujourd'hui.
Extrait de "Le livre" in, "Conférences"
Photo textportraits, "Sus manos"
Le texte arrière est le court récit "La bibliothèque de Babel"
21 janvier 2008
Jorge Luis Borges

Moi
Le crâne, un cœur avec sa vie secrète,
Les chemins de mon sang dissimulés,
Et les tunnels du rêve, ce Protée,
Les viscères, la nuque, le squelette.
Je suis ces choses. Et, je ne peux y croire,
Je suis aussi une épée, sa mémoire,
Celle d'un soleil seul et déclinant
Qui se disperse en or, ombre, néant.
Je suis celui qui voit les proues, du port ;
Je suis ce peu de livres, de gravures
Fatigués par le temps et son usure.
Je suis celui qui jalouse les morts.
Et, plus étrange, l'homme qui assemble
Des mots chez lui, dans un coin de sa chambre.
In, "La rose profonde"
Photo Dauzonroch, Etang des Pesquiers, Giens
30 septembre 2007
Jorge Luis Borgès

Instants
Si je pouvais de nouveau vivre ma vie
Dans la prochaine je commettrais plus d'erreurs
Je serais plus bête que ce que j'ai été
en fait je prendrais peu de choses au sérieux
Je serais moins hygiénique, je courrais plus de risques, je voyagerais plus
Je contemplerais plus de crépuscules, je grimperais plus de montagnes,
Je nagerais dans plus de rivières,
Je me rendrais dans plus d'endroits qui me sont inconnus
Je mangerais plus de crèmes glacées et moins de fèves
J'aurais plus de problèmes réels et moins d'imaginaires.
J'ai été de ces personnes
qui vivent sagement et pleinement chaque minute de leur vie
Bien sûr que j'ai eu des moments de joie
Mais si je pouvais revenir en arrière,
J'essaierais de n'avoir seulement que de bons moments
ne pas laisser passer le présent.
J'étais de ceux qui ne se déplacent sans un thermomètre,
un bol d'eau chaude, un parapluie, et un parachute.
Si je pouvais revivre ma vie je recommencerais par me promener pieds nus
dès les premiers jours du printemps
et je continuerais jusqu'aux confins de l'automne...
Je musarderais plus dans les ruelles, je contemplerais
plus d'aurores et je jouerais avec plus d'enfants,
si j'avais encore une fois la vie devant moi.
Mais voyez-vous, j'ai 85 ans, et je sais que
je suis en train de mourir...
Instantes
Si pudiera vivir nuevamente mi vida.
En la próxima trataría de cometer más errores.
No intentaría ser tan perfecto, me relajaría más.
Sería más tonto de lo que he sido, de hecho
tomaría muy pocas cosas con seriedad.
Sería menos higiénico.
Correría más riesgos, haría más viajes, contemplaría
más atardeceres, subiría más montañas, nadaría más ríos.
Iría a más lugares adonde nunca he ido, comería
más helados y menos habas, tendría más problemas
reales y menos imaginarios.
Yo fui una de esas personas que vivió sensata y prolíficamente
cada minuto de su vida; claro que tuve momentos de alegría.
Pero si pudiera volver atrás trataría de tener
solamente buenos momentos.
Por si no lo saben, de eso está hecha la vida, sólo de momentos;
no te pierdas el ahora.
Yo era uno de esos que nunca iban a ninguna parte sin termómetro,
una bolsa de agua caliente, un paraguas y un paracaídas;
Si pudiera volver a vivir, viajaría más liviano.
Si pudiera volver a vivir comenzaría a andar descalzo a principios
de la primavera y seguiría así hasta concluir el otoño.
Daría más vueltas en calesita, contemplaría más amaneceres
y jugaría con más niños, si tuviera otra vez la vida por delante.
Pero ya tengo 85 años y sé que me estoy muriendo.
Statue, Catalogne XIIè s.
