Borges___sus_manos___textportraits___flickr


J'ai été pendant vingt ans professeur de littéra­ture anglaise à la faculté de philosophie et de lettres de l'université de Buenos Aires. J'ai tou­jours dit à mes étudiants d'avoir une bibliographie restreinte, de ne pas lire de critiques, de lire direc­tement les auteurs ; peut-être ne comprendront-ils que peu de chose mais ils auront du moins le plaisir d'entendre la voix de quelqu'un. Je dirais que le plus important chez un auteur c'est le son de sa voix, le plus important dans un livre c'est la voix de l'auteur, cette voix qui parvient jusqu'à nous.

J'ai consacré une partie de ma vie à la littéra­ture et je crois que la lecture est une forme du bonheur ; une autre forme, moindre, du bonheur est la création poétique, ou ce que nous appelons création, qui est un mélange d'oubli et de souvenir de ce que nous avons lu.

Emerson rejoint Montaigne quand il dit que nous ne devons lire que ce qui nous plaît, qu'un livre doit être une forme du bonheur. Nous devons tant à la littérature !
Moi, j'ai plutôt essayé de relire que de lire, je crois qu'il est plus important de relire que de lire, sauf que pour relire il faut avoir lu. J'ai ce culte du livre. Il se peut que je dise cela d'une façon qui peut sembler pathétique et je ne voudrais pas que cela le soit ; je veux que cela soit comme une confidence que je vous fais à chacun d'entre vous ; non pas à tous mais à cha­cun de vous car tous, c'est une abstraction et chacun de vous, c'est une réalité.

Je continue à faire semblant de n'être pas aveu­gle, je continue à acheter des livres, à en remplir ma maison.
L'autre jour on m'a offert une édition de 1966 de l'Encyclopédie de Brockhaus. J'ai senti la présence de cet ouvrage dans ma maison, je l'ai sentie comme une sorte de bonheur. J'avais là près de moi cette vingtaine de volumes en caractè­res gothiques que je ne peux pas lire, avec des cartes et des gravures que je ne peux pas voir ; mais pourtant l'ouvrage était là. Je sentais comme son attraction amicale. Je pense que le livre est un des bonheurs possibles de l'homme.

On parle de la disparition du livre ; je crois que cela est impossible. Quelle différence, me dira- t-on, peut-il y avoir entre un livre et un journal ou un disque ? La différence est qu'un journal est lu pour l'oubli, un disque s'écoute aussi pour l'oubli, c'est quelque chose de mécanique et par là même de frivole. On lit un livre pour s'en souvenir.

Le concept d'un livre sacré, qu'il s'agisse du Coran, de la Bible ou des Vedas — où il est dit aussi que les Vedas créent le monde — est peut-être dépassé mais le livre conserve encore une certaine sainteté que nous devons tenter de sauve­garder. Prendre un livre et l'ouvrir rend encore possible le fait esthétique. Que sont les mots cou­chés dans un livre ? Que sont ces symboles morts ? Absolument rien. Qu'est-ce qu'un livre si nous ne l'ouvrons pas ? Un simple cube de papier et de cuir, avec des feuilles ; mais si nous le lisons il se passe quelque chose d'étrange, je crois qu'il change à chaque fois.

Héraclite dit (je l'ai trop souvent répété) qu'on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve parce que ses eaux changent mais le plus terrible est que nous ne sommes pas moins fluides que le fleuve. Chaque fois que nous lisons un livre, le livre a changé, la connotation des mots est autre. En outre, les livres sont chargés de passé.

J'ai médit de la critique et je vais me dédire (mais qu'importe que je me dédise). Hamlet n'est pas exactement le Hamlet que Shakespeare a conçu au début du dix-septième siècle, il est le Hamlet de Coleridge, de Goethe et de Bradley. Il a été recréé. Et Don Quichotte également. Il en va de même avec Lugones, et Martinez Estrada, Martin Fierro n'est plus le même. Les lecteurs petit à petit ont enrichi le livre.

Quand nous lisons un vieil ouvrage c'est comme si nous parcourions tout le temps qui a passé entre le moment où il a été écrit et nous-mêmes. C'est pourquoi il convient de maintenir le culte du livre. Un livre peut être plein d'errata, nous pouvons ne pas être d'accord avec les opinions de son auteur, il garde pourtant quelque chose de sacré, quelque chose de divin, non qu'on le respecte par supersti­tion mais bien dans le désir d'y puiser du bon­heur, d'y puiser de la sagesse.

Voilà ce que je voulais vous dire aujourd'hui.

Extrait de "Le livre" in, "Conférences"
Photo textportraits, "Sus manos"
Le texte arrière est le court récit "La bibliothèque de Babel"