16 mai 2008
Vladimir Maïakovski

Je sais le pouvoir des
mots et je sais le tocsin des mots.
Ce n’est rien,
Quelque pétale emporté
sous le talon du danseur.
Mais l’homme avec son
âme, ses dents, ses os…
In « Fragments pris
dans le dernier carnet »
15 mai 2008
Jean-Claude Carrière

Tout personnage en charge
déclare aussitôt, avec fermeté, qu'il connaît la réalité des choses, qu'il en
voit les faiblesses et qu'il est capable d'y remédier. Il va réussir là où tous
les autres ont échoué.
Il nous cache ainsi sa faiblesse, qui est aussi la nôtre. De peur de nous
flanquer la panique, il dissimule ses doutes, il tait sa fragilité, son
incompétence partielle, bref tout ce qui est humain en lui. Bien entendu, quand
la crise arrive, il déçoit.
Si nous étions solides et
sûrs de nous, là encore, des êtres d'airain, de granit, nous n'aurions pas
besoin de Constitutions, de représentants, de syndicats. Nous n'aurions même
pas besoin de déclarer les droits de l'homme, puisque nous ne serions pas des
hommes.
Confusément, nous sentons
l'extrême importance de ces lois invisibles que nous avons écrites et que nous
transmettons. Nous savons que nos démocraties sont minées, assaillies sans
relâche, par l'ambition des uns, la corruption des autres, nous savons aussi
qu'elles recouvrent des différences de revenus abyssales et peu justifiées, au
nom de la liberté que nous avons de devenir riches et même très riches. Nous
savons tout cela : les lois de la République, si souvent invoquées, ne nous ont
pas changés. Ce papier n'a pas endurci notre verre.
Mais nous n'avons
qu'elles. Le lent travail des législateurs, de génération en génération,
s'adaptant aux courants successifs de nos vies, de nos moeurs, m'apparaît
souvent comme une cathédrale à l'écart, peu flamboyante, ignorée des touristes.
Cependant chacun, à son tour, y ajoute sa touche, corrige, raffine. Combien de
temps ce chef-d'oeuvre législatif, notre filet de sauvegarde, restera-t-il
tendu, sous les coups des misères sociales, de tant de pressions et de
dépressions ?
S'il se pourrit, s'il
crève, par quoi le remplacerons-nous ?
In « Fragilité », Odile Jacob poches
Photo, Projet de constitution 1791 annotée par Robespierre.
14 mai 2008
François Bon

[...]
Pas possible de
travailler sans amitié. C’est au sens de L’Amitié * de Blanchot : partage
dans l’ouvert, égalité qui vous dénude. Ecrire c’est traverser ensemble. Cette
amitié est très vite de l’amitié simple. L’émotion en partage, la demande qu’on
vous fait des nouvelles du dehors, le simple fait de se retrouver à intervalle
régulier pour un moment qu’on voudra ensemble beau et fort. L’intensité de ce
qu’on traverse fait que, même si c’est seulement une fois par semaine, le reste
de ce que vous faites recule d’un cran.
Il y a ces visages, il y a ces mains.
On entend des jours le ton de la voix prononcer tel mot. Puis il est déjà temps
de se mobiliser pour le prochain rendez-vous : l’atelier en prison c’est
épuisant. Au sens où : rien que vous puissiez être qui ne soit donné pour
y puiser. Nous sépare radicalement de ceux qui travaillent en prison,
travailleurs sociaux, psychologues, enseignants : non qu’ils aient plus de
défense que nous, j’ai appris à savoir que non. Peut-être par contre ont-ils
des contrepoids, comme on laisse au porte-manteau la veste qu’on a au travail.
De cette non-réserve où nous sommes, côté intervenant extérieur, et de la
réserve qu’ils doivent sans cesse reconstruire pour tenir, côté service social,
nous pouvons parler, nous ne pouvons échanger le rôle : c’est ce que
signifie le mot amitié chez Blanchot – ce que met en œuvre, qui vous requiert,
de partager l’écrire. On garde très longtemps le contact des mains, la
sensation des mains. Et forcément ceux qui sont là pour le plus grave, sont
ceux que l’atelier accueille pour le plus long cours. Déplacement de ses
repères dans l’humain : comment le dire à ses propres enfants ? Un
moment, rompre. [...]
* Nous devons renoncer à connaître ceux à qui nous lie quelque chose
d’essentiel ; je veux dire, nous devons les accueillir dans le rapport
avec l’inconnu où ils nous accueillent, nous aussi, dans notre
éloignement. L’amitié, ce rapport sans dépendance, sans épisode et où
entre cependant toute la simplicité de la vie, passe par la
reconnaissance de l’étrangeté commune qui ne nous permet pas de parler
de nos amis, mais seulement de leur parler, non d’en faire un thème de
conversations (ou d’articles), mais le mouvement de l’entente où, nous
parlant, ils réservent, même dans la plus grande familiarité, la
distance infinie, cette séparation fondamentale à partir de laquelle ce
qui sépare devient rapport.
Maurice Blanchot, L’Amitié, Gallimard, 1971.
In "Prison : ce qui reste..."
13 mai 2008
Océania ( Buddleia)

Le thème musical du jour
est le « Concerto pour violon » de Brahms, commentaires et audition.
Valérie est présente.
Un de ses fils
l’accompagne. En arrivant, l’enfant me tend une pousse de buddleia plantée dans
un petit pot entouré de papier aluminium.
- C’est pour toi, me dit
Valérie, elle vient de mon jardin, j’espère qu’elle grandira bien chez
toi. Tu verras, en fleur, c’est très beau…
- Quelque chose à
planter, quelque chose qui va grandir, merci, cela me fait plaisir !
La tige frêle garnie de
minuscules feuilles, bousculée par les petites mains turbulentes a souffert
pendant le voyage.
Un midi, elle a sorti son violon de l’étui et en a joué pour nous.
Simplicité du geste,
spontanéité du don importaient davantage que la musique.
J’imaginais la jeune
femme, partant de chez elle, son violon sous le bras avec l’intention de nous
faire partager une vibration intime, un moment de grâce.
Deuxième violon dans une fosse d’orchestre, elle soutient et accompagne de nombreux
héros d’opéra dont le scénario implique une mort tragique.
Elle apprécie
particulièrement le concerto de Brahms qui fut sa partition de concours. Alors
voilà, elle est venue avec son fils et le buddleia écouter le concerto mais
aussi me dire à sa façon qu’elle m’aime.
Le soir, j’ai posé le
modeste pot planté de son brin délicat sur l’étagère.
J’ai bien dormi.
Statique. Elle ne fane
pas, ne grandit pas. Au début de l’été, je l’installe à l’air sur le seuil de
la porte, je veille à sa soif, à son orientation.
Parfois, je me surprends
immobile et pensive devant cette petite chose qui n’évolue pas.
Je voudrais découvrir un
changement. Le seul signe de vie qu’elle manifeste est de ne pas mourir. Et je
songe à Valérie, à son mari électrocuté, léthargique pendant sept ans avant
de s’éteindre.
Figé, il résiste. Je le
pose sur la table ronde en fer mais un matin de mistral, il tombe et la tige
casse. A la base, il reste l’infime bourgeon présent depuis le début.
Cette brindille fracturée,
agressée, je la plante en pleine terre entre deux rosiers et l’encercle de
cailloux afin que personne ne confonde. Je préviens tout le monde :
« ceci n’est pas une mauvaise herbe, c’est un arbre ! » Chacun
s’esclaffe et se moque gentiment.
- « Tu as vu, Z… ?
Non ? Viens voir, regarde, alors qu’est-ce que c’est ça ? Oui, une
feuille, c’est une feuille, ça vit, ça bouge ! »
Je suis contente, je
marche dans l’herbe mouillée, la chienne gambade et saute autour de moi dans la
lumière rasante du matin.
J’aspire à partir
quelques jours. On parle départ, qui fait quoi, où, quand, comment ça
marche…L’absence, ça s’organise.
Z… se tourne vers
moi : « Tu veux que j’arrose ton arbre ? »
La dernière fois que
je l’ai vu, c’était un bel arbuste couvert de fleurs.

12 mai 2008
Océania (années 9O)

[…]
Aujourd’hui, j’encadre sous un même verre cinq petites cartes géographiques anciennes
du Vaucluse, Var, Drôme…
Autour de chaque
carte je vais tracer un rectangle noir à l’aide d’un tire-ligne trempé dans
l’encre de Chine. Je crains faire un pâté, une bavure qui m’obligerait à
recommencer le patient travail déjà accompli.
J’ai donc le projet de
tracer une ligne droite, nette, pleine et régulière.
Je vais être cette ligne
droite tout le temps que prendra le tracé des vingt côtés des cinq rectangles
avec dans la tête la légèreté d’esprit nécessaire à la grâce.
Je tente ici d’écrire ce
que je ne peux expliquer.
Si je suis ligne droite
en encadrement, je suis cire et chiffon pour le bois, eau et huile de lin pour
les tomettes, fer et vapeur pour le coton, sécateur et branche pour la taille,
semence et terre pour la fleur, respiration et regard pour la promenade, flamme
et saveur pour la cuisine. Je suis les mots, dis-moi les mots pour le latin,
émotion et sens pour la recherche, vacuité et perception pour l’accompagnement
Je reçois la bulle
contenant les gestes, la concentration, l’effort, le plaisir du moment.
Il irrigue, il vivifie,
il transforme les instants passés et futurs en impermanence et je me sens bien.
Il est question de
souplesse, d’humilité.
Ne plus vouloir à
n’importe quel prix.
Mais s’adapter dans le
sens de s’accorder, épouser.
Ecarter les images toutes
faites, les plans carcans et s’organiser pour attribuer à chaque activité le
temps qui lui revient pour achever le geste qu’elle implique.
[…]
Extrait d'une correspondance amicale.
11 mai 2008
Annie Ernaux (années 80)

Selon notre désir et
celui de l'État relayé par les banques et les plans d'épargne logement, on «
accédait à la propriété ». Ce rêve réalisé, cet accomplissement social, contractait
le temps, rapprochait les couples de la vieillesse : ils vivraient ici ensemble
jusqu'à la mort. Emploi, mariage, enfants, ils étaient allés au bout de
l'itinéraire de reproduction scellé maintenant dans la pierre par des traites
sur vingt ans. Ils s'étourdissaient dans le bricolage et la réfection des
peintures, la pose de tissu mural. Le désir de revenir en arrière les
assaillait brièvement. Ils enviaient les jeunes qui, dans l'approbation
unanime, pratiquaient une « cohabitation juvénile » à laquelle ils n'avaient
pas eu droit. Autour d'eux les divorces pullulaient. Ils avaient essayé les
films érotiques, l'achat de lingerie. À faire l'amour avec le même homme, les
femmes avaient l'impression de redevenir vierges. L'intervalle entre les règles
paraissait se raccourcir. Elles comparaient leur vie à celle des célibataires et
des divorcées, regardaient avec mélancolie une jeune routarde assise par terre
devant la gare avec son sac à dos buvant tranquillement une brique de lait.
Pour tester leur aptitude à vivre sans mari elles allaient au cinéma seules
l'après- midi avec un tremblement intérieur, croyant que tout le monde savait
qu'elles n'étaient pas à leur place.
Elles retournaient dans
le grand marché de la séduction, se découvraient de nouveau exposées aux
aventures du monde dont le mariage et la maternité les avaient éloignées.
Elles voulaient partir en vacances sans mari ni enfants et s'apercevaient que
la perspective de voyager et d'être seule à l'hôtel les remplissait d'angoisse.
Selon les jours, elles oscillaient entre l'envie et la peur de tout quitter, de
redevenir indépendantes. Pour connaître son vrai désir et se donner du courage,
on allait voir Une femme sous influence, Identification d'une femme, on lisait
La Femme gauchère, La Femme fidèle. Avant de se décider à la séparation, il
fallait des mois de nouvelles scènes conjugales et de réconciliations lasses,
de conversations entre amies, d'annonces précautionneuses aux parents sur la
mésentente du ménage, à eux qui avaient prévenu au moment du mariage, le
divorce ça n'existe pas chez nous. Dans le processus de la rupture,
l'inventaire des meubles et des appareils à se partager marquait le point
probable de non-retour. On dressait la liste des objets accumulés en quinze ans
:
tapis 300 F
chaîne hi-fi 10 000
aquarium 1 000
glace du Maroc 200
lit 2 000
fauteuils Emmanuelle 1
000
armoire à pharmacie 50,
etc.
On se les disputait,
entre valeur marchande, « ça ne vaut plus rien », et valeur d'usage, « j'ai
plus besoin que toi de la voiture ». Ce qu'on avait désiré ensemble au début de
l'installation, qu'on avait été satisfaits d'obtenir et qui s'était fondu dans
le décor ou l'utilisation quotidienne, retrouvait son statut initial, oublié,
d'objet avec un prix. Comme la liste des choses à acheter, des casseroles aux
draps de lit, avait établi autrefois l'union dans la durée, celle des choses à
se partager matérialisait maintenant la rupture. Elle tirait un trait sur les
curiosités et les désirs communs, les commandes sur catalogue le soir après
dîner, les hésitations chez Darty devant deux modèles de cuisinières, le voyage
hasardeux sur le toit de la voiture d'un fauteuil acheté dans une brocante un
après-midi d'été. L'inventaire ratifiait le décès du couple. Le pas suivant,
c'était la consultation d'un avocat, la transformation de notre histoire en un
langage juridique, qui purgeait d'un seul coup la rupture de ses éléments passionnels,
la faisait entrer dans la banalité et l'anonymat d'une « dissolution de la
communauté ». On avait envie de fuir et d'en rester là. Mais on pressentait
qu'il était impossible de revenir en arrière, prêtes à entrer dans le
déchirement du divorce, la profération de menaces et d'injures, la mesquinerie,
prêtes à vivre avec deux fois moins d'argent, prêtes à tout pour retrouver le
désir d'un avenir.
10 mai 2008
Annie Ernaux (année 70)

On ne se souviendrait ni
du jour ni du mois — mais c'était le printemps —, seulement qu'on avait lu tous
les noms, du premier au dernier, des 343 femmes — elles étaient donc si
nombreuses et on avait été si seule avec la sonde et le sang en jet sur les draps
— qui déclaraient avoir avorté illégalement, dans Le Nouvel Observateur. Même
si c'était mal vu, on avait rejoint ceux qui réclamaient l'abrogation de la
loi de 1920 et l'accès libre à l'avortement médical. On tirait des tracts sur
la photo-copieuse du lycée, les distribuait dans les boîtes aux lettres la nuit
tombée, on allait voir Histoires d'A., on conduisait secrètement des femmes
enceintes dans un appartement privé où des médecins militants leur aspiraient
gratuitement l'embryon dont elles ne voulaient pas. Une Cocotte-Minute pour la
désinfection du matériel et une pompe à vélo au mécanisme inversé suffisaient
: le Dr Karman avait simplifié et sécurisé le geste des faiseuses d'anges. On
fournissait des adresses à Londres et Amsterdam. La clandestinité était
exaltante, c'était comme renouer avec la Résistance, prendre la suite des
porteurs de valises pendant la guerre d'Algérie. L'avocate Gisèle Halimi, si
belle sous les flashes des journalistes à la sortie du procès de Bobigny, qui
avait défendu Djamila Boupacha, représentait cette continuité — tout comme les
partisans de Laissez-les vivre et le professeur Lejeune, qui exhibait des
foetus à la télé pour horrifier les gens, celle de Vichy. Un samedi après-
midi, piétinant, des milliers, sous le soleil, derrière des banderoles, levant
les yeux vers le ciel uniformément bleu du Dauphiné, on se disait que c'était à
nous d'arrêter, pour la première fois, la mort rouge des femmes depuis des
millénaires. Qui donc pourrait nous oublier.
Photo Simone Veil, 1974
09 mai 2008
Annie Ernaux (années 60)

L'arrivée de plus en plus
rapide des choses faisait reculer le passé. Les gens ne s'interrogeaient pas
sur leur utilité, ils avaient simplement envie de les avoir et souffraient de
ne pas gagner assez d'argent pour se les payer immédiatement. Ils s'habituaient
à rédiger des chèques, découvraient les " facilités de paiement », le
crédit Sofinco. Ils étaient à l'aise avec la nouveauté, tiraient fierté de se
servir d'un aspirateur et d'un sèche-cheveux électrique. La curiosité
l'emportait sur la défiance. On découvrait le cru et le flambé, le steak
tartare, au poivre, les épices et le ketchup, le poisson pané et la purée en
flocons, les petits pois surgelés, les coeurs de palmier, l'after-shave, l'Obao
dans la baignoire et le Canigou pour les chiens. Les Coop et Familistère
faisaient place aux supermarchés où les clients s'enchantaient de toucher la
marchandise avant de l'avoir payée.
On se sentait libre, on ne demandait rien à
personne. Tous les soirs les Galeries Barbès accueillaient les acheteurs avec
un buffet campagnard gratuit. Les jeunes couples des classes moyennes
achetaient la distinction avec une cafetière Hellem, l'Eau sauvage de Dior, une
radio à modulation de fréquences, une chaîne hi-fi, des voilages vénitiens et
de la toile de jute sur les murs, un salon en teck, un matelas Dunlopillo, un
secrétaire ou un scriban, meubles dont ils avaient lu le nom seulement dans
des romans. Ils fréquentaient les antiquaires, invitaient avec du saumon fumé,
des avocats aux crevettes, une fondue bourguignonne, lisaient Playboy et
Lui, Barbarella, Le Nouvel Observateur, Teilhard de Chardin, la
revue Planète, rêvaient sur les petites annonces d'appartements « de
grand standing », avec dressing-room, dans des « Résidences » — le nom seul
était déjà le luxe —, prenaient l'avion pour la première fois en masquant leur
angoisse et s'émouvaient de voir des carrés verts et dorés au-dessous d'eux,
s'énervaient de ne pas avoir encore le téléphone qu'ils réclamaient depuis un
an. Les autres ne voyaient pas l'utilité de l'avoir et continuaient d'aller à
la
Les gens ne s'ennuyaient
pas, ils voulaient profiter.
Dans un opuscule à
succès, Réflexions pour 1985, l'avenir apparaissait radieux, les tâches
lourdes et malpropres seraient accomplies par des robots, tous les individus
auraient accès à la culture et au savoir. Confusément, la première greffe du
coeur, au loin, en Afrique du Sud, paraissait un pas vers l'éradication de la
mort.
Les jeunes professeurs se
servaient du Lagarde et Michard de leurs années de lycée, donnaient des bons
points et des compositions trimestrielles, s'affiliaient à des syndicats qui
affirmaient dans chaque bulletin « Le pouvoir recule ! ». La Religieuse
de Rivette était interdite, les livres érotiques s'achetaient par
correspondance au Terrain Vague. Sartre et Beauvoir refusaient d'aller à la
télévision (mais tout le monde s'en fichait). On durait dans des valeurs et
des langages épuisés. Plus tard, nous souvenant de la bonne voix grondeuse de
Nounours dans Bonne nuit les petits on aura l'impression que c'était de
Gaulle qui venait nous border tous les soirs.
Des mouvements de
déplacement parcouraient la société en tous sens, les paysans descendaient des
montagnes vers les vallées, les étudiants déportés du centre des villes
montaient dans des campus sur les collines, partageaient à Nanterre la même
boue que les immigrés des bidonvilles. Les rapatriés d'Algérie et les ménages
d'OS qui avaient quitté leur maison basse avec les cabinets dehors se
retrouvaient ensemble dans les grands ensembles divisés en F suivi d'un
chiffre. Mais ce n'était pas d'être ensemble que les gens avaient envie,
seulement du chauffage central, de murs clairs et d'une salle de bains.
Le plus défendu, ce qu'on
n'avait jamais cru possible, la pilule contraceptive, était autorisé par une
loi. On n'osait pas la réclamer au médecin, qui ne la proposait pas, surtout
quand on n'était pas mariée. C'était une démarche impudique. On sentait bien
qu'avec la pilule la vie serait bouleversée, tellement libre de son corps que
c'en était effrayant. Aussi libre qu'un homme.
08 mai 2008
Annie Ernaux (années 50)

À la moitié des années
cinquante, dans les repas de famille, les adolescents restaient à table,
écoutant les propos sans s'y mêler, souriant poliment aux plaisanteries qui ne
les faisaient pas rire, aux remarques approbatrices dont ils étaient l'objet
sur leur développement physique, aux grivoiseries voilées destinées à les faire
rougir, se contentant de répondre aux questions émises précautionneusement sur
leurs études, ne se sentant pas encore prêts à entrer de plein droit dans la
conversation générale, même si le vin, les liqueurs et les cigarettes blondes
autorisées au dessert marquaient le début de leur intronisation dans le cercle
des adultes. On se pénétrait de la douceur de la tablée festive où la dureté
habituelle du jugement social s'atténue, se mue en molle aménité, et les fâchés
à mort de l'année dernière réconciliés se passent le bol de mayonnaise. On
s'ennuyait un peu mais pas au point de préférer être au lendemain en cours de
maths.
Après les commentaires
sur les plats en train d'être dégustés, qui appelaient les souvenirs des mêmes
mangés en d'autres circonstances, les conseils sur la meilleure façon de les
préparer, les convives discutaient de la réalité des soucoupes volantes, du
Spoutnik et de qui, des Américains ou des Russes, irait les premiers sur la
Lune, des cités d'urgence de l'abbé Pierre, de la vie chère. La guerre
finissait par revenir sur le tapis. Es rappelaient l'Exode, les bombardements,
les restrictions de l'après-guerre, les zazous, les pantalons de golf. C'était
le roman de notre naissance et de notre petite enfance, qu'on écoutait dans une
nostalgie indéfinissable, la même qu'on ressentait en récitant avec ferveur Souviens-toi,
Barbara, recopié dans un cahier personnel de poèmes. Mais dans le ton des
voix il y avait de l'éloignement. Quelque chose s'en était allé avec des
grands-parents décédés qui avaient connu les deux guerres, les enfants qui
poussent, la reconstruction achevée des villes, le progrès et les meubles à
tempérament. Les souvenirs des privations de l'Occupation et des enfances
paysannes se rejoignaient dans un passé révolu. Les gens avaient tellement la
conviction de vivre mieux.
Il n'était déjà plus
question de l'Indochine, si lointaine, si exotique — « deux sacs de riz
suspendus de part et d'autre d'une tige de bambou », selon le manuel de
géographie — et perdue sans excès de regret à Diên Biên Phu, où n'avaient
combattu que des têtes brûlées, des engagés volontaires qui n'avaient pas de
métier dans les mains. C'était un conflit qui n'avait jamais été dans le
présent des gens. Ils n'avaient pas non plus envie d'assombrir l'atmosphère
avec les troubles en Algérie, dont personne au juste ne savait comment ils
avaient commencé. Mais ils étaient tous d'accord, et nous aussi qui l'avions
au programme du BEPC, l'Algérie avec ses trois départements était la France,
comme une grande partie de l'Afrique où nos possessions couvraient sur l'atlas
la moitié du continent. Il fallait bien que la rébellion soit matée, nettoyés
les « nids de fellaghas », ces égorgeurs rapides dont on voyait l'ombre
traîtresse sur la figure basanée du pourtant gentil sidi-mon-z'ami colportant
des descentes de lit sur son dos. À la dérision dont les Arabes et leurs mots
étaient rituellement l'objet, habana la moukère mets ton nez dans la
cafetière tu verras si c'est chaud, s'ajoutait la certitude de leur
sauvagerie. Normal donc que les soldats du contingent et des rappelés soient
envoyés pour rétablir l'ordre, même si de l'avis général c'était malheureux
pour les parents de perdre un garçon de vingt ans, qui devait se marier, dont
la photo figurait dans le journal régional sous la mention « tombé dans une
embuscade ». C'était des tragédies individuelles, des morts au coup par coup.
Il n'y avait ni ennemi, ni combattant, ni bataille On n'avait pas un sentiment
de guerre. La prochaine viendrait de l'Est, avec les chars russes comme à
Budapest pour détruire le monde libre et il était inutile de partir sur les
routes comme en 40, la bombe atomique ne laisserait aucune chance. Déjà, on avait
eu chaud avec le canal de Suez.
Personne ne parlait des
camps de concentration, sinon incidemment, à propos de tel ou telle ayant perdu
ses parents à Buchenwald, un silence contristé suivait. C'était devenu un
malheur privé.
Au dessert, les chansons patriotiques d'après la Libération avaient disparu.
Les parents entonnaient Parlez-moi d'amour, de vieux jeunes gens Mexico
et les enfants Ma grand-mère était cow-boy. Nous, on aurait eu trop
honte de chanter comme avant Étoile des neiges. Priés d'en pousser une,
on prétendait ne connaître aucune chanson en entier, certains que Brassens et
Brel détonneraient dans la béatitude des fins de repas, qu'il fallait de
préférence des chansons que d'autres repas et des larmes essuyées avec le coin
de la serviette avaient consacrées. On répugnait farouchement à dévoiler des
goûts musicaux qu'ils ne pouvaient comprendre, eux qui ne connaissaient pas un
mot d'anglais en dehors de fuck you appris à la Libération, ignoraient
l'existence des Platters et de Bill Haley.
Mais le lendemain, dans
le silence de la salle d'études, au sentiment de vide qui nous envahissait, on
savait que la veille avait été, même si on s'en défendait, qu'on avait cru
rester extérieurs et s'ennuyer, un jour de fête.
Photo Electrophone Philips années 50
07 mai 2008
Michel Butor

Le toit
Sculpture de sable, Alain Durant
