Voyage dans les mots

Textes, poèmes et phrases que j'aime.

03 juillet 2009

Philippe Delerm (Le Tour de France)

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Le Tour de France, c'est l'été. L'été qui ne peut pas finir, la chaleur méridienne de juil­let.
Dans les maisons on tire les persiennes, la vie devient plus lente, la poussière danse dans les rais de soleil. Se tenir à l'enclos quand le ciel est si bleu semble déjà discutable. Mais s'avachir devant un poste de télévision quand les forêts sont profondes, quand l'eau promet la fraîcheur, la lumière! Pourtant on a le droit, si c'est pour regarder le Tour de France.
Il s'agit là d'un rite respectable, qui échappe au farniente bestial, à la mollesse végétative. D'ailleurs on ne regarde pas le Tour de France. On regarde les Tours de France. Oui, dans chaque image du peloton lancé sur les routes d'Auvergne ou de Bigorre s'inscrivent en filigrane tous les pelotons du passé. Sous les maillots fluo, phosphores­cents, on voit tous les anciens maillots de laine — le jaune d'Anquetil, tout juste para­phé d'une broderie Helyett ; le bleu-blanc­rouge de Roger Rivière, avec ses manches si courtes ; le violine et jaune de Raymond Pou­lidor, Mercier-BP-Hutchinson. À travers les roues lenticulaires, on devine les boyaux croi­sés sur les épaules de Lapébie ou de René Vietto. La caillasse solitaire de La Forclaz s'ébauche sur le bitume surpeuplé de l'Alpe­-d’Huez.


Il y a toujours quelqu'un pour dire :

— Moi, ce que j'aime dans le Tour, c'est les paysages !

De fait, on traverse une France surchauf­fée, festive, dont le peuple s'égrène au fil des plaines, des villes et des cols. L'osmose entre les hommes et le décor se fait dans une fer­veur bon enfant, quelquefois débordée par des hurluberlus surexcités. Mais sur fond de Galibier pierreux, de Tourmalet brumeux, un peu de paillardise franchouillarde ne fait que souligner la dimension mythique des héros.

Moins décisives, les étapes de plat sont tout aussi suivies. Le sentiment de voir passer le Tour y est plus ramassé, plus compact, et donne son prix au déploiement de la cara­vane publicitaire.
Peu importent les boulever­sements au classement général. C'est l'idée qui compte : communier un instant avec toute la France du soleil et des moissons. Sur l'écran du téléviseur, les étés se ressemblent, et les attaques les plus vives ont goût de menthe à l'eau.

 

In « La première gorgée de bière »

Photo Jasper Juinen/Getty Images

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01 juillet 2009

Louis Jouvet (1887 - 1951)

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Voilà longtemps déjà que je pratique mon métier, que je le ressens, le surveille comme on surveille une habitude ; il me pénètre, et j'ai pris cette manie d'en chercher les effets en moi et dans les autres, d'en surveiller les manifestations.

Tout le théâtre, cet état dramatique en moi, cette habitude de penser et de sentir pour les autres, par les autres et à travers moi-même, cette attitude vis-à-vis d'un tiers offert, de ce tiers qu'est le public, et vis-à-vis de moi, ces reflets que j'en fais et dont je suis fait, ce comportement entre le soi que je suis et le moi que je me suis donné, à travers tant de person­nages, tout cela est là, sensible, visible en moi, tout le long de ma journée, et je cherche à le penser, à le lier, à le raisonner, et à m'en expliquer l'agencement, les raisons.

Je veux préciser mes sensations, je note dans mes lec­tures des reflets de mes états (Proust), j'écris des notes, et la vanité de m'exprimer moi-même me rattrape, me rejoint, me retrouve dans ce moment de ma carrière où j'ai découvert cependant (depuis longtemps déjà) que l'acteur n'est qu'une table d'harmonie.

 

[...]


Représenter, penser, puis écrire, pouvoir exprimer ses pen­sées (ambitions d'un homme qui n'a pas besoin de penser), connaître les secrets de son métier, à force d'habitudes, à force de réflexions avant le jeu, après la fête de la représenta­tion, pendant qu'on joue soi-même un personnage.

Arriver à comprendre, puis à préciser, exprimer ses pensées, les écrire même, c'est le moment où j'en suis dans ma carrière, dans ce métier où l'inexprimable est la recherche continuelle, où la doublure d'un sentiment est une étoffe suffisante. C'est à cela que j'arrive, et je fais en même temps cette découverte que c'est un métier qui n'exige aucune pensée, aucune idée et que tout ce qu'on peut écrire et tout ce qu'on a écrit — je l'ai lu — est inutile et vain, que c'est amusement, mirage, et que l'explication ne sera jamais vraie que pour exciter les autres à en cher­cher une nouvelle.

 

In « Le comédien désincarné »

Théâtre Athénée Louis Jouvet


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                                                                Photo Yousuf Karsh (1949)

 

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29 juin 2009

Philippe Léotard (Nulla dies...)

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Nulla dies...

 

Je n'ai pas envie d'écrire. Voilà !

Je fais les gestes, oui. N'importe qui pourrait dire, là, en me regardant, que je suis en train d'écrire, c'est sûr ! Et personne, autour de moi, ne doute que cette action soit volontaire. On n'écrit pas, comme ça, sans y être ferme­ment résolu, sans une dévotion tenace à l'Oeuvre en cours. Nul ne peut supposer, a priori, que je m'adonne à ce luxe, à cette occupation, contre mon gré ! Surtout quand on me voit, le reste de mon temps, soumis, comme tout un chacun, à mille odieuses contraintes !


Et je m'attends toujours à la question : « Vous êtes obligé ? »


Non. Qui me forcerait ?

Si j'étais contraint et forcé, on verrait le Maître et la Règle.

D'ailleurs, je m'arrête à chaque instant.


Heureusement, il y a l'Imparfait, ce mode majestueux, dont l'indulgence est sans limite.

Et la Poésie, qui permet de terroriser.

 

In « Pas un jour sans une ligne »

Photo ?

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27 juin 2009

Brigitte Giraud

Micro___gudmundsson



J'essaie de rédiger un texte. Mais il ne s'agit pas d'écriture. J'écris deux mots, je rature. Je pars dans une mauvaise direc­tion. Les obsèques, l'église. Prendre la parole dans ce fatras. Parler devant un micro, face à des visages connus, face à tous ceux qu'on aime. J'ai cette respon­sabilité. Ne pas dire quelque chose de convenu, de bancal, de déplacé. Être à la hauteur de notre histoire d'amour, à la hauteur de la douleur. Ne pas dire la dou­leur, apprendre à écrire simple, très simple surtout. Pas joli, pas voyant, écrire sans panache, sans ambition. Pas littéraire. Pas de phrase bien torchée. Trouver le ton. Pouvoir dire : oui, c'est ça, arriver à cette évidence-là. C'est ça, exactement. Sa vie et sa mort, c'est ça, en dix lignes. Je n'y arrive pas. Je recommence encore et la nuit s'installe. Le matelas grince à côté. Il y a des mous­tiques dans la chambre, qui m'attaquent.

 

Écrire sans métaphore, éviter les mots « chemin », « destin », « quitter », « au- delà », « paix ». Je déteste les métaphores et les paroles universelles. Je déteste la sauce entre les mots. Je déteste les mots au sens caché, qui veulent tout et ne rien dire. J'aimerais dire dans le micro : je suis là comme une merde, regardez, vous avez devant vous quelqu'un qui est mort, mais ça ne se voit pas. Je vous parle, c'est rassurant, mais je n'existe pas. Claude est mort et dans son cercueil, ça ne se voit pas non plus. Et vous, qui êtes-vous ? Morts ou vifs ? J'ai un problème avec les mots. Je les déteste soudain. Ils résistent, se rétractent. Ils me laissent sur le car­reau. Je les emmerde. Qu'ils aillent se faire foutre avec leur sonorité, leur élé­gance. J'ai peur.

 

In « A présent » (éditions Stock)

Photo Gudmundsson

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26 juin 2009

Jules Supervielle (ce qu'il faut d'espérance)

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Puisque nos battements
S'espacent davantage,

Que nos coeurs nous échappent
Dans notre propre corps,
Viens, entr'ouvre la porte,
Juste assez pour que passe

Ce qu'il faut d'espérance
Pour ne pas succomber.
Ne crains pas de laisser
Entrer aussi la mort,
Elle aime mieux passer
Par les portes fermées.

 

 

In « La Fable du monde »

Photo Océania

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25 juin 2009

Jules Supervielle (Le regret de la terre)

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Le regret de la terre

 

Un jour, quand nous dirons : « C'était le temps du soleil,
Vous souvenez-vous, il éclairait la moindre ramille,

Et aussi bien la femme âgée que la jeune fille étonnée,
Il savait donner leur couleur aux objets dès qu'il se posait.
Il suivait le cheval coureur et s'arrêtait avec lui,
C'était le temps inoubliable où nous étions sur la Terre,
Où cela faisait du bruit de faire tomber quelque chose,
Nous regardions alentour avec nos yeux connaisseurs,
Nos oreilles comprenaient toutes les nuances de l'air
Et lorsque le pas de l'ami s'avançait nous le savions,
Nous ramassions aussi bien une fleur qu'un caillou poli.
Le temps où nous ne pouvions attraper la fumée,

Ah ! c'est tout ce que nos mains sauraient saisir maintenant »

 

Photo Océania

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24 juin 2009

Dario Fo

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Dans le théâtre sérieux, n'allez pas croire que la réaction du public ne soit pas perceptible. D'abord il y a le silence, et le moindre murmure ou frisson fait comprendre si on est ou non dans le droit chemin Les sièges qui grincent ou les pas de ceux qui s'en vont sont un signal infaillible. De mauvais esprits prétendent qu'on a introduit moquette et velours pour éviter aux acteurs la honte de s'apercevoir que le public s'ennuie. Autre signal, la toux... pire que les sifflets et bruits de bouche divers. Il y a aussi les papiers de bonbons : quand on s'ennuie, on fouille dans ses poches ou dans son sac, et on retrouve toujours le bonbon datant de 1932 qu'on se met à dépiauter, cric, cric, crac, en faisant un bruit tel qu'on le croirait enveloppé dans de la tôle.

 

In « Le gai savoir de l’acteur »

Photo ?

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23 juin 2009

Boris Vian

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Lettre au provéditeur-éditeur
sur un problème quapital et quelques autres.

 

Vive le docteur Faustroll

 

 8 haha 82 E. P.

 

Comprenez-vous, monsieur, je ne suis pas de ceux qui éprouvent l'inepte besoin de penser qu'ils pensent avant que de commencer à. Aussi, c'est sans préavis qu'il m'est venu, subitement, dans, mon bain comme Archimerdre, des résultats. Que je me sois trouvé à la minute précise en train de me passer les précieuses au savon (Cashmere Bouquet V de Colgate ; le point peut -avoir son importance un jour) a sans doute une part dans l'éblouissement qui m'atteignit soudain. Toujours est-il que la chose m'est apparue d'importance et propre à me hausser d'un cran dans votre estime : vous concevrez que nul travail, cette récompense en vue, n'eût paru d'intérêt suffisant pour retarder la mise en graphie de cette méditation.

Le problème est cette fois, monsieur, celui de la couille. (J'aurais pu dire celui de la coquille, mais je cède au goût du sensationnel, vous voyez, c'est un faible bien inoffensif.) De fait, il s'agit d'un problème de conchyliorchidologie (ou d'orchido-conchyliologie, qui me paraît, si plus orthodoxe, moins expéditif ; donc, je garde le premier).

 

AXIOME

 

Retirez le Q de la coquille : vous avez la couille, et ceci constitue précisément une coquille.

 

Je laisse à cet axiome, monsieur, le soin de perforer lui-même, de son bec rotatif à inser­tions de patacarbure de wolfram, les épaisses membranes dont s'entoure, par mesure de prudence, votre entendement toujours actif. Et je vous assène, le souffle repris, ce corollaire fascinant :

 

Et ceci est vrai; que la coquille initiale soit une coquille de coquillage ou une coquille d'imprimerie, bien que la coquille obtenue en fin de réaction soit toujours (à moins de marée extrêmement violente) une coquille d'imprimerie en même temps qu'une couille imprimée.

 

Vous entrevoyez d'un coup, je suppose, les conséquences à peine croyables de cette décou­verte. La guerre est bien loin.

Partons d'une coquille de coquillage, acarde ou ampullacée, bitestacée ou bivalve, bullée, caniculée

ou cataphractée, chambrée, cloisonnée, cucullée... mais je ne vois pas l'intérêt de recopier dans son entier le dictionnaire analo­gique de Boissière. Bref, partons d'une coquille.
La suppression du Q entraîne presque immé­diatement la mutation du minéral inerte en un organe vivant et générateur. Et dans le cas d'une coquille initiale d'imprimeur, le résultat est encore plus spectaculaire, car la coquille en question est essence et abstraction, concept, être de raison, noumène. Le Q ôté permet le passage de l'essence à l'existence non seulement exis­tante mais excitable et susceptible de prolonge­ments. [...]

 

In « Je voudrais pas crever »

« Short on sails » (Pin-up card)

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22 juin 2009

Pascal Quignard (une voix perdue)

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On a souvent écrit que la composition de la musique et que l'attrait qu'elle exerce reposaient pour une part sur la quête sans terme au fond de soi d'une voix perdue, d'une tonalité perdue, d'une tonique perdue. On en a parfois déduit que le goût qui portait vers la musique instru­mentale — c'est-à-dire vers la musique où la mélodie pouvait enfin franchir les limites de la voix personnelle — conciliait cette perte de la voix et cet écrin étrangement formé où son fan­tôme instrumental, cordé, pouvait se déployer, la héler, la recevoir sans fin et sans véritable pré­sence dans l'apparence approximative d'un corps humain. La famille des violons, comme celle des violes, ce sont des familles de corps humains en bois creux.

 

In « La leçon de musique »

Viole de gambe 7 cordes

Luthier Alain Granieri

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18 juin 2009

Guy Goffette

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Parce que, tout de même, un homme, c'est bien autre chose que le petit tas de secrets qu'on a cent fois dit. Bien autre chose, en deçà et au-delà de l'histoire qui le concerne, comme un pays sans frontière, et l'horizon ne tient la longe qu'aux yeux.

C'est un pays rêvé quand on ne rêvait pas encore, et c'est le rêve d'un pays qui vous mène quand tout dort, quand on est soi-même endormi. Au réveil, ça vous colle à la peau. Ça vous remplit et ça vous vide tour à tour. La plénitude et le manque, systole, diastole, flux, reflux, qui font aller l'homme comme la mer, d'un bord à l'autre de lui-même.

Parce qu'un poète, c'est toujours un pays qui marche, dressé comme une forêt, et traînant dans sa langue une terre d'exil, un paradis d'échos.

 

In « Verlaine d’ardoise et de pluie »

Photo jlg30 « La flèche » (Zyeuter)

Posté par oceania55 à 08:50 - Goffette Guy - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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