09 juillet 2009
Pierre Seghers (Prendre congé)

Une anthologie, ce n'est
pas seulement donner à reconnaître, mais à découvrir[...]
Dois-je penser que cette
quête de Poésie, cette secrète poursuite à travers un temps morcelé, ce
braconnage avec ses bonheurs et ses pièges, ses enthousiasmes et ses lassitudes,
ses nuits noires et ses soleils, dois-je considérer cette permanente recherche
comme une démarche d'identité ?
A épouser la poésie des autres, à s'attacher à leur langage, et à leurs
travaux, à les tenir cependant à distance, n'aimant que quelques-uns mais les
respectant tous, quelle curieuse et involontaire défense permet de préserver
en soi sa propre voix ? Mais de soi parler, à quoi bon ? Ce livre m'a donné,
durant des années, trois à quatre heures de retraite en poésie par jour.
Puisse-t-il, lecteur, vous offrir aussi quelque agrément.
In « Le temps des
merveilles »
« Adieu sur le
Mersey », Tissot 1881
Océania prend congé pour une
durée indéterminée
Je continuerai à
consulter vos blogs, à les apprécier.
Je reviendrai.
Au revoir donc mais pas
adieu
08 juillet 2009
Océania ( Toucher )

Masser, toucher, palper…
Des mains huilées d’essentielles
parcourent la géographie
d’un corps,
éveillent des paysages
inconnus,
suscitent des
frémissements nouveaux,
d’imperceptibles écarts
pour offrir
certaines courbes, un
creux discret,
vallée brèche fissure
dune ronde,
plage satinée clairière
boisée.
Les paumes sur la peau
augurent
de la sensibilité de leur
propriétaire,
renvoient à l’intuition
du geste.
L’entame est douce, chemin
de tendresse,
apprivoisement du corps
confiant.
L’écriture raffinée,
palimpseste, trace l’étrangeté de soi.
L’esprit fugue, l’âme
s’étire, le corps s’abandonne.
Lettre par lettre le
désir s’épelle, la ferveur se prie.
La pression au creux des
reins, la ceinture des mains
cambrent soudain
l’appartenance au calligraphe.
Le toucher désireux captive
la désireuse désirante
et tout le reste est des idées….
Photo Magdalenna Satanneck
(zyeuter)
06 juillet 2009
Marie Rouanet

Habitude dans l'habitude,
il y avait aussi le re-goûter du mercredi soir. J'achetais au bureau de tabac
le magazine Lisette que la buraliste me mettait de côté. Pendant tout le
restant du trajet je me retenais de l'ouvrir et même de trop m'attarder sur la
couverture. Je savais mieux refréner le désir de lire que celui de croquer dans
la bouchée. J'attendais d'être rentrée à la maison.
Quand il faisait froid je m'installais dans la cuisine et même, au coeur de
l'hiver, les pieds dans le four de la cuisinière à charbon. L'été, je
m'asseyais sur la marche du seuil. Alors je demandais un supplément de goûter.
Ma mère protestait. Je suppliais plus fort : « J'ai faim. » Si nous en avions
mangé à midi, elle accusait le poisson qui « ne tenait pas au corps ».
Finalement elle acceptait. Je recevais peu de chose : du pain et un morceau de
sucre. Un biscuit.
Et là, en mangeant ce pain qu'en hiver je posais sur le dessus de la
cuisinière, ou profitant d'un long soir de mai, dans le confort délicieux de
l'absence de devoirs et de leçons, je commençais la lecture méthodique de Lisette.
Je savais ménager mon plaisir. Je ne me précipitais pas tout de suite sur ce
que je préférais mais laissais de côté ce qui a priori me rebutait — tel
titre, telle illustration de l'histoire complète annoncée en couverture.
J'allais à une bande dessinée dont les personnages étaient chaque semaine les
héros d'un sketch. En une douzaine de vignettes une histoire était racontée. Il
y eut « Poinderi et Poindechaînette », les jumeaux de la Mère Tricota, «
Babouche et Babouchette », deux petits Arabes dont les sottises me
plongeaient en plein exotisme colonial à base de palmiers, de pastèques, de
chameaux, de gourbis sur un horizon de sable.
Après, j'épluchais le courrier des lectrices, le « billet de Marraine », sorte
d'éditorial qui profitait de la saison, des fêtes, des événements d'une vie
d'enfant pour proposer une réflexion quelque peu philosophique. Je lisais un
conte. De toute façon je savais que, dans la semaine, tout le magazine serait
exploité. Tout viendrait à son heure. Un soir où il pleuvrait, où mes copines
de la rue seraient punies ou absentes, il serait temps de m'essayer à une
broderie, à. un bricolage à base de coquillages collés sur une boîte, à un
dessin au pochoir, à un découpage.
Enfin, en ces mercredis soir, venait le moment attendu, le coeur exquis du
goûter supplémentaire, le plat de résistance : le roman à suivre. J'entretenais
avec lui un rapport exalté où se mêlaient la hâte de savoir la suite de la
semaine précédente, le plaisir d'avancer dans l'action, en trois ou quatre
pages, et la frustration attendue de l'arrêt. Car, bien sûr, l'intrigue s'arrêtait
à un moment palpitant. Au (à suivre) j'avais une vraie angoisse. Comment
allais- je faire pour tenir une semaine avant de savoir ?
Je sens sous mes doigts le grain du papier en même temps que monte en ma bouche
le goût sucré du pain. Les couleurs délavées, les graphismes de Lisette sont
sous-tendus par cette faim qui s'éveillait d'autant plus vive que m'arrivaient
les odeurs du repas du soir qui se préparait.
De cinq heures à la nuit il était impossible d'échapper à des fragrances
apéritives : dans tout le quartier les ménagères s'activaient. La faim
suscitée a le goût d'une histoire à suivre. Il flotte aussi quelque part
l'odeur de l'étable à vaches. Aller chercher le lait était mon travail. Cela
interrompait le fil du récit. Je courais mais la chaleur campagnarde de
l'étable, l'odeur de bouse et de lait, l'air grave du laitier et la précision
de ses gestes me captivaient au point de m'attarder un peu. Tout d'un coup je
pensais à ces quelques feuillets qui m'attendaient près du feu ou sous le
sophora et dont j'allais jouir dès mon retour. Ces soirs-là me sont précieux,
tout auréolés, dans la longue succession de mes quatre-heures.
05 juillet 2009
Pierre Seghers (Le carreleur)

qui occupait toute sa vie. Il sera différent
non plus agenouillé,
renivelant sans cesse
Mais debout. Il prendra le sol de ses mains
et l'immense tapis de grès et de faïence
flammes, fleurs et
oiseaux, tessons et les carreaux
Il les dressera d'un seul
coup. Le mur ne sera que lumière
multicolore et verticale où il disparaîtra.
In « Le Temps des
Merveilles »
03 juillet 2009
Philippe Delerm (Le Tour de France)

Le Tour de France, c'est
l'été. L'été qui ne peut pas finir, la chaleur méridienne de juillet.
Dans les maisons on tire les persiennes, la vie devient plus lente, la
poussière danse dans les rais de soleil. Se tenir à l'enclos quand le ciel est
si bleu semble déjà discutable. Mais s'avachir devant un poste de télévision
quand les forêts sont profondes, quand l'eau promet la fraîcheur, la lumière!
Pourtant on a le droit, si c'est pour regarder le Tour de France.
Il s'agit là d'un rite respectable, qui échappe au farniente bestial, à la
mollesse végétative. D'ailleurs on ne regarde pas le Tour de France. On regarde
les Tours de France. Oui, dans chaque image du peloton lancé sur les routes
d'Auvergne ou de Bigorre s'inscrivent en filigrane tous les pelotons du passé.
Sous les maillots fluo, phosphorescents, on voit tous les anciens maillots de
laine — le jaune d'Anquetil, tout juste paraphé d'une broderie Helyett ; le
bleu-blancrouge de Roger Rivière, avec ses manches si courtes ; le violine et
jaune de Raymond Poulidor, Mercier-BP-Hutchinson. À travers les roues
lenticulaires, on devine les boyaux croisés sur les épaules de Lapébie ou de
René Vietto. La caillasse solitaire de La Forclaz s'ébauche sur le bitume
surpeuplé de l'Alpe-d’Huez.
Il y a toujours quelqu'un pour dire :
— Moi, ce que j'aime dans
le Tour, c'est les paysages !
De fait, on traverse une
France surchauffée, festive, dont le peuple s'égrène au fil des plaines, des
villes et des cols. L'osmose entre les hommes et le décor se fait dans une ferveur
bon enfant, quelquefois débordée par des hurluberlus surexcités. Mais sur fond
de Galibier pierreux, de Tourmalet brumeux, un peu de paillardise
franchouillarde ne fait que souligner la dimension mythique des héros.
Moins décisives, les
étapes de plat sont tout aussi suivies. Le sentiment de voir passer le Tour y
est plus ramassé, plus compact, et donne son prix au déploiement de la caravane
publicitaire.
Peu importent les bouleversements au classement général. C'est l'idée qui
compte : communier un instant avec toute la France du soleil et des moissons.
Sur l'écran du téléviseur, les étés se ressemblent, et les attaques les plus
vives ont goût de menthe à l'eau.
In « La première
gorgée de bière »
Photo Jasper
Juinen/Getty Images
01 juillet 2009
Louis Jouvet (1887 - 1951)

Voilà longtemps déjà que
je pratique mon métier, que je le ressens, le surveille comme on surveille une
habitude ; il me pénètre, et j'ai pris cette manie d'en chercher les effets en
moi et dans les autres, d'en surveiller les manifestations.
Tout le théâtre, cet état
dramatique en moi, cette habitude de penser et de sentir pour les autres, par
les autres et à travers moi-même, cette attitude vis-à-vis d'un tiers offert,
de ce tiers qu'est le public, et vis-à-vis de moi, ces reflets que j'en fais et
dont je suis fait, ce comportement entre le soi que je suis et le moi que je me
suis donné, à travers tant de personnages, tout cela est là, sensible, visible
en moi, tout le long de ma journée, et je cherche à le penser, à le lier, à le
raisonner, et à m'en expliquer l'agencement, les raisons.
Je veux préciser mes
sensations, je note dans mes lectures des reflets de mes états (Proust),
j'écris des notes, et la vanité de m'exprimer moi-même me rattrape, me rejoint,
me retrouve dans ce moment de ma carrière où j'ai découvert cependant (depuis
longtemps déjà) que l'acteur n'est qu'une table d'harmonie.
[...]
Représenter, penser, puis écrire, pouvoir exprimer ses pensées
(ambitions d'un homme qui n'a pas besoin de penser), connaître les secrets de
son métier, à force d'habitudes, à force de réflexions avant le jeu, après la
fête de la représentation, pendant qu'on joue soi-même un personnage.
Arriver à comprendre,
puis à préciser, exprimer ses pensées, les écrire même, c'est le moment où j'en
suis dans ma carrière, dans ce métier où l'inexprimable est la recherche
continuelle, où la doublure d'un sentiment est une étoffe suffisante. C'est à
cela que j'arrive, et je fais en même temps cette découverte que c'est un
métier qui n'exige aucune pensée, aucune idée et que tout ce qu'on peut écrire
et tout ce qu'on a écrit — je l'ai lu — est inutile et vain, que c'est
amusement, mirage, et que l'explication ne sera jamais vraie que pour exciter
les autres à en chercher une nouvelle.
In « Le comédien
désincarné »
Théâtre Athénée Louis Jouvet

Photo
Yousuf Karsh (1949)
29 juin 2009
Philippe Léotard (Nulla dies...)

Nulla dies...
Je n'ai pas envie
d'écrire. Voilà !
Je fais les gestes, oui.
N'importe qui pourrait dire, là, en me regardant, que je suis en train
d'écrire, c'est sûr ! Et personne, autour de moi, ne doute que cette action
soit volontaire. On n'écrit pas, comme ça, sans y être fermement résolu, sans
une dévotion tenace à l'Oeuvre en cours. Nul ne peut supposer, a priori, que je
m'adonne à ce luxe, à cette occupation, contre mon gré ! Surtout quand on me
voit, le reste de mon temps, soumis, comme tout un chacun, à mille odieuses
contraintes !
Et je m'attends toujours à la question : « Vous êtes obligé ? »
Non. Qui me forcerait ?
Si j'étais contraint et
forcé, on verrait le Maître et la Règle.
D'ailleurs, je m'arrête à
chaque instant.
Heureusement, il y a l'Imparfait, ce mode majestueux, dont l'indulgence est
sans limite.
Et la Poésie, qui permet
de terroriser.
In « Pas un jour
sans une ligne »
Photo ?
27 juin 2009
Brigitte Giraud

J'essaie de rédiger un
texte. Mais il ne s'agit pas d'écriture. J'écris deux mots, je rature. Je pars
dans une mauvaise direction. Les obsèques, l'église. Prendre la parole dans ce
fatras. Parler devant un micro, face à des visages connus, face à tous ceux
qu'on aime. J'ai cette responsabilité. Ne pas dire quelque chose de convenu,
de bancal, de déplacé. Être à la hauteur de notre histoire d'amour, à la
hauteur de la douleur. Ne pas dire la douleur, apprendre à écrire simple, très
simple surtout. Pas joli, pas voyant, écrire sans panache, sans ambition. Pas
littéraire. Pas de phrase bien torchée. Trouver le ton. Pouvoir dire : oui,
c'est ça, arriver à cette évidence-là. C'est ça, exactement. Sa vie et sa mort,
c'est ça, en dix lignes. Je n'y arrive pas. Je recommence encore et la nuit
s'installe. Le matelas grince à côté. Il y a des moustiques dans la chambre,
qui m'attaquent.
Écrire sans métaphore,
éviter les mots « chemin », « destin », « quitter », « au- delà », « paix ». Je
déteste les métaphores et les paroles universelles. Je déteste la sauce entre
les mots. Je déteste les mots au sens caché, qui veulent tout et ne rien dire.
J'aimerais dire dans le micro : je suis là comme une merde, regardez, vous avez
devant vous quelqu'un qui est mort, mais ça ne se voit pas. Je vous parle,
c'est rassurant, mais je n'existe pas. Claude est mort et dans son cercueil, ça
ne se voit pas non plus. Et vous, qui êtes-vous ? Morts ou vifs ? J'ai un
problème avec les mots. Je les déteste soudain. Ils résistent, se rétractent.
Ils me laissent sur le carreau. Je les emmerde. Qu'ils aillent se faire foutre
avec leur sonorité, leur élégance. J'ai peur.
In « A
présent » (éditions Stock)
Photo Gudmundsson
26 juin 2009
Jules Supervielle (ce qu'il faut d'espérance)

Puisque nos battements
S'espacent davantage,
Que nos coeurs nous échappent
Dans notre propre corps,
Viens, entr'ouvre la porte,
Juste assez pour que passe
Ce qu'il faut d'espérance
Pour ne pas succomber.
Ne crains pas de laisser
Entrer aussi la mort,
Elle aime mieux passer
Par les portes fermées.
In « La Fable du monde »
Photo Océania
25 juin 2009
Jules Supervielle (Le regret de la terre)

Le regret de la
terre
Un jour, quand nous dirons
: « C'était le temps du soleil,
Vous souvenez-vous, il éclairait la moindre ramille,
Et aussi bien la femme
âgée que la jeune fille étonnée,
Il savait donner leur couleur aux objets dès qu'il se posait.
Il suivait le cheval coureur et s'arrêtait avec lui,
C'était le temps inoubliable où nous étions sur la Terre,
Où cela faisait du bruit de faire tomber quelque chose,
Nous regardions alentour avec nos yeux connaisseurs,
Nos oreilles comprenaient toutes les nuances de l'air
Et lorsque le pas de l'ami s'avançait nous le savions,
Nous ramassions aussi bien une fleur qu'un caillou poli.
Le temps où nous ne pouvions attraper la fumée,
Ah ! c'est tout ce que
nos mains sauraient saisir maintenant »
Photo Océania
