Voyage dans les mots

Textes, poèmes et phrases que j'aime.

16 mai 2008

Vladimir Maïakovski

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Je sais le pouvoir des mots et je sais le tocsin des mots.

 Ce n’est rien,
Quelque pétale emporté sous le talon du danseur.
Mais l’homme avec son âme, ses dents, ses os…

1930

 

In « Fragments pris dans le dernier carnet »

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15 mai 2008

Jean-Claude Carrière

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Tout personnage en charge déclare aussitôt, avec fermeté, qu'il connaît la réalité des choses, qu'il en voit les faiblesses et qu'il est capable d'y remédier. Il va réussir là où tous les autres ont échoué.

Le contraire serait impensable, un Premier ministre qui viendrait nous dire : « C'est une question que je ne connais pas bien. Très franchement, je ferai de mon mieux, mais je ne vois pas, aujourd'hui, comment résoudre ce problème. » Autrement dit un chef d'État qui nous dirait la vérité est inconcevable. Il dit tout savoir et tout pouvoir, à la manière (magique) des rois de jadis.

Il nous cache ainsi sa faiblesse, qui est aussi la nôtre. De peur de nous flanquer la panique, il dissimule ses doutes, il tait sa fragilité, son incompétence partielle, bref tout ce qui est humain en lui. Bien entendu, quand la crise arrive, il déçoit.

Si nous voulons souhaiter quelques beaux lendemains à la démocratie, c'est peut-être dans le sens d'une sincérité plus ouverte que nous devons tenter de la pousser. Nous devons nous rapprocher encore les uns des autres. Toute communication allant du tout-puissant qui sait au sujet qui ignore étant désormais impossible (car parfois, sur certains points, le sujet en sait plus que le maître), c'est par notre faiblesse commune que nous pouvons construire un avenir possible. Et par là seulement.

Ainsi, jusque dans l'exercice contemporain de la politique, nous retrouvons notre fragilité essentielle. Sachant, ou pressen­tant, qu'un souffle trop brutal, venu de n'importe où, pourrait nous balayer en un instant, nous voulons au moins léguer à nos descendants — si la calamité nous en laisse quelques-uns — un grappin à lancer vers les rochers du rivage. Et ce grappin est notre faiblesse.

Si nous étions solides et sûrs de nous, là encore, des êtres d'airain, de granit, nous n'aurions pas besoin de Constitutions, de représentants, de syndicats. Nous n'aurions même pas besoin de déclarer les droits de l'homme, puisque nous ne serions pas des hommes.

Confusément, nous sentons l'extrême importance de ces lois invisibles que nous avons écrites et que nous transmettons. Nous savons que nos démocraties sont minées, assaillies sans relâche, par l'ambition des uns, la corruption des autres, nous savons aussi qu'elles recouvrent des différences de revenus abys­sales et peu justifiées, au nom de la liberté que nous avons de devenir riches et même très riches. Nous savons tout cela : les lois de la République, si souvent invoquées, ne nous ont pas changés. Ce papier n'a pas endurci notre verre.

Mais nous n'avons qu'elles. Le lent travail des législateurs, de génération en génération, s'adaptant aux courants successifs de nos vies, de nos moeurs, m'apparaît souvent comme une cathédrale à l'écart, peu flamboyante, ignorée des touristes. Cependant chacun, à son tour, y ajoute sa touche, corrige, raffine. Combien de temps ce chef-d'oeuvre législatif, notre filet de sauvegarde, restera-t-il tendu, sous les coups des misères sociales, de tant de pressions et de dépressions ?

S'il se pourrit, s'il crève, par quoi le remplacerons-nous ?

In « Fragilité », Odile Jacob poches
Photo, Projet de constitution 1791 annotée par Robespierre.

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14 mai 2008

François Bon

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[...]

Pas possible de travailler sans amitié. C’est au sens de L’Amitié * de Blanchot : partage dans l’ouvert, égalité qui vous dénude. Ecrire c’est traverser ensemble. Cette amitié est très vite de l’amitié simple. L’émotion en partage, la demande qu’on vous fait des nouvelles du dehors, le simple fait de se retrouver à intervalle régulier pour un moment qu’on voudra ensemble beau et fort. L’intensité de ce qu’on traverse fait que, même si c’est seulement une fois par semaine, le reste de ce que vous faites recule d’un cran.
Il y a ces visages, il y a ces mains. On entend des jours le ton de la voix prononcer tel mot. Puis il est déjà temps de se mobiliser pour le prochain rendez-vous : l’atelier en prison c’est épuisant. Au sens où : rien que vous puissiez être qui ne soit donné pour y puiser. Nous sépare radicalement de ceux qui travaillent en prison, travailleurs sociaux, psychologues, enseignants : non qu’ils aient plus de défense que nous, j’ai appris à savoir que non. Peut-être par contre ont-ils des contrepoids, comme on laisse au porte-manteau la veste qu’on a au travail.
De cette non-réserve où nous sommes, côté intervenant extérieur, et de la réserve qu’ils doivent sans cesse reconstruire pour tenir, côté service social, nous pouvons parler, nous ne pouvons échanger le rôle : c’est ce que signifie le mot amitié chez Blanchot – ce que met en œuvre, qui vous requiert, de partager l’écrire. On garde très longtemps le contact des mains, la sensation des mains. Et forcément ceux qui sont là pour le plus grave, sont ceux que l’atelier accueille pour le plus long cours. Déplacement de ses repères dans l’humain : comment le dire à ses propres enfants ? Un moment, rompre. [...]

* Nous devons renoncer à connaître ceux à qui nous lie quelque chose d’essentiel ; je veux dire, nous devons les accueillir dans le rapport avec l’inconnu où ils nous accueillent, nous aussi, dans notre éloignement. L’amitié, ce rapport sans dépendance, sans épisode et où entre cependant toute la simplicité de la vie, passe par la reconnaissance de l’étrangeté commune qui ne nous permet pas de parler de nos amis, mais seulement de leur parler, non d’en faire un thème de conversations (ou d’articles), mais le mouvement de l’entente où, nous parlant, ils réservent, même dans la plus grande familiarité, la distance infinie, cette séparation fondamentale à partir de laquelle ce qui sépare devient rapport.
Maurice Blanchot, L’Amitié, Gallimard, 1971.

In "Prison : ce qui reste..."

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13 mai 2008

Océania ( Buddleia)

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Le thème musical du jour est le « Concerto pour violon » de Brahms, commentaires et audition. Une vingtaine de personne est installée sous la voûte de la salle à manger.
Valérie est présente.
Un de ses fils l’accompagne. En arrivant, l’enfant me tend une pousse de buddleia plantée dans un petit pot entouré de papier aluminium.
- C’est pour toi, me dit Valérie, elle vient de mon jardin, j’espère qu’elle grandira bien chez 
   toi. Tu verras, en fleur, c’est très beau…
- Quelque chose à planter, quelque chose qui va grandir, merci, cela me fait plaisir !
La tige frêle garnie de minuscules feuilles, bousculée par les petites mains turbulentes a souffert pendant le voyage.

Valérie est violoniste. Je la connais depuis la formation, là-bas au Moulin de La Roque.
Un midi, elle a sorti son violon de l’étui et en a joué pour nous.
Simplicité du geste, spontanéité du don importaient davantage que la musique.
J’imaginais la jeune femme, partant de chez elle, son violon sous le bras avec l’intention de nous faire partager une vibration intime, un moment de grâce.
Deuxième violon dans une fosse d’orchestre, elle soutient et accompagne de nombreux héros d’opéra dont le scénario implique une mort tragique.
Elle apprécie particulièrement le concerto de Brahms qui fut sa partition de concours. Alors voilà, elle est venue avec son fils et le buddleia écouter le concerto mais aussi me dire à sa façon qu’elle m’aime.
Le soir, j’ai posé le modeste pot planté de son brin délicat sur l’étagère.
J’ai bien dormi.

La petite plante reste plusieurs semaines sur le rebord du mur dans mon atelier.
Statique. Elle ne fane pas, ne grandit pas. Au début de l’été, je l’installe à l’air sur le seuil de la porte, je veille à sa soif, à son orientation.
Parfois, je me surprends immobile et pensive devant cette petite chose qui n’évolue pas.
Je voudrais découvrir un changement. Le seul signe de vie qu’elle manifeste est de ne pas mourir. Et je songe à Valérie, à son mari électrocuté, léthargique pendant sept ans avant de s’éteindre.

Un chien a fait pipi sur le buddleia. L’herbe jaunit, lui, ne jaunit pas.
Figé, il résiste. Je le pose sur la table ronde en fer mais un matin de mistral, il tombe et la tige casse. A la base, il reste l’infime bourgeon présent depuis le début.
Cette brindille fracturée, agressée, je la plante en pleine terre entre deux rosiers et l’encercle de cailloux afin que personne ne confonde. Je préviens tout le monde : « ceci n’est pas une mauvaise herbe, c’est un arbre ! » Chacun s’esclaffe et se moque gentiment.

Tous les matins, je me penche et j’observe. Le bourgeon a d’abord verdi ensuite s’est ouvert en offrant l’ébauche d’une feuille.
- « Tu as vu, Z… ? Non ? Viens voir, regarde, alors qu’est-ce que c’est ça ? Oui, une feuille, c’est une feuille, ça vit, ça bouge ! »
Je suis contente, je marche dans l’herbe mouillée, la chienne gambade et saute autour de moi dans la lumière rasante du matin.

Puis, il y eut le différend avec Z…, un manque de communication qui provoque la bouffée de colère, les palpitations du cœur, qui ouvre la vieille blessure amère. Plusieurs jours difficiles pleins de tensions, de bruit et de fureur durant lesquels je ressasse des pensées étriquées et mesquines.
J’aspire à partir quelques jours. On parle départ, qui fait quoi, où, quand, comment ça marche…L’absence, ça s’organise.
Z… se tourne vers moi : « Tu veux que j’arrose ton arbre ? »

Merci Valérie.

16 septembre 1997

Je ne vis plus sur le territoire du buddleia.
La dernière fois que je l’ai vu, c’était un bel arbuste couvert de fleurs.



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12 mai 2008

Océania (années 9O)

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[…]
Aujourd’hui, j’encadre sous un même verre cinq petites cartes géographiques anciennes du Vaucluse, Var, Drôme…
Autour de chaque carte je vais tracer un rectangle noir à l’aide d’un tire-ligne trempé dans l’encre de Chine. Je crains faire un pâté, une bavure qui m’obligerait à recommencer le patient travail déjà accompli.
J’ai donc le projet de tracer une ligne droite, nette, pleine et régulière.
Je vais être cette ligne droite tout le temps que prendra le tracé des vingt côtés des cinq rectangles avec dans la tête la légèreté d’esprit nécessaire à la grâce.
Je tente ici d’écrire ce que je ne peux expliquer.
Si je suis ligne droite en encadrement, je suis cire et chiffon pour le bois, eau et huile de lin pour les tomettes, fer et vapeur pour le coton, sécateur et branche pour la taille, semence et terre pour la fleur, respiration et regard pour la promenade, flamme et saveur pour la cuisine. Je suis les mots, dis-moi les mots pour le latin, émotion et sens pour la recherche, vacuité et perception pour l’accompagnement
Je reçois la bulle contenant les gestes, la concentration, l’effort, le plaisir du moment.
Il irrigue, il vivifie, il transforme les instants passés et futurs en impermanence et je me sens bien.
Il est question de souplesse, d’humilité.
Ne plus vouloir à n’importe quel prix.
Mais s’adapter dans le sens de s’accorder, épouser.
Ecarter les images toutes faites, les plans carcans et s’organiser pour attribuer à chaque activité le temps qui lui revient pour achever le geste qu’elle implique.

[…]

16 mars 1997
Extrait d'une correspondance amicale.

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11 mai 2008

Annie Ernaux (années 80)

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Selon notre désir et celui de l'État relayé par les banques et les plans d'épargne logement, on « accédait à la pro­priété ». Ce rêve réalisé, cet accomplissement social, con­tractait le temps, rapprochait les couples de la vieillesse : ils vivraient ici ensemble jusqu'à la mort. Emploi, mariage, enfants, ils étaient allés au bout de l'itinéraire de repro­duction scellé maintenant dans la pierre par des traites sur vingt ans. Ils s'étourdissaient dans le bricolage et la réfection des peintures, la pose de tissu mural. Le désir de revenir en arrière les assaillait brièvement. Ils en­viaient les jeunes qui, dans l'approbation unanime, pra­tiquaient une « cohabitation juvénile » à laquelle ils n'avaient pas eu droit. Autour d'eux les divorces pullu­laient. Ils avaient essayé les films érotiques, l'achat de lingerie. À faire l'amour avec le même homme, les femmes avaient l'impression de redevenir vierges. L'intervalle entre les règles paraissait se raccourcir. Elles compa­raient leur vie à celle des célibataires et des divorcées, regardaient avec mélancolie une jeune routarde assise par terre devant la gare avec son sac à dos buvant tran­quillement une brique de lait. Pour tester leur aptitude à vivre sans mari elles allaient au cinéma seules l'après- midi avec un tremblement intérieur, croyant que tout le monde savait qu'elles n'étaient pas à leur place.

Elles retournaient dans le grand marché de la séduc­tion, se découvraient de nouveau exposées aux aventures du monde dont le mariage et la maternité les avaient éloi­gnées. Elles voulaient partir en vacances sans mari ni enfants et s'apercevaient que la perspective de voyager et d'être seule à l'hôtel les remplissait d'angoisse. Selon les jours, elles oscillaient entre l'envie et la peur de tout quitter, de redevenir indépendantes. Pour connaître son vrai désir et se donner du courage, on allait voir Une femme sous influence, Identification d'une femme, on lisait La Femme gauchère, La Femme fidèle. Avant de se décider à la séparation, il fallait des mois de nouvelles scènes conjugales et de réconciliations lasses, de conversations entre amies, d'annonces précautionneuses aux parents sur la mésentente du ménage, à eux qui avaient prévenu au moment du mariage, le divorce ça n'existe pas chez nous. Dans le processus de la rupture, l'inventaire des meubles et des appareils à se partager marquait le point probable de non-retour. On dressait la liste des objets accumulés en quinze ans :

tapis 300 F
chaîne hi-fi 10 000
aquarium 1 000
glace du Maroc 200
lit 2 000
fauteuils Emmanuelle 1 000
armoire à pharmacie 50, etc.

On se les disputait, entre valeur marchande, « ça ne vaut plus rien », et valeur d'usage, « j'ai plus besoin que toi de la voiture ». Ce qu'on avait désiré ensemble au début de l'installation, qu'on avait été satisfaits d'obtenir et qui s'était fondu dans le décor ou l'utilisation quotidienne, retrouvait son statut initial, oublié, d'objet avec un prix. Comme la liste des choses à acheter, des casseroles aux draps de lit, avait établi autrefois l'union dans la durée, celle des choses à se partager matérialisait maintenant la rupture. Elle tirait un trait sur les curiosités et les désirs communs, les commandes sur catalogue le soir après dîner, les hésitations chez Darty devant deux modèles de cuisinières, le voyage hasardeux sur le toit de la voiture d'un fauteuil acheté dans une brocante un après-midi d'été. L'inventaire ratifiait le décès du couple. Le pas suivant, c'était la consultation d'un avocat, la transfor­mation de notre histoire en un langage juridique, qui purgeait d'un seul coup la rupture de ses éléments pas­sionnels, la faisait entrer dans la banalité et l'anonymat d'une « dissolution de la communauté ». On avait envie de fuir et d'en rester là. Mais on pressentait qu'il était impossible de revenir en arrière, prêtes à entrer dans le déchirement du divorce, la profération de menaces et d'injures, la mesquinerie, prêtes à vivre avec deux fois moins d'argent, prêtes à tout pour retrouver le désir d'un avenir.

In « Les années » Gallimard 2008

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10 mai 2008

Annie Ernaux (année 70)

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On ne se souviendrait ni du jour ni du mois — mais c'était le printemps —, seulement qu'on avait lu tous les noms, du premier au dernier, des 343 femmes — elles étaient donc si nombreuses et on avait été si seule avec la sonde et le sang en jet sur les draps — qui déclaraient avoir avorté illégalement, dans Le Nouvel Observateur. Même si c'était mal vu, on avait rejoint ceux qui récla­maient l'abrogation de la loi de 1920 et l'accès libre à l'avortement médical. On tirait des tracts sur la photo-copieuse du lycée, les distribuait dans les boîtes aux lettres la nuit tombée, on allait voir Histoires d'A., on conduisait secrètement des femmes enceintes dans un appartement privé où des médecins militants leur aspi­raient gratuitement l'embryon dont elles ne voulaient pas. Une Cocotte-Minute pour la désinfection du maté­riel et une pompe à vélo au mécanisme inversé suffi­saient : le Dr Karman avait simplifié et sécurisé le geste des faiseuses d'anges. On fournissait des adresses à Londres et Amsterdam. La clandestinité était exaltante, c'était comme renouer avec la Résistance, prendre la suite des porteurs de valises pendant la guerre d'Algérie. L'avocate Gisèle Halimi, si belle sous les flashes des journalistes à la sortie du procès de Bobigny, qui avait défendu Djamila Boupacha, représentait cette conti­nuité — tout comme les partisans de Laissez-les vivre et le professeur Lejeune, qui exhibait des foetus à la télé pour horrifier les gens, celle de Vichy. Un samedi après- midi, piétinant, des milliers, sous le soleil, derrière des banderoles, levant les yeux vers le ciel uniformément bleu du Dauphiné, on se disait que c'était à nous d'arrêter, pour la première fois, la mort rouge des femmes depuis des millénaires. Qui donc pourrait nous oublier.

In « Les années » Gallimard 2008
Photo Simone Veil, 1974

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09 mai 2008

Annie Ernaux (années 60)

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L'arrivée de plus en plus rapide des choses faisait reculer le passé. Les gens ne s'interrogeaient pas sur leur utilité, ils avaient simplement envie de les avoir et souffraient de ne pas gagner assez d'argent pour se les payer immédia­tement. Ils s'habituaient à rédiger des chèques, découvraient les " facilités de paiement », le crédit Sofinco. Ils étaient à l'aise avec la nouveauté, tiraient fierté de se ser­vir d'un aspirateur et d'un sèche-cheveux électrique. La curiosité l'emportait sur la défiance. On découvrait le cru et le flambé, le steak tartare, au poivre, les épices et le ketchup, le poisson pané et la purée en flocons, les petits pois surgelés, les coeurs de palmier, l'after-shave, l'Obao dans la baignoire et le Canigou pour les chiens. Les Coop et Familistère faisaient place aux supermarchés où les clients s'enchantaient de toucher la marchandise avant de l'avoir payée.
On se sentait libre, on ne demandait rien à personne. Tous les soirs les Galeries Barbès accueil­laient les acheteurs avec un buffet campagnard gratuit. Les jeunes couples des classes moyennes achetaient la distinction avec une cafetière Hellem, l'Eau sauvage de Dior, une radio à modulation de fréquences, une chaîne hi-fi, des voilages vénitiens et de la toile de jute sur les murs, un salon en teck, un matelas Dunlopillo, un secré­taire ou un scriban, meubles dont ils avaient lu le nom seulement dans des romans. Ils fréquentaient les anti­quaires, invitaient avec du saumon fumé, des avocats aux crevettes, une fondue bourguignonne, lisaient Playboy et Lui, Barbarella, Le Nouvel Observateur, Teilhard de Char­din, la revue Planète, rêvaient sur les petites annonces d'appartements « de grand standing », avec dressing-room, dans des « Résidences » — le nom seul était déjà le luxe —, prenaient l'avion pour la première fois en masquant leur angoisse et s'émouvaient de voir des carrés verts et dorés au-dessous d'eux, s'énervaient de ne pas avoir encore le téléphone qu'ils réclamaient depuis un an. Les autres ne voyaient pas l'utilité de l'avoir et continuaient d'aller à la Poste, où le guichetier composait leur numéro et les envoyait dans la cabine.
Les gens ne s'ennuyaient pas, ils voulaient profiter.

Dans un opuscule à succès, Réflexions pour 1985, l'ave­nir apparaissait radieux, les tâches lourdes et malpropres seraient accomplies par des robots, tous les individus auraient accès à la culture et au savoir. Confusément, la première greffe du coeur, au loin, en Afrique du Sud, paraissait un pas vers l'éradication de la mort.

La profusion des choses cachait la rareté des idées et l'usure des croyances.
Les jeunes professeurs se servaient du Lagarde et Michard de leurs années de lycée, donnaient des bons points et des compositions trimestrielles, s'affiliaient à des syndi­cats qui affirmaient dans chaque bulletin « Le pouvoir recule ! ». La Religieuse de Rivette était interdite, les livres érotiques s'achetaient par correspondance au Terrain Vague. Sartre et Beauvoir refusaient d'aller à la télévi­sion (mais tout le monde s'en fichait). On durait dans des valeurs et des langages épuisés. Plus tard, nous sou­venant de la bonne voix grondeuse de Nounours dans Bonne nuit les petits on aura l'impression que c'était de Gaulle qui venait nous border tous les soirs.

Des mouvements de déplacement parcouraient la société en tous sens, les paysans descendaient des montagnes vers les vallées, les étudiants déportés du centre des villes montaient dans des campus sur les collines, partageaient à Nanterre la même boue que les immigrés des bidon­villes. Les rapatriés d'Algérie et les ménages d'OS qui avaient quitté leur maison basse avec les cabinets dehors se retrouvaient ensemble dans les grands ensembles divisés en F suivi d'un chiffre. Mais ce n'était pas d'être ensemble que les gens avaient envie, seulement du chauf­fage central, de murs clairs et d'une salle de bains.

Le plus défendu, ce qu'on n'avait jamais cru possible, la pilule contraceptive, était autorisé par une loi. On n'osait pas la réclamer au médecin, qui ne la proposait pas, surtout quand on n'était pas mariée. C'était une démarche impudique. On sentait bien qu'avec la pilule la vie serait bouleversée, tellement libre de son corps que c'en était effrayant. Aussi libre qu'un homme.

In « Les années » Gallimard 2008


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08 mai 2008

Annie Ernaux (années 50)

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À la moitié des années cinquante, dans les repas de famille, les adolescents restaient à table, écoutant les propos sans s'y mêler, souriant poliment aux plaisante­ries qui ne les faisaient pas rire, aux remarques approba­trices dont ils étaient l'objet sur leur développement physique, aux grivoiseries voilées destinées à les faire rougir, se contentant de répondre aux questions émises précautionneusement sur leurs études, ne se sentant pas encore prêts à entrer de plein droit dans la conversation générale, même si le vin, les liqueurs et les cigarettes blondes autorisées au dessert marquaient le début de leur intronisation dans le cercle des adultes. On se pénétrait de la douceur de la tablée festive où la dureté habituelle du jugement social s'atténue, se mue en molle aménité, et les fâchés à mort de l'année dernière réconciliés se passent le bol de mayonnaise. On s'ennuyait un peu mais pas au point de préférer être au lendemain en cours de maths.

Après les commentaires sur les plats en train d'être dégustés, qui appelaient les souvenirs des mêmes man­gés en d'autres circonstances, les conseils sur la meil­leure façon de les préparer, les convives discutaient de la réalité des soucoupes volantes, du Spoutnik et de qui, des Américains ou des Russes, irait les premiers sur la Lune, des cités d'urgence de l'abbé Pierre, de la vie chère. La guerre finissait par revenir sur le tapis. Es rap­pelaient l'Exode, les bombardements, les restrictions de l'après-guerre, les zazous, les pantalons de golf. C'était le roman de notre naissance et de notre petite enfance, qu'on écoutait dans une nostalgie indéfinissable, la même qu'on ressentait en récitant avec ferveur Souviens-toi, Bar­bara, recopié dans un cahier personnel de poèmes. Mais dans le ton des voix il y avait de l'éloignement. Quelque chose s'en était allé avec des grands-parents décédés qui avaient connu les deux guerres, les enfants qui poussent, la reconstruction achevée des villes, le progrès et les meubles à tempérament. Les souvenirs des privations de l'Occupa­tion et des enfances paysannes se rejoignaient dans un passé révolu. Les gens avaient tellement la conviction de vivre mieux.

Il n'était déjà plus question de l'Indochine, si loin­taine, si exotique — « deux sacs de riz suspendus de part et d'autre d'une tige de bambou », selon le manuel de géographie — et perdue sans excès de regret à Diên Biên Phu, où n'avaient combattu que des têtes brûlées, des engagés volontaires qui n'avaient pas de métier dans les mains. C'était un conflit qui n'avait jamais été dans le présent des gens. Ils n'avaient pas non plus envie d'as­sombrir l'atmosphère avec les troubles en Algérie, dont personne au juste ne savait comment ils avaient com­mencé. Mais ils étaient tous d'accord, et nous aussi qui l'avions au programme du BEPC, l'Algérie avec ses trois départements était la France, comme une grande partie de l'Afrique où nos possessions couvraient sur l'atlas la moitié du continent. Il fallait bien que la rébellion soit matée, nettoyés les « nids de fellaghas », ces égorgeurs ra­pides dont on voyait l'ombre traîtresse sur la figure basa­née du pourtant gentil sidi-mon-z'ami colportant des des­centes de lit sur son dos. À la dérision dont les Arabes et leurs mots étaient rituellement l'objet, habana la moukère mets ton nez dans la cafetière tu verras si c'est chaud, s'ajoutait la certitude de leur sauvagerie. Normal donc que les sol­dats du contingent et des rappelés soient envoyés pour rétablir l'ordre, même si de l'avis général c'était malheu­reux pour les parents de perdre un garçon de vingt ans, qui devait se marier, dont la photo figurait dans le journal régio­nal sous la mention « tombé dans une embuscade ». C'était des tragédies individuelles, des morts au coup par coup. Il n'y avait ni ennemi, ni combattant, ni bataille On n'avait pas un sentiment de guerre. La prochaine viendrait de l'Est, avec les chars russes comme à Budapest pour détruire le monde libre et il était inutile de partir sur les routes comme en 40, la bombe atomique ne laisserait aucune chance. Déjà, on avait eu chaud avec le canal de Suez.

Personne ne parlait des camps de concentration, sinon incidemment, à propos de tel ou telle ayant perdu ses parents à Buchenwald, un silence contristé suivait. C'était devenu un malheur privé.

Au dessert, les chansons patriotiques d'après la Libéra­tion avaient disparu. Les parents entonnaient Parlez-moi d'amour, de vieux jeunes gens Mexico et les enfants Ma grand-mère était cow-boy. Nous, on aurait eu trop honte de chanter comme avant Étoile des neiges. Priés d'en pousser une, on prétendait ne connaître aucune chanson en entier, certains que Brassens et Brel détonneraient dans la béa­titude des fins de repas, qu'il fallait de préférence des chansons que d'autres repas et des larmes essuyées avec le coin de la serviette avaient consacrées. On répugnait farouchement à dévoiler des goûts musicaux qu'ils ne pouvaient comprendre, eux qui ne connaissaient pas un mot d'anglais en dehors de fuck you appris à la Libéra­tion, ignoraient l'existence des Platters et de Bill Haley.

Mais le lendemain, dans le silence de la salle d'études, au sentiment de vide qui nous envahissait, on savait que la veille avait été, même si on s'en défendait, qu'on avait cru rester extérieurs et s'ennuyer, un jour de fête.

In « Les Années » Gallimard 2008
Photo Electrophone Philips  années 50

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07 mai 2008

Michel Butor

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Le toit

Sur le sable je dessine une maison complexe et retirée, une chambre pour mon amie, notre projet de société, des ailes pour nous emporter, une forêt pour nous cacher, un rocher pour nous instruire, une rampe pour nous diriger, une terrasse pour nous y bercer, une cave pour nous désaltérer, un jardin pour nous enivrer, ses regards pour me décider, sa poitrine pour me transporter, son ventre pour m'y enfoncer, ses lèvres pour me secourir, ses paumes pour me guérir, ses ongles pour me labou­rer, son silence pour m'ensemencer, ses paroles pour me moissonner, son calme pour m'y rajeunir.

« Méditation explosée » (extrait)
Sculpture de sable, Alain Durant

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