religieuse___J_Rivette


L'arrivée de plus en plus rapide des choses faisait reculer le passé. Les gens ne s'interrogeaient pas sur leur utilité, ils avaient simplement envie de les avoir et souffraient de ne pas gagner assez d'argent pour se les payer immédia­tement. Ils s'habituaient à rédiger des chèques, découvraient les " facilités de paiement », le crédit Sofinco. Ils étaient à l'aise avec la nouveauté, tiraient fierté de se ser­vir d'un aspirateur et d'un sèche-cheveux électrique. La curiosité l'emportait sur la défiance. On découvrait le cru et le flambé, le steak tartare, au poivre, les épices et le ketchup, le poisson pané et la purée en flocons, les petits pois surgelés, les coeurs de palmier, l'after-shave, l'Obao dans la baignoire et le Canigou pour les chiens. Les Coop et Familistère faisaient place aux supermarchés où les clients s'enchantaient de toucher la marchandise avant de l'avoir payée.
On se sentait libre, on ne demandait rien à personne. Tous les soirs les Galeries Barbès accueil­laient les acheteurs avec un buffet campagnard gratuit. Les jeunes couples des classes moyennes achetaient la distinction avec une cafetière Hellem, l'Eau sauvage de Dior, une radio à modulation de fréquences, une chaîne hi-fi, des voilages vénitiens et de la toile de jute sur les murs, un salon en teck, un matelas Dunlopillo, un secré­taire ou un scriban, meubles dont ils avaient lu le nom seulement dans des romans. Ils fréquentaient les anti­quaires, invitaient avec du saumon fumé, des avocats aux crevettes, une fondue bourguignonne, lisaient Playboy et Lui, Barbarella, Le Nouvel Observateur, Teilhard de Char­din, la revue Planète, rêvaient sur les petites annonces d'appartements « de grand standing », avec dressing-room, dans des « Résidences » — le nom seul était déjà le luxe —, prenaient l'avion pour la première fois en masquant leur angoisse et s'émouvaient de voir des carrés verts et dorés au-dessous d'eux, s'énervaient de ne pas avoir encore le téléphone qu'ils réclamaient depuis un an. Les autres ne voyaient pas l'utilité de l'avoir et continuaient d'aller à la Poste, où le guichetier composait leur numéro et les envoyait dans la cabine.
Les gens ne s'ennuyaient pas, ils voulaient profiter.

Dans un opuscule à succès, Réflexions pour 1985, l'ave­nir apparaissait radieux, les tâches lourdes et malpropres seraient accomplies par des robots, tous les individus auraient accès à la culture et au savoir. Confusément, la première greffe du coeur, au loin, en Afrique du Sud, paraissait un pas vers l'éradication de la mort.

La profusion des choses cachait la rareté des idées et l'usure des croyances.
Les jeunes professeurs se servaient du Lagarde et Michard de leurs années de lycée, donnaient des bons points et des compositions trimestrielles, s'affiliaient à des syndi­cats qui affirmaient dans chaque bulletin « Le pouvoir recule ! ». La Religieuse de Rivette était interdite, les livres érotiques s'achetaient par correspondance au Terrain Vague. Sartre et Beauvoir refusaient d'aller à la télévi­sion (mais tout le monde s'en fichait). On durait dans des valeurs et des langages épuisés. Plus tard, nous sou­venant de la bonne voix grondeuse de Nounours dans Bonne nuit les petits on aura l'impression que c'était de Gaulle qui venait nous border tous les soirs.

Des mouvements de déplacement parcouraient la société en tous sens, les paysans descendaient des montagnes vers les vallées, les étudiants déportés du centre des villes montaient dans des campus sur les collines, partageaient à Nanterre la même boue que les immigrés des bidon­villes. Les rapatriés d'Algérie et les ménages d'OS qui avaient quitté leur maison basse avec les cabinets dehors se retrouvaient ensemble dans les grands ensembles divisés en F suivi d'un chiffre. Mais ce n'était pas d'être ensemble que les gens avaient envie, seulement du chauf­fage central, de murs clairs et d'une salle de bains.

Le plus défendu, ce qu'on n'avait jamais cru possible, la pilule contraceptive, était autorisé par une loi. On n'osait pas la réclamer au médecin, qui ne la proposait pas, surtout quand on n'était pas mariée. C'était une démarche impudique. On sentait bien qu'avec la pilule la vie serait bouleversée, tellement libre de son corps que c'en était effrayant. Aussi libre qu'un homme.

In « Les années » Gallimard 2008