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On ne se souviendrait ni du jour ni du mois — mais c'était le printemps —, seulement qu'on avait lu tous les noms, du premier au dernier, des 343 femmes — elles étaient donc si nombreuses et on avait été si seule avec la sonde et le sang en jet sur les draps — qui déclaraient avoir avorté illégalement, dans Le Nouvel Observateur. Même si c'était mal vu, on avait rejoint ceux qui récla­maient l'abrogation de la loi de 1920 et l'accès libre à l'avortement médical. On tirait des tracts sur la photo-copieuse du lycée, les distribuait dans les boîtes aux lettres la nuit tombée, on allait voir Histoires d'A., on conduisait secrètement des femmes enceintes dans un appartement privé où des médecins militants leur aspi­raient gratuitement l'embryon dont elles ne voulaient pas. Une Cocotte-Minute pour la désinfection du maté­riel et une pompe à vélo au mécanisme inversé suffi­saient : le Dr Karman avait simplifié et sécurisé le geste des faiseuses d'anges. On fournissait des adresses à Londres et Amsterdam. La clandestinité était exaltante, c'était comme renouer avec la Résistance, prendre la suite des porteurs de valises pendant la guerre d'Algérie. L'avocate Gisèle Halimi, si belle sous les flashes des journalistes à la sortie du procès de Bobigny, qui avait défendu Djamila Boupacha, représentait cette conti­nuité — tout comme les partisans de Laissez-les vivre et le professeur Lejeune, qui exhibait des foetus à la télé pour horrifier les gens, celle de Vichy. Un samedi après- midi, piétinant, des milliers, sous le soleil, derrière des banderoles, levant les yeux vers le ciel uniformément bleu du Dauphiné, on se disait que c'était à nous d'arrêter, pour la première fois, la mort rouge des femmes depuis des millénaires. Qui donc pourrait nous oublier.

In « Les années » Gallimard 2008
Photo Simone Veil, 1974