Voyage dans les mots

Textes, poèmes et phrases que j'aime.

10 mai 2008

Annie Ernaux (année 70)

veil74


On ne se souviendrait ni du jour ni du mois — mais c'était le printemps —, seulement qu'on avait lu tous les noms, du premier au dernier, des 343 femmes — elles étaient donc si nombreuses et on avait été si seule avec la sonde et le sang en jet sur les draps — qui déclaraient avoir avorté illégalement, dans Le Nouvel Observateur. Même si c'était mal vu, on avait rejoint ceux qui récla­maient l'abrogation de la loi de 1920 et l'accès libre à l'avortement médical. On tirait des tracts sur la photo-copieuse du lycée, les distribuait dans les boîtes aux lettres la nuit tombée, on allait voir Histoires d'A., on conduisait secrètement des femmes enceintes dans un appartement privé où des médecins militants leur aspi­raient gratuitement l'embryon dont elles ne voulaient pas. Une Cocotte-Minute pour la désinfection du maté­riel et une pompe à vélo au mécanisme inversé suffi­saient : le Dr Karman avait simplifié et sécurisé le geste des faiseuses d'anges. On fournissait des adresses à Londres et Amsterdam. La clandestinité était exaltante, c'était comme renouer avec la Résistance, prendre la suite des porteurs de valises pendant la guerre d'Algérie. L'avocate Gisèle Halimi, si belle sous les flashes des journalistes à la sortie du procès de Bobigny, qui avait défendu Djamila Boupacha, représentait cette conti­nuité — tout comme les partisans de Laissez-les vivre et le professeur Lejeune, qui exhibait des foetus à la télé pour horrifier les gens, celle de Vichy. Un samedi après- midi, piétinant, des milliers, sous le soleil, derrière des banderoles, levant les yeux vers le ciel uniformément bleu du Dauphiné, on se disait que c'était à nous d'arrêter, pour la première fois, la mort rouge des femmes depuis des millénaires. Qui donc pourrait nous oublier.

In « Les années » Gallimard 2008
Photo Simone Veil, 1974

Posté par oceania55 à 09:40 - Ernaux Annie - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

"Une Cocotte-Minute pour la désinfection du maté­riel et une pompe à vélo au mécanisme inversé suffi­saient" :
C'est très, comment dire.... saugrenu, ce procédé ; à la fois trash et comique en même temps.

Posté par Q de Brest, 10 mai 2008 à 12:07

Aspirateur

Et on appelait cela "passer un coup d'aspirateur", histoire de dédramatiser l'opération et la situation ! Merci Mme Veil !
Frederique

Posté par Frederique, 10 mai 2008 à 21:05

Merci. Merci pour ce texte. J'ai lu la semaine dernière combien l'accès à l'IVG est sapé depuis des années. En rognant sur les moyens, jours après jours. Les jeunes femmes qui croient bien naïvement que ce droit est acquis doivent rester très vigilantes, un retour insidieux en arrière s'est amorcé. Je n'ai plus le chiffre en tête mais des milliers de femmes mourraient aussi de ces avortements clandestins.

Simone Veil. Quelles insultes et menaces n'a t'elle pas essuyé cette femme. Et de ses propres amis politiques en plus. Admirable.

Posté par Chris, 11 mai 2008 à 07:56

Gisèle Halimi, Simone Veil et pour un autre combat Robert Badinter. Trois personnages que j'admire beaucoup.

Posté par Anna F., 11 mai 2008 à 13:23

et aussi Delphine

Je ne pourrai jamais les oublier...merci à elles et toutes les autres..."je sais ce que c'est" et j'en pleure toujours...

Posté par Sylvaine, 11 mai 2008 à 13:31

En ce mois des quarante ans de 1968, merci de nous rappeler ce qui a précédé et suivi ce tournant qui bien qu'actuellement critiqué fut nécessaire. Effectivement que de réflexions à partir des textes de Annie Ernaux... En quelques lignes mais pour qui a connu ces décennies, tous les "parfums" en resurgissent.

Posté par Lune de pluie, 11 mai 2008 à 20:38

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