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La Parole s'installe dans la gorge, dont elle ouvre les portes.

Le Souffle s'assemble dans la poitrine, dont il distend les côtes.

Or le Souffle cherche à sortir, et la Parole a ouvert l'orifice de la gorge.

 

La parole sensible a son siège dans l'appareil vocal. Chaque son, chaque mot, lorsque je l'imagine, dispose cet appareil d'une façon particulière ; il me suffit alors d'envoyer à travers mon larynx et ma bouche l'air emmagasiné dans mes poumons, pour émettre ce son, pour prononcer ce mot. La substance de la parole est donc l'énergie respiratoire, le sens de la parole lui est imposé par le mot imaginé et, plus loin que le mot, par l'idée saisie à l'occasion du mot.

 

C'est une parole tendant incessamment vers la Parole absolue qui prépare ainsi les organes de l'élocution chez le poète. C'est cette absolue Parole-non-parlée qui est le sens véritable du poème. C'est ce Mot imprononçable qui, sous la pression du souffle impatient, se déforme jusqu'au point où il imprime à l'appareil vocal une disposition telle que le souffle puisse s'échapper. Autre­ment dit, le souffle pour se libérer exige que la Parole imprononçable se dégrade peu d peu jusqu'à devenir prononçable, fonctionnant comme une soupape de sûreté pour le trop plein de l'Évidence qui risquerait de tuer le poète. D'autre part, puisque c'est juste au moment où le Mot devient prononçable qu'il est prononcé, la parole poétique est, de tous les modes humains d'expres­sion, nécessairement le plus juste, le plus proche de la parole absolue.

 

Extrait n°24 de « Clavicules d’un grand jeu poétique »

In « Contre-ciel »

Photo NikonKZ « expir 043 » (flickr)