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Vous descendez vers la fraîcheur des thermes gallo-romains, dans l'odeur humide de la terre. Il y a des statues des Apôtres, des frises, des chapiteaux, des couronnes votives, une rose d'or, des châsses en émail. Vous distinguez enfin, au bas d'un escalier, une petite pancarte en forme de flèche : « Vers la Dame à la licorne ». Vous prenez l'escalier, vous entrez dans la pénombre, et ça y est, elles sont là.

Elles sont six : six tapisseries qui se regardent en demi-cercle. C'est du rouge, du bleu, du jaune, du vert, du rouge surtout, un rouge qui vous prend les yeux. Ce sont des femmes sur des îles : une grande solitude féminine - une solitude qui a l'air enchanté.

Elles sont là, toutes les six, et à travers ce rouge, ce bleu, ce jaune, ces visages et ces archipels, ce qui vous saute aux yeux, d'une manière opulente, c'est la poésie.

Vous ne saisissez pas bien de quoi il s'agit, tout ce rouge, ces gestes de femmes, ces animaux, ces bijoux, ces armoiries. Les délicatesses foisonnent, elles volent partout. La tête vous tourne. Vous sentez que vous en aurez pour des heures, des journées entières à goûter ce luxe. Vous cherchez la bonne distance pour les regarder. Il y a des petits bancs au milieu de la salle. Vous vous asseyez.

À chaque fois, sur fond rouge, une île bleu indigo, et les personnages sont là : il y a la dame, blonde aux yeux bleus, longiligne, le grand front clair des vierges flamandes, les cheveux en cascade tressés de ruban de soie et de perles, le buste étroit. Elle est couverte de satins, de velours, de diadèmes, et ses tenues de bro­cart ont des entrelacs de fleurs et de feuilles.

Il y a une servante, il y a un lion et une licorne, de petits animaux, et des gestes qui composent à tra­vers des buissons de signes une scène où vient se tramer, silencieusement, un mystère.

Un oranger, un chêne, un pin, un buisson de houx encadrent à chaque fois la tapisserie. Un blason - « de gueules à la bande d'azur chargée de trois croissants montants d'argent » - occupe les bannières, les étendards, les écus, les capes d'armes. Et des fleurs : roses, myosotis, jacinthes, pâquerettes, ancolies, cam­panules, pensées, soucis, oeillets, marguerites, violettes, forment un jardin de couleurs.

Comment s'ouvrir à cette abondance ? Les des­criptions ne suffiront pas, les stocks d'études non plus. Si vous désirez vraiment rencontrer ces tapisse­ries - entrer en rapport avec une telle clairière de nuances -, il faudra vous laisser aller à l'aventure ; et vivre personnellement le trésor.

Licorne

In, « A mon seul désir », éditions Argol 2005