Sylvain_Tesson013

Aux bords de l’humanisme

Jusqu'à un certain jour où le ciel s'embru­nit, je voyageais pour rencontrer les Hom­mes. À ceux qui demandaient une raison à mes brusques départs, je décrivais l'huma­nisme — cet élan sentimental qui nous porte vers nos semblables -- comme présidant à tout élan vagabond. J'ajoutais que c'était pour étancher ma soif de l'Autre que je me lançais dans de longues échappées. Mes interlocu­teurs se montraient ravis de ces réponses : la référence à l'humanisme est le meilleur moyen d'endormir une conversation. On m'avait enseigné que l'Homme occupait le sommet de la pyramide du Vivant. Mais l'édi­fice s'est écroulé et je me méfie à présent de lui comme d'une eau claire que les yeux croient bonne et que le gosier découvre salée. J'ai déboulonné l'Homme de mon piédestal intérieur comme on jetait Lénine au bas des socles de marbre dans les Républiques socia­listes à l'automne 91.

Je suis sorti des chemins humanistes, à la faveur de rencontres qui me dessillèrent les yeux et me désoperculèrent les oreilles. Lors de mes premiers voyages, je partais admirer le spectacle du monde et le rideau se leva sur l'universelle oppression de la moitié de l'huma­nité par l'autre.

Le wanderer que je suis redeviendra huma­niste lorsque cessera la suprématie du mâle. Il souffre à chaque instant de se heurter où qu'il porte ses pas (aux rares exceptions des pays scandinaves, de certaines vallées himalayennes et des jungles primaires) à la toute-puissance de la testostérone. Il lui semble que l'humanité a érigé en divinité le mauvais chromosome. Il entend des cris de joie dans les maisons berbè­res saluant la naissance d'un garçon et des lamentations si c'est une fille. Il a traversé des villages dans les campagnes de Chine où les mères se pendent si elles enfantent une fille. Il a vu en Inde, où il manque cinquante millions de femmes, le visage des victimes qu'on a tenté de brûler. Il a lu dans le Coran -- ce bégaiement paniqué de berger hagard — le mépris ruisselant de stupidité dans lequel est tenue la femme. Il sait qu'en Europe, autour de lui, sous ses yeux, la situation n'est pas plus heureuse. Dans les champs tropicaux qu'il a traversés, il n'a sou­vent vu que la silhouette des femmes affairées aux moissons pendant que les hommes s'adon­naient à cette occupation qui tient en haleine, chaque jour des milliards d'entre eux : suivre l'ombre d'un arbre au fur et à mesure que le soleil se déplace dans le ciel. Dans des pays de sable et de soleil, il a partagé des dîners à la table du maître de maison pendant que la mère de famille se nourrissait par terre de ce qu'on lui laissait. Il a rencontré des familles composées de petits garçons gras comme des poussahs entourés de fillettes aux côtes saillantes. Il a col­lecté dans ses carnets de notes quelques prover­bes hideux :

Quand la fille naît, même les murs pleurent (Roumanie).
Une fille donne .autant de soucis qu'un trou peau de mille bêtes (Tibet).
Instruire une femme, c'est mettre un couteau entre les mains d'un singe (Inde).
La femme est la porte principale de l'enfer (Inde).
La femme que Dieu comble de bonheur est celle qui meurt avant son mari (monde arabe).
Merci, mon Dieu, de ne pas m'avoir fait naître femme (monde juif).

Et c'est ainsi que, malgré lui, il a perdu son humanisme. Il ne comprend pas pourquoi l'humanité se rend coupable d'un gynocide per­manent (dont les victimes n'ont même pas, elles, le baume du devoir de mémoire) et ne voit pas pourquoi il lui faudrait aimer ou respecter cette humanité-là. Il a été conforté de découvrir un jour que Jack London (un wanderer lui aussi, celui du Nouveau Monde !) pensait que « l'homme se distingue des autres animaux sur­tout en ceci : il est le seul qui maltraite sa femelle, méfait dont ni les loups ni les lâches coyotes ne se rendent coupables, ni même le chien dégénéré par la domestication » (Les Vagabonds du rail).

L'homme a été un jour en mesure de tenir un gourdin dans une main et une chevelure dans l'autre. Depuis lors, la moitié des mem­bres de la race humaine opprime l'autre : elle est lourde à porter, pour le wanderer, cette découverte-là. Il s'en serait bien passé. En aveugle béat, il aurait préféré garder intact son amour de l'espèce, de lui-même, son, huma­nisme. Il coulerait de meilleures nuits, sans insomnies.

Aussi, depuis qu'il a perdu son humanisme, préfère-t-il vouer sa vie à contempler les pan­das roux, ou les salamandres de Bavière. Il lui aura fallu une trentaine d'armées pour arriver à une vision du monde bâtie sur l'émerveille­ment devant les myosotis et la vénération des cicindèles plutôt que sur la promotion de ses pairs ! À présent, il cherche à courir le monde en portant une bannière sur laquelle serait frappé le conseil que le saint Antoine d'Anto­nio Veira donna aux poissons lors d'un sermon prononcé au Brésil : « Poissons ! Plus vous serez loin des Hommes, mieux cela vaudra ! »

De tous mes voyages, sous les latitudes du monde, je rapporte la certitude que le climat le plus difficile à supporter est le climat d'adora­tion qui nimbe le mâle.

 Petit dialogue tenu un jour au Balouchis­tan avec un musulman buissonneux qui con­fondait la pilosité et la sagesse et m'interro­geait sur ma famille :

- Tu as des frères ?
- Non, j'ai deux soeurs.
- Ah ? Tu es seul enfant ?

Cette conversation affligeante aurait pu s'être tenue de l'un à l'autre bout des pays de la terre. On a les vengeances qu'on peut : je racontai à ce barbu que j'avais été chassé de chez moi par ma mère (qui faisait des affaires) et mon père (qui gardait la maison), lesquels ne voulaient pas de moi car ils désiraient une fille. Il m'écouta avec beaucoup de gentillesse et de consternation.

Je n'ai donc plus tellement soif de mes sem­blables et me demande même - avec prudence - si l'humanisme n'est pas un réflexe de défense corporatiste, une sorte de syndicalisme biologi­que destiné à protéger l'espèce à laquelle on appartient, à défendre ses prérogatives. Nul doute qu'on pratiquerait le léopardisme si on était léopard et l'éléphantisme si on était élé­phant. L'amour porté à l'Homme par lui-même (et ses avatars finalistes, anthropocentristes, monothéistes...) ne serait que l'adoration de soi-même dans le miroir de l'autre. Une façon de se masturber en faisant croire à son pro­chain que c'est lui qu'on caresse. Les humanis­tes aiment, lorsqu'ils contemplent les yeux de leur prochain, y découvrir que c'est eux qu'on regarde.

Ma réticence tient également au vocabu­laire. J'ai le sentiment désagréable que le dis­cours humaniste confond la grandeur de quel­ques personnages avec la valeur proclamée de l'Homme. Sous le prétexte que, dans la nuit de l'histoire, brillent de rares hommes d'excep­tion (les figures de proue de René Grousset), des torchères plantées sur les récifs pour nous guider dans la traversée des âges, le discours conclut que rien sur la terre ne se situe au-des­sus de l'Homme. C'est la même confusion qui entraîne à décrire comme aurifère une rivière de boue dans laquelle roulent quelques pépi­tes, comme si charrier à dose infime une poi­gnée de paillettes suffisait à sauver un flot de limon sale.

Une fois que l'humanisme a perdu du ter­rain dans son âme, le vagabond ne se met plus en route sur les chemins du monde dans l'unique souci de rencontrer des hommes. Parfois même il lui arrive de les éviter ostensiblement. Il choisit des régions dépeuplées. Il fait un détour quand il parvient en vue d'une ville ou d'un cam­pement. Il n'a pas besoin de converser : il pos­sède ses poèmes et le chant du monde. Il a d'autres rendez-vous : avec la beauté des forêts, avec le soupir des marais, avec le vol des insectes et le ressac des mers. Et ces rendez-vous-là sont offerts à la solitude, fidèle amante du voyageur à laquelle devrait être donné le nom de Félicité. J’ai découvert (si tard !) combien un homme seul était en bonne compagnie.

Lorsque je longeai les grèves du Baïkal, ma solitude fut un spectre à travers lequel le lac se révéla tout autre que l'année d'après où j'y retournai en joyeuse compagnie. L'errant qui s'en va seul, à travers une géographie hostile — une steppe, une lande, un maquis, un marais —, se repaît d'un monde où les forces vivantes jouent leur partition sans avoir besoin que des yeux les regardent, qu'une plume chante leurs oeuvres et surtout (horreur suprême que ce cri de Verhaeren) qu'une main recrée « et les monts et les mers et les plaines d'après une autre volonté ».

Apprendre à rester seul, pour vivre plus densément. Encore faut-il préciser qu'un vaga­bond romantique solitaire n'est jamais vrai­ment seul. Il a recours à une présence qui accompagnait les chemineaux au temps où les mutes d'Europe étaient couvertes de marcheurs : les fées. Celui qui a fait sien le mot de Novalis invitant à « être perpétuellement en état de poésie » saura reconnaître dans chaque expression de la nature la manifestation de leur existence. Il les traquera là où elles se cachent, c'est-à-dire partout, car le propre et le génie des fées est de prendre corps au moment où on le décide. Au Tibet, à deux jours de mar­che de la ville de Lhassa, je me suis endormi un matin au bord d'une source claire et je me sou­viens d'avoir fait un rêve très charmant qui correspondait sans aucun doute au souvenir de la visite faite en moi par la gardienne des lieux.

Dans le Gobi, un peu étourdi par la soli­tude, j'ai parlé aux buissons ligneux qu'épar­gnait la dent de mon cheval et ces conversa­tions m'aidèrent à puiser l'énergie pour aller de l'avant. Lorsque je grimpe à un arbre, j'ai conscience de déranger un peuple et je ne cueille plus de champignons sans un léger scrupule : celui de déloger peut-être un occu­pant qui prenait le frais sous la corolle.

L'exercice permet de réenchanter le monde qui nous entoure : il suffit de savoir le regarder avec de nouveaux yeux, rafraîchis par la certi­tude shakespearienne qu'« il est plus de mer­veilles en ce monde que n'en peuvent contenir tous nos rêves », de partir rencontrer les dieux dans sa forêt intérieure, de lâcher les chevaux de son imagination. Antique pratique que cette double lecture du monde consistant à féconder du regard les choses qui reposent sous nos yeux. En s'y exerçant, on fera aisément accou­cher de trolls un chaos de rochers et jaillir une chasse de déesses entre deux écharpes de nua­ges masquant la lune pleine. Une nuit du der­nier mois de mars, alors qu'un disque énorme se levait au-dessus de la nappe d'albâtre d'un lac gelé de Sibérie, je crus voir distinctement dans les chaos de glace voguer un vaisseau aux voiles déchirées qui lui-même se glissa dans mon rêve une fois que je regagnai ma tente et n'en fut chassé que par la lumière du jour.

J'ai en projet pour les années à venir un chantier de réhabilitation des fées. Attention !
Pas de méprise ! Il ne s'agira pas de cuisiner, dans la casserole de la mode, l'actuelle bouillie néo-celtique qui n'est rien d'autre que la mise de la féerie au service des marchands. (Trente-cinq années de celtic revival en Europe.) Il s'agira plutôt d'une marche solitaire, hivernale, musi­cienne et littorale, de la Galice espagnole aux Highlands écossais, destinée à sentir peser sur l'épaule le poids de la présence enchanteresse des êtres invisibles, à chanter leur existence oubliée, à apprendre à lire les lignes cachées sous l'apparence du monde et à souligner que l'arc atlantique, cette bande où l'écume rencon­tre le granit, constitue le séjour privilégié d'un petit peuple ami. Il est temps d'abattre à la hache de la poésie la muraille derrière laquelle pleurent les fées de l'enfance européenne, pri­sonnières de la grotte aux hirondelles qu'avait su retrouver Yourcenar, cette fée immortelle.

In, « Petit traité de l’immensité du monde »
Editions des Equateurs