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(Extrait)
L’humanité subit une réduction d’avenir et un licenciement du passé, cependant que les médias assaillent les gens d’un nombre sans précédent d’images, dont beaucoup sont des visages. Ces visages nous apostrophent sans cesse, suscitant l’envie, de nouveaux désirs, l’ambition ou parfois la pitié, jointe à un sentiment d’impuissance. De plus, toutes ces images de visages sont traitées et sélectionnées de manière à nous apostropher aussi bruyamment que possible, si bien que l’appel de l’un de ces visages supplante et élimine l’appel précédent. Et dire que des êtres humains en viennent à dépendre de ce bruit impersonnel pour se prouver à eux-mêmes qu’ils sont en vie !

Empreints d’humanité

IMAGINEZ alors ce qui se produit lorsqu’on se trouve en face du silence des visages du Fayoum, qu’on s’arrête interdit devant des images d’hommes et de femmes qui ne lancent aucun appel, qui ne demandent rien, mais qui déclarent qu’ils sont en vie et que toute personne qui les regarde l’est aussi ! Ces visages incarnent, dans toute leur fragilité, un respect de soi oublié. Ils confirment, envers et contre tout, que la vie était, et demeure, un don.

Les portraits du Fayoum nous parlent pour une deuxième raison. Comme on l’a souvent dit, notre siècle est celui de l’émigration volontaire ou forcée. Ce qui veut dire qu’il s’agit d’un siècle de séparations sans fin, hanté par leur souvenir.

La soudaine angoisse de sentir que ce qui n’est plus là va vous manquer est semblable à la découverte inopinée d’une jarre tombée à terre et brisée en morceaux. Seul, on en rassemble les morceaux, on découvre comment les ajuster les uns aux autres, puis, l’un après l’autre, on les recolle soigneusement. La jarre finit par être reconstituée, mais elle n’est plus la jarre qu’elle était auparavant. Elle n’est plus sans défauts, mais elle est devenue plus précieuse. Quelque chose de comparable arrive à l’image d’un lieu d’élection ou d’un être cher quand on la conserve en mémoire après en avoir été séparé.

Les portraits du Fayoum touchent une plaie semblable et de la même manière. Les visages peints ne sont pas sans défauts eux non plus, mais ils sont plus précieux que les visages pleins de vie des gens assis dans l’atelier du peintre qui sentait la cire d’abeille fondue. Ils ne sont pas sans défauts, parce qu’ils sont à l’évidence faits de main d’homme. Plus précieux, ils le sont parce que le regard peint est tout entier concentré sur cette vie qu’il sait qu’il va perdre un jour.

En notre siècle, ils nous regardent, ces portraits du Fayoum, comme tous les disparus.

(Traduit par Michel Fuchs.)

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