sexe_et_effroi



Il y a un secret plus grave. L'amour n'est pas que guerre prédative ni les baisers seulement carnivores. La nuit ne tend pas vers le jour.
La nuit est un monde.
Quelque chose qui appartenait au bonheur se perd dans l'étreinte. Il y a dans le plus complet amour, dans le bonheur lui-même, un désir que tout bascule subitement dans la mort. Ce qui vient déborder de violence dans la jouissance est surpassé par une tristesse qui n'est pas psycholo­gique. Par une langueur qui effraie. Il y a des larmes absolues qui se mêlent. Dans la volupté, il y a quelque chose qui succombe.

C'est un attendrissement pour l'autre qui angoisse le coeur. C'est une sensation de l'ins­tant qui ne nous est pas possible. C'est une jalou­sie d'on ne sait quoi dans le passé et qu'on ne saura pas faire revenir. La détumescence pleine de joie s'adjoignant la sensation de l'irrenou­velable confine au désir de pleurer. On conçoit que bien des bêtes meurent au moment où elles fraient ou s'accouplent. Quelque chose est fini. Quand on aime le plus intensément, quelque chose est fini.

Un fond de calme terrible émerge au coeur de la turbulence. Il est possible qu'à chaque fois on meurt dans le plaisir. Il y a là une union si uni­fiante qu'elle n'est pas consentie. Septimius Flo­rens Tertullianus a écrit dans son De anima. « Dans la chaleur de l'extrême gratification au cours de laquelle l'humeur de la génération est émise, ne sentons-nous point que quelque chose de notre âme nous a quittés? N'éprouvons-nous pas une prostration en même temps que notre vue se fait moins aiguë? C'est donc que l'âme produit la semence. On peut dire que le corps de l'enfant qui en résulte est un égouttement de l'âme de son procréateur ». La voluptas, dit clai­rement Tertullien, est une prostratio du regard parce qu'elle provoque un « affaiblissement de la vue ». C'est le « flash » du plaisir lui-même qui efface le plaisir en l'éblouissant. En plus de la scène originaire, il n'est pas de plaisir qui ne se consume dans l'invisible. L'instant du plaisir arrache la scène qui a lieu à la visibilité. Le fasci­nus est le stupéfiant des stupéfiants. Il aveugle.

De là le stupor qu'il entraîne sur les visages qui désirent.

In, « Le sexe et l’effroi »
Fresque provenant d’Herculanum
Musée archéologique Naples