Serment_des_Horaces___Jacques_Louis_David__1784_



Non, la guerre n'est pas la mère de toutes choses. La bataille ne produit rien, sauf de nouvelles batailles, d'où sa fécondité nulle. Oui, la dialectique se fourvoie. Non pas erronée globalement, avec, de temps en temps, quel­ques réussites par exception ou contre-exemple, mais toujours fausse invariablement, mathématiquement fausse. Je demande qu'on montre une seule chose pro­duite dans et par un conflit, une seule et me voici converti; qu'on indique une invention induite par la polémique. Je donne mon bien et mon temps à qui­conque en fera voir une seule réussite. Comme la bataille ne produit que la bataille, la dialectique se réduit au principe d'identité, à la répétition, à l'informa­tion nulle.

La dialectique a immensément réussi. Comment se peut-il qu'une erreur aussi grossière ait envahi non seu­lement la réflexion philosophique, mais l'éducation aussi? Qui parmi le public met aujourd'hui en doute cette idée reçue de la bonté de la bataille, qui parmi les annonceurs publicitaires ignore que le mot lutte fas­cine? La jeune génération a sucé avec le lait l'idée de la chamaille et parvient à l'âge d'homme prête à tout détruire par la croyance en la beauté des guerres qu'elle n'a pas vécues. Et quand elle aura passé cet âge et ces malheurs, elle se retrouvera vieille, comme la génération qui me précède, pleurant le gâchis de vies perdues. Elle aura trop attendu pour savoir l'erreur de la dialectique.

Rien ne se construit, ne se fait, ne s'invente, sinon dans la paix relative, dans une petite poche de paix locale rare maintenue au milieu de la dévastation uni­verselle produite par la guerre perpétuelle. La dialec­tique ne doit son succès qu'à l'amour passionné des hominiens pour la chamaille. Ils se réjouissent du meurtre et de la destruction, en parlent éperdument, se ruent à ces seuls spectacles. La plupart ne savent construire ni inventer ni produire une chose ou une idée. Veulent gagner, veulent se battre. A choisir entre l'oeuvre et la bataille, on compte ceux qui hésitent, tous courent à l'abattoir, confondant sottement énergie et agressivité. Ils adorent donc toute théorie qui leur assure que l'oeuvre vient de la bataille. Même s'ils ne la voient jamais vérifiée. Même si toute oeuvre ne naît que d'une île improbable de silence et de paix.

Je les appelle hominiens tant cette conduite ressemble à celle des primates engoncés dans leurs relations, dro­gués, corps et biens, de domination et qui passent ou perdent leur temps à bien s'assurer que tel occupe la pre­mière place, tel autre la lieutenance, au bas de la marche, et ainsi de suite, par la queue sociale. Les hominiens se battent pour demeurer primates. Equilibre immobile dans le sillon animal. La guerre est la mère des bêtes. La bataille produit la société des singes, qui produit la bataille. Le conflit stabilise en nous l'archaïque bestia­lité. La dialectique décrit la logique des anthropoïdes. L'homme naît quand il en voit la fausseté.

Cela lui arrive, s'il a survécu aux luttes, grand vieillard à qui vient la sagesse, écoutez-le, bavant ses larmes, l'an­cien combattant, avalant difficilement sa vie perdue, pleurant son ancien acharnement de gorille à peau épaisse.

Le combat, politique ou savant, de langage et de corps, à mains nues ou armé, individuel, collectif, et donc la hiérarchie, la puissance et la gloire comptent parmi les drogues les plus dures dont la dialectique dit la chimie ou la pharmacie. Ces drogues donnent aux hommes une peau énorme, comme fait l'alcool. Squa­meuse, sclérosée, rigide, insensible. Blasée.

Evitez les luttes qui passent pour travaux, évitez les oeuvres batailles, évitez les drogues, sauvez votre peau. Faites-la fine, en attente des choses et des autres, pour la naissance de l'oeuvre et de l'homme.

In, « Les cinq sens »
Tableau Jacques-Louis David, "Le serment des Horaces"