Roseraie_3

Dans mon jardin
(extraits)

Moi, appauvri de moi, c'est là que je vis, à l'école de la pleine terre, les ongles noirs mais les yeux vastes.
Je me dis c'est là que j'aimerais me coucher, dans la terre des liens. Enseveli dans la paix des vieil­les feuilles du cerisier, parmi les pierrettes, les bon­bons de verre vert, une écume de tourbe, dans ce carré de rougettes de Montpellier en gelée où les oiseaux reviennent toujours.
Ou, comme des indiens à moi, fermer les yeux dans les branches de la pleine lune au-dessus du jar­din retourné, quelques mètres au-dessus des mottes nouvelles qui luiraient comme plus tard mes os arro­sés d'espace.

*

Les outils du jardin sont restés dehors sous la pluie. La brouette vert sombre est couchée sur le côté au bord d'une fosse où de l'herbe se décom­pose. On la dirait ici pour l'éternité.
Et moi, avec ma crainte de vieillir à cinq heures de décembre dans l'air tout à coup inconsolable !
Les outils n'ont qu'ici. Sont entiers avec le temps. Ils le sentent passer. Mais qu'il les rouille, il ne pourra les exiler que dans leur terre.
Et moi, avec ma vie sans cesse remise à l'enfance, qui refuse d'attendre mon heure !

*

Si je m'absente trop longtemps, je ne reconnais plus mon jardin enfoui sous les queues-de-rat et des herbes à pipi-de-chat. Tout est à refaire depuis la première motte.
Mais rien d'exaltant comme une terre labourée, bien au-dessus d'une idée fraîche, d'un pouvoir neuf !
Ce n'est pas la terre qui dira maintenant « plus rien ne me dit » ainsi qu'une mère qui a perdu son enfant.

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Ce jardin te mesure un homme en quelques mottes.
Il faut s'être attaché à lui pour s'emplir de mor­talité. C'est à travers ses pierres, ses débris de verre, ses racines à la dérive, sa poussière que je peux imaginer le vrai large, là-bas, tout au fond de mes organes.


Roseraie de Berty