En_Ville

Ce n'est pas d'hier que la langue peine à suivre le mouvement du monde. Sigles, acronymes et mots-valises sont commis, à la diable, à l'appellation contrôlée ou non d'une innovation fébrile, souvent de surface, qui - si j'excepte d'authentiques avancées scientifiques - consiste presque partout en une abréviation du monde ancien.

J'indique ici, pour mémoire, une curieuse entorse à cette tendance qui, dans les faits, acquiert force de loi.

Jadis (jusqu'à une époque que j'évalue à la fin des années 1970), lorsqu'on adressait un courrier à un correspondant résidant dans la ville même où on le rédigeait, l'adresse ou la suscription faisaient l'économie du code postal (qui n'existait pas) et de la notification explicite de la localité. En lieu et place, la mention E.V. - pour En ville - signalait aux services postaux que le pli était destiné à une distribution immédiate, sans autre tri ni mode d'acheminement que la sacoche du préposé - il se pouvait que ce fût celui du quartier même où la lettre avait été affranchie et relevée.

Si l'émetteur d'un tel courrier déposait lui-même, ou confiait à un tiers, l'enveloppe dont le trajet se limitait au pâté de maisons, celle-ci pouvait ne porter que la qualité ou le nom du destinataire. Il était courant toutefois d'y rajouter ladite abréviation qui confirmait le caractère de proximité du message émis, les vertus subtiles de sa circulation intra muros. L'objet - fût-il administratif, comminatoire ou procédural - s'en trouvait affecté d'une clause de voisinage qui, selon le cas, en rehaussait la civilité, la connivence ou la valeur impérative.

Ce raccourci consentait ainsi quelque plus-value dans le commerce des êtres pour demeurer ou séjourner dans la même cité, en partager le bornage. Et je me plais à imaginer toute la douceur tragique que pouvait revêtir cette mention sur le billet par lequel s'adressaient à l'homme ou la femme distants les mots empruntés d'un amour secret ou contrarié.