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Je me suis demandé quelle est cette force indécelable à l’œil et qui tient ensemble notre vie qui, d'une multitude atomisée d'instants, parvient à faire une unité. De quelle nature est-il cet invi­sible mortier ?

Je crois le savoir désormais… c'est la nuit, la face cachée aux regards.

Tout ce qui a constitué nos vies et continue de le faire, les formes et les contours du monde mani­festé, les espérances, les attentes, les séparations et les jubilations, tout trouve sa consistance ultime dans le formidable alambic de la nuit.

J'ai compris que nous ne pouvons affronter le jour que lorsque nous avons la nuit en nous.

Je vous envoie le récit de sept nuits (sans omet­tre la nébuleuse des jours qu'elles éclairent).

Pourquoi sept nuits ? me demanderez-vous.

Parce que Dieu a créé le monde en sept jours et l'a confié aux hommes, il a donné aux femmes la garde des nuits. Il faut en comprendre la raison.

Les nuits sont trop immenses, trop redoutables pour les hommes. Non, bien sûr, que les femmes soient plus courageuses, elles sont seulement plus à même de bercer sans poser de questions ce que la nuit leur donne à bercer … l'inconnaissable.

Quand je demande à ceux que je rencontre de me parler d'eux-mêmes, je suis souvent attristée par la pauvreté de ma moisson.

On me répond : je suis médecin, je suis comptable...

j'ajoute doucement… vous me comprenez mal : je ne veux pas savoir quel rôle vous est confié cette saison au théâtre mais qui vous êtes, ce qui vous habite, vous réjouit, vous saisit ?

Beaucoup persistent à ne pas me comprendre, habitués qu’ils sont à ne pas attribuer d'importance à la vie qui bouge doucement en eux.

On me dit : je suis médecin ou comptable mais rarement : ce matin, quand j'allais pour écarter le rideau, je n'ai plus reconnu ma main. . .

ou encore : je suis redescendue tout à l'heure reprendre dans la poubelle les vieilles pan­toufles que j'y avais jetées la veille ; je crois que je les aime encore. . .

ou je ne sais quoi de saugrenu, d'insensé, de vrai, de chaud comme un pain chaud que les enfants rapportent en courant du boulanger. Qui sait encore que la vie est une petite musique presque imperceptible qui va casser, se lasser, cesser si on ne se penche pas vers elle ?

Les choses que nos contemporains semblent juger importantes déterminent l'exact périmètre de l'insignifiance : les actualités, les prix, les cours en Bourse, les modes, le bruit de la fureur, les vanités individuelles. Je ne veux savoir des êtres que je rencontre ni l'âge, ni le métier, ni la situa­tion familiale : j'ose prétendre que tout cela m'est clair à la seule manière dont ils ont ôté leur manteau. Ce que je veux savoir, c'est de quelle façon ils ont survécu au désespoir d'être séparés de l'Un par leur naissance, de quelle façon ils comblent le vide entre les grands rendez-vous de l'enfance, de la vieillesse et de la mort, et comment  ils supportent de n'être pas tout sur cette terre.

Je ne veux pas les entendre parler de cette part convenue de la réalité, toujours la même, le petit monde interlope et maffieux : ce qu'une époque fait miroiter du ciel dans la flaque graisseuse de ses conventions!

Je veux savoir ce qu'ils perçoivent de l'immensité qui bruit autour d'eux.

Et j'ai souvent peur du refus féroce qui règne aujour­d'hui, à sortir du périmètre assigné, à honorer l'immensité du monde créé.

Mais ce dont j 'ai plus peur encore, c'est de ne pas assez aimer, de ne pas assez contaminer de ma passion de vivre ceux que je rencontre.

Vous le savez tout comme moi : ce qui reste d'une existence, ce sont ces moments absents de tout curriculum vitae et qui vivent de leur vie propre ; ces percées de présence sous l'enveloppe factice des biographies.

        Une odeur      
                        
un appel    
                                       
un regard

et voilà les malles, les valises, les ballots solide­ment arrimés dans les soutes qui se mettent en mouvement, s’arrachent aux courroies et aux cor­dages et vont faire chavirer le navire de notre raison quotidienne !

Non qu'à ces moments-là nous devenions fous. Loin de là.

Un instant, à l'enfermement, à l’odeur confi­née du fond de navire a succédé le vent du large.

L'illimité pour lequel nous sommes nés se révèle.

De même que les poumons lors du premier inspir se remplissent brusquement d'air et arra­chent au nouveau-né un cri, les bannières de mémoire soudain lâchées dans le vent se déploient et claquent.

Le souvenir de sa royauté atteint l'esclave au fond des cales. La conscience passe en un instant de ce qu'on appelle pour un navire les « oeuvres mortes », confinées sous la ligne de flot­taison, aux « oeuvres vives » que baignent les embruns et la lumière.

Extrait de la préface de « Les Sept Nuits de la Reine »
Photo, le spi de Océania.