29 février 2008
Jean Cocteau

Plain-Chant
Je n'aime pas dormir
quand ta figure habite,
La nuit, contre mon cou ;
Car je pense à la mort laquelle vient si vite,
Nous endormir beaucoup.
Je mourrai, tu vivras et c'est ce qui m'éveille!
Est-il une autre peur?
Un jour ne plus entendre auprès de mon oreille
Ton haleine et ton coeur.
Quoi, ce timide oiseau replié par le songe
Déserterait son nid !
Son nid d'où notre corps à deux têtes s'allonge
Par quatre pieds fini.
Puisse durer toujours une si grande joie
Qui cesse le matin,
Et dont l'ange chargé de construire ma voie
Allège mon destin.
Léger, je suis léger sous cette tête lourde
Qui semble de mon bloc,
Et reste en mon abri, muette, aveugle, sourde,
Malgré le chant du coq.
Cette tête coupée, allée en d'autres mondes,
Où règne une autre loi,
Plongeant dans le sommeil des racines profondes,
Loin de moi, près de moi.
Ah ! je voudrais, gardant ton profil sur ma gorge,
Par ta bouche qui dort
Entendre de tes seins la délicate forge
Souffler jusqu'à ma mort.
*
01 janvier 2008
Jean Cocteau

Quand tu ris de courir
sur l'herbe de la terre,
En plein soleil d'avril,
Et de tomber sans te faire mal,
Songe que, sous ta place étroite,
Il y a de la terre,
En ligne droite, et de la roche et du minéral,
Et de la lave, et des incandescences,
Et le feu central.
Songe en continuant la descente,
Qu'il y a encore du feu et encore du feu,
Puis des laves incandescentes,
Puis de la roche et du minéral,
Puis de la terre,
Et, peu à peu,
De la terre où pénètre de l'air,
Et du gazon,
Et de la nuit sur une saison,
Et une femme qui dort à la Nouvelle-Zélande.
Avec l'abîme au-dessous d'elle,
Au-dessous de son toit.
Et songe que pour elle il est pareil sous toi.
Extrait du "Potomak"
Jean Cocteau,"Scène du théâtre", Cap d'Ail
