18 mars 2007
Patrick Declerck 1
Page 21
Aussi, pour ce qui nous intéresse, le message général est double, contradictoire et paradoxal : ces clodos font peur et sont de pauvres victimes. Virez-les, ils puent. Aidez-les, ils souffrent. Double discours. Double représentation. L'humanitaire et le policier. Le répressif et le réparateur. L'agression et la culpabilité. L'exclusion et l'identification.
Ce marasme affectif, ce flux et ce reflux perpétuels entre amour et haine, cette ambivalence structurelle caractérisent toute la question SDF. Ils en constituent le terreau et l'engrais. Ils en sont la fange et le bouillon de culture. Ils en organisent les représentations, les discours, les pratiques, le sadisme qui insidieusement s'y exerce et l'hystérie compassionnelle qui y sévit.
In, "Le sang nouveau est arrivé", Gallimard
(4 pages suivent...)
Patrick Declerck 3
pages 64 et 65
«Dignité : n.f. (v. 1155) est emprunté au dérivé latin dignitas, "fait de mériter, mérite", également employé pour désigner les qualités qui font qu'on est digne (estime, considération, prestige), et, avec un glissement vers l'apparence, l'honorabilité, la beauté majestueuse [...]. » Ainsi parle le Robert, dictionnaire historique de la langue française...
Le pauvre, comme le malade, le condamné, le mourant, se doit d'être digne. On ne le tolérera qu'à ce prix. On tisse autour de lui un fin réseau symbolique et discursif où la dignité tient l'avant-scène. Qu'il se lave, qu'il se coiffe, qu'il se redresse, et voilà d'un coup - miracle! - que le clodo, le mendiant, le moribond retrouve sa dignité. Rien que sa dignité. Et toute sa dignité...
Cette dignité que les faiseurs de bien se vantent d'avoir le pouvoir de restaurer, de conférer, de distribuer... La dignité, ils sont journalistes, politiciens, tuteurs de la nation, professionnels du pire, cent mille camelots, de platitudes en banalités, à en faire l'article, à la brader distraitement à toute fin de déclaration, à tout bout de zinc, à tout pousse-café. La dignité comme axiologie du malheur et de ses comportements est imposée au pauvre par l'idéologie même qui l'englobe et le constitue en tant que fait social. Les pressions sont douces, certes, mais insistantes.
Ah, la dignité, il faut qu'il aime ça, le pauvre. À défaut, on le lui apprendra. Et il faut qu'il en redemande. Et surtout qu'il s'en lasse jamais, le mendiant, le trimardeur, de contempler sa statue de stoïcien. Statue en pied! Et creuse bien sûr, et qui ne sert que de perchoir à quelques pigeons malpropres, mais tout de même... L'effort humain se doit, c'est l'évidence, de regarder l'avenir debout. Et qu'il ne détourne pas les yeux surtout, Clodo, de sa version idéale, de cette image d'Épinal de lui-même. Pauvre, mais digne. Démuni, mais droit. Tout nu, mais tenant fièrement la pose. Grotesque, oui, mais impavide...
Cela risquerait, sinon, d'être dangereux, de tourner vite mal. Peut-être même à l'insurrectionnel des fois, qui sait? Rien que d'évoquer la caresse de soie noire de cette éventuelle, bien éventuelle, et toute lointaine possibilité, à Neuilly déjà, on ferme les volets, on barricade les portes, on tétanise des muscles fessiers, on rêve de Suisse...
Dignité et mérite, donc. Mais dignité pour quoi faire ? Pour mériter quoi ? De qui ? Pourquoi ? Escroquerie! Il n'y a rien, en définitive, à mériter que, de temps en temps, un peu de soupe tiède et, peut-être, un morceau de couverture sale...
Et puis quoi ? Est-il, enfin, plus digne, lorsque l'on est conduit à l'échafaud qui est là, dressé, et qui vous attend dans le silence d'un petit matin acidulé et brumeux, de marcher lentement, la tête haute, le regard lointain et la lippe ourlée d'un sourire de fin mépris, ou au contraire de hurler comme une bête qu'il faut traîner à l'abattoir, de sculpter de chaque orteil épouvanté, dans la terre qui s'en moque bien, de sanglants sillons, d'arc-bouter tout son être d'un Non! archaïque et viscéral, de tenter enfin d'arracher l'oreille du bourreau d'un coup de dents? Où, là-dedans, se cache-t-elle donc, la vraie dignité ? Qui peut le dire ? Qui s'arrogera la trop cruelle impudence de trancher ?
In, "Le sang nouveau est arrivé", Gallimard
Patrick Declerck 4
pages 73 et 74
Gentiment et de concert, on délire en rond, se disant à part soi que, au pire, ça ne peut pas faire de mal. Mais si, justement, ces illusions sont dangereuses et souvent mortelles. Basé sur une probabilité de réinsertion à peu près comparable à celle de gagner au Loto, le système d'aide sadise au quotidien, en proposant des accompagnements dénués de toute adéquation clinique. Ces derniers sont constitutivement inadaptés à soulager efficacement les souffrances des populations visées.
Et cela ne s'arrête pas là. Au-delà de la gestion de l'urgence, se profile la carrière pyramidale du SDF en voie de réinsertion.
Après le foyer d'urgence donc, après s'être un peu lavé, redressé, humanisé, apprivoisé, le SDF enfin approchable sans gants et masque prophylactique rencontre une assistante sociale. Cette dernière évalue la situation. Soupèse le sérieux des motivations. Et propose des solutions...
Assistante sociale : Bonjour, monsieur, quel est votre désir ?
Clodo : Beuh...
Assistante sociale : Je veux dire votre souhait, votre projet, si vous préférez...
Clodo : Ben, c'est que je voudrais pas crever...
Assistante sociale, manipulant son stylo avec agacement : Soit! Mais êtes-vous prêt, pour autant, à passer un contrat thérapeutique, à envisager votre réinsertion, un stage de formation... Et puis d'abord une cure de désintoxication. L'alcool, vous savez, c'est très mauvais pour la santé! Voyons, comment réagissez-vous à ce que je vous propose?
Clodo : Ben, c'est que je voudrais pas crever...
Assistance sociale, qui a lu tout Freud dans Elle et un dossier du Nouvel Obs qui était vachement bien
fait : Hmm...
In, "Le sang nouveau est arrivé", Gallimard
Patrick Declerck 5 (fin)
pages 76 et 77
Dépression et alcoolisme. Sans même aborder la délicate question de la psychopathologie spécifique à l'errance et à la désocialisation, les SDF, miséreux chroniques et autres grands blessés de l'existence, souffrent massivement, et au minimum, de dépression et d'alcoolisme. Tout le monde est d'accord là-dessus. Mais qu'implique donc la prise en charge de la dépression et de l'alcoolisme? Quels en sont les pronostics? N'importe quel étudiant de troisième année de médecine connaît, par coeur, la réponse à cette question.
Très grossièrement, un tiers environ des dépressions se traite efficacement par les médicaments seuls. Un tiers nécessite, à la fois, médicaments et psychothérapie. Le reste se révèle très difficile à traiter. L'accompagnement thérapeutique d'une dépression est, dans les cas les plus légers, de six mois au minimum. Le plus souvent, il dure un an et demi, deux ans. Dans les cas les plus graves, comme ceux, précisément, que l'on trouve dans les populations désocialisées, il s'agit de prises en charge complexes, tant somatiques que psychothérapiques, voir psychiatriques. Ces prises en charge s'étalent sur plusieurs années... Leur pronostic est mauvais.
Quant à l'alcoolisme, dont on ne répétera jamais assez - dans cette France où le fétichisme pinardier tient souvent lieu de fierté nationale - qu'il constitue une addiction grave qui, elle-même, renvoie à une psychopathologie lourde, le tableau est encore plus sombre. Un tiers des malades alcooliques meurent des conséquences somatiques directes de leur addiction. Un tiers titubent de cures en cures, vasouillent de produits en produits, dérivent à vie de bibines en anxiolytiques... Un tiers seulement, selon les études les plus optimistes, parvient, après de nombreuses tentatives, à s'installer dans une abstinence définitive. Au mieux, les épidémiologistes pensent que la durée de prise en charge moyenne d'un malade alcoolique futur abstinent est de six à huit ans. Période douloureuse scandée de cures et de rechutes... Cela, encore une fois, dans le meilleur des cas. C'est-à-dire en ce qui concerne des patients fort éloignés des profils qui nous concernent.
Bref, le constat est sans appel possible. De quoi ont besoin ces gueules cassées, ces perpétuels écorchés que sont les SDF ? De prises en charge longues et finement pensées, de soins complexes tant somatiques que psychothérapiques. D'accompagnements au long cours, comme on suit dans la durée de la vie les malades graves dont on sait que bien peu guériront. De quoi ont besoin les SDF ? De hautes compétences thérapeutiques. Et puis du temps, du temps, et du temps encore...
Et que leur offre-t-on? Quelques nuits à l'abri. Nuits précaires, dangereuses et incertaines. De la soupe tiède distribuée, en saison, de mauvaise grâce. Quelques hardes qui ne sont pas à leur taille. De centres en foyers, ici, ailleurs, demain, autre part, la condamnation au jeu infini des chaises musicales. L'urgence... Au mieux, pour les quelques élus de la réinsertion en marche, un séjour de six mois en CHRS, un an, si l'on se comporte bien. Et bien se comporter signifie, sous peine d'exclusion (une de plus!) et de retour à la rue, être abstinent lorsqu'on est alcoolique. Se lever matin, frais, dispos et entreprenant, lorsque l'on est déprimé...
Curieuse psychiatrie sociale. Étrange dispositif thérapeutique où, pour entrer se soigner, il faut d'abord guérir...
In, "Le sang nouveau est arrivé", Gallimard
