Voyage dans les mots

Textes, poèmes et phrases que j'aime.

19 juin 2008

Jacqueline de Romilly

Virgule


Eloge de la virgule

Les signes de la ponctuation, qui sont conventionnels, ne font pas vraiment partie de la langue ; mais ils contri­buent à sa clarté. Et je suis de ceux qui les apprécient très vivement. Je ne suis pas la seule et je me rappelle l'insis­tance du président Senghor, quand il parlait de la ponctuation en général et de la virgule en particulier. Naturellement, on pourrait s'en passer ; les premières inscriptions, dans les langues anciennes, s'en passaient — ce qui ne facilite pas les choses. D'autre part, les signes employés ont parfois varié. Pour ne parler que de ce que je connais, je signalerais, par exemple, que le grec ancien avait un point en haut, que l'on plaçait au niveau supérieur des caractères, et qui correspondait en gros à notre point-virgule — ce dernier étant employé comme point d'interrogation !

De tels faits montrent bien le caractère factice de ces signes. Et il faut avouer que, dans le monde moderne, certains ont souhaité les rejeter. Des poètes, en particulier, ont voulu faire fi de la ponctuation, laissant aux mots le soin de se grouper pour suggérer des valeurs diverses. Même en dehors des poètes, beaucoup sont un peu rétifs ; la vérité est qu'ils sont souvent embarrassés par l'emploi de ces signes. Personnellement, je les aime, car ils contri­buent à rendre le langage clair et à éviter tout malen­tendu. Je crois que je n'ai pas à défendre ici le point, si nécessaire, ni les deux points, introduisant une explica­tion, non plus que le point d'interrogation ou le point d'exclamation. La question est un peu plus délicate pour le point-virgule, que beaucoup voudraient supprimer. Hélas ! Pourquoi s'en priver ?

En revanche, la virgule, ce petit signe en forme de baguette recourbée, n'est pas tant attaquée que difficile à bien utiliser. Il marque une faible coupure, mais, par là, il permet de grouper, en un ensemble distinct du reste, des mots qui, pour le sens, vont ensemble. Il n'est pas ici question de faire un manuel de l'emploi de la virgule : il existe pour cela des ouvrages spécialisés ; mais j'aimerais attirer l'attention sur un ou deux points. Je ne mention­nerai qu'en passant un emploi très simple : dans une énumération, les divers termes doivent être suivis de la virgule ; mais, s'il existe un mot de liaison à la fin, il n'y aura pas de virgule. Ainsi on écrit « les cahiers, les brouil­lons, les notes et les livres ». On a le choix entre la virgule et le mot de liaison.

Un autre emploi est plus intéressant. On met, en effet, entre deux virgules un groupe de mots qui forment un tout et rompent l'ordre normal de la construction. Et il est aisé de voir quel malentendu l'on peut ainsi éviter. Supposons que j'écrive " il m'insulta vivement et avec le sourire, je lui répondis... », voilà notre insulteur qui insulte avec le sourire ! Il fallait écrire " et, avec le sourire, je lui répondis ». Ainsi la phrase aurait été claire. L'exemple est un peu gros, mais ce genre de confusion est constant. Dans ce cas une règle d'or : ce groupe de mots, ainsi détaché, doit être entre deux virgules, une avant lui, l'autre après lui.

La même idée s'étend aux relatives. Si nous disons, sans virgule, « les élèves qui bavardent seront punis », la relative apporte une définition et fait corps avec les mots « les élèves ». Au contraire, si je dis « tous les élèves, qui étaient fatigués, cessèrent d'écouter », il ne s'agira plus d'une définition, mais d'une explication venant comme une parenthèse dans la phrase et sera, elle, entre virgules — ce qui permettra de bien distinguer les deux cas. La virgule, dans les cas de ce genre, nous indique souvent la construction, c'est-à-dire le sens. Après tout, pouvons- nous douter de son importance, quand nous voyons, en mathématiques, la différence entre 105 et 10,5 (dix, virgule, cinq) ?

Un joli instrument de clarté et de précision, par consé­quent ! Mais il faut ajouter que la virgule peut aussi marquer une différence dans le ton, dans le rythme de la parole, dans le souffle de la voix. On peut parfaitement écrire « je me suis fâché stupidement », mais il y a une nuance, lorsqu'on écrit « je me suis fâché, stupidement ». Alors se glisse un temps d'arrêt, comme un remords et un jugement donné après coup.

Précieuses petites virgules ! On comprend que, lorsque l'on reproduit un texte, on se vante de l'avoir copié, « sans y changer une virgule ». Si nous aimons notre langue, il faut lui donner toutes les chances de faire valoir ses possibilités. Pensons alors à cet auxiliaire qui m'est cher : pensons alors à la virgule !

In «  Dans le jardin des mots »


Posté par oceania55 à 22:51 - de Romilly Jacqueline - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

16 février 2008

Jacqueline de Romilly

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Gauche et droite.

L'histoire des mots nous révèle la persistance dans la langue de tendances assez irrationnelles qui introduisent dans le vocabulaire des nuances de mépris ou même de superstition. Les termes désignant le côté gauche ou la main gauche sont, à cet égard, révélateurs.
Les Anciens admettaient que le vol des oiseaux vers la gauche était un signe néfaste ; le résultat est que les mots désignant la gauche devenaient aussitôt défavorables.

Pour conjurer cette tendance, les Grecs avaient inventé des mots le plus possible chargés de valeurs favorables : pour dire gauche, ils avaient un mot signifiant « au bon renom » (euonumos) et un autre mot dont Pierre Chantraine remarquait avec amusement qu'il était le comparatif d'un superlatif : il signifiait « supérieurement excellent » (aristeros).

Mais rien n'y a fait. La même croyance s'est transmise en latin ; et elle ne semble pas tout à fait absente du vocabulaire français, alors que les augures et les devins n'existent plus.

C'est ainsi que le mot désignant la gauche, senestre, du latin sinister, a brusquement disparu vers le xve siècle, sans que l'on sache pourquoi : ne serait-ce pas de la même manière qu'ont disparu, en grec, les mots désignant la gauche et devenus défavorables ?

Après tout, le mot senestre se reconnaît dans notre sinistre ; et, si dans une langue comme l'italien, le mot sinistra désigne honnêtement la gauche, le mot français sinistre a pris bientôt une valeur entièrement défavorable : il a signifié « fâcheux », « terrifiant », peut-être même « de mauvais augure ». Un bruit sinistre ou bien une lueur sinistre sont à la fois tristes à percevoir et sources de fâcheux pressentiments. La tendance ancienne se glisse doucement dans notre emploi des mots.

Quoi qu'il en soit, le mot s'est effacé au profit d'un autre qui n'était ni grec ni latin, et qui est notre gauche. À l'origine, ce terme n'est pas très favorable : il signifiait « de travers », donc « maladroit ». Ce sens se retrouve nettement dans le verbe gauchir qui signifie « aller de travers, déformer » ; de même encore, une gaucherie est un défaut, contrairement à la dextérité. Dans l'ensemble, tout ce qui désigne notre gauche est tenu pour inférieur à l'autre côté.

A priori, il n'y a là rien de bien fâcheux ni de bien étonnant ; je dois d'ailleurs rappeler tout de suite que le mot n'a nullement cette valeur péjorative quand il s'agit d'indiquer une simple orientation, une position relative ou bien une direction. Et, bien entendu, il faut préciser qu'il en va de même quand il s'agit de politique : il désigne alors seulement les partis qui siègent à la gauche du président.

Mais attention ! L'évolution risque d'accentuer la nuance défavorable, quand elle existe ; et des expressions familières en fournissent bien des preuves.

Un mariage de la main gauche s'employait à l'origine pour un mariage qui ne conférait pas à l'épouse la noblesse de l'époux ; c'était déjà moins bien ! Et, dans la langue moderne, un mariage de la main gauche ou des enfants de la main gauche désignent une union libre ou des enfants naturels.

Mettre de l'argent à gauche signifie le mettre de côté, c'est-à-dire le dissimuler et bientôt le détourner ! Se lever du pied gauche signifie être mal à l'aise et de mauvaise humeur, mais bientôt une nuance s'y ajoute : on s'attend à une mauvaise journée. Comme on le voit, on retrouve l'attente, la superstition des origines.

Je m'arrêterai sur cet exemple : on pourrait ajouter d'autres expressions, dont le sens est plus évident comme passer l'arme à gauche, c'est-à-dire mourir, mais je voulais seulement attirer l'attention sur ces glissements furtifs qui s'opèrent dans notre langue. Ne tombons pas pour autant dans la « sinistrose » !

Février 2003

In, "Dans le jardin des mots"
Graphisme Joël Guenoun, in "Les mots ont des visages"

Posté par oceania55 à 14:12 - de Romilly Jacqueline - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

26 août 2007

Jacqueline de Romilly

La force des mots

“Apprendre à penser, à réfléchir, à être précis, à peser les termes de son discours, à échanger les concepts, à écouter l’autre, c’est être capable de dialoguer, c’est le seul moyen d’endiguer la violence effrayante qui monte autour de nous. La parole est le rempart contre la bestialité. Quand on ne sait pas, quand on ne peut pas s’exprimer, quand on ne manie que de vagues approximations, comme beaucoup de jeunes de nos jours, quand la parole n’est pas suffisante pour être entendue, pas assez élaborée parce que la pensée est confuse et embrouillée, il ne reste que les poings, les coups, la violence fruste, stupide, aveugle. Et c’est ce qui menace d’engloutir notre idéal occidental et humaniste.”

Posté par oceania55 à 18:24 - de Romilly Jacqueline - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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