Voyage dans les mots

Textes, poèmes et phrases que j'aime.

30 mai 2008

Erri De Luca

Di_dre___Calstelvieil


Paroi Ouest

Sur la paroi ouest de l'après-midi arrive
le soleil et il réchauffe mon os occipital.
Depuis une centaine de mètres j'avance sur des centimètres
le visage contre le mur.
Les prismes de quartzite dans la pierre dolomie
piquent des aiguilles de lumière aubépine dans mes yeux.
Deux larmes lubrifient le dos de ma main.
Au bout du dièdre le ciel s'approche,
encore un grand écart et je l'enjambe.

Parete ovest

Sulla parete ovest di pomeriggio arriva
il sole e scalda l'osso occipitale.
Da centinaia di metri vado sopra centimetri
la faccia contro il muro.
I prismi di quarzite nella pietra dolomia
appuntano spilli di luce biancospina dentro gli occhi.
Due lacrime lubrificano il dorso della mano.
In fondo al diedro il cielo s'avvicina,
ancora una spaccata e lo scavalco.

In « Œuvres sur l’eau » - Seghers
Photo :  Saïmon’s blog
« Castelvieil, dièdre du vieux clou »


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16 avril 2008

Erri De Luca

Finales_5

Pour Calyste

Participe présent

Je ne peux pas dire que je sois athée. Le mot d'origine grecque est formé du mot « theos », Dieu, et de la lettre « a », alpha, dite privative.

L'athée se prive de Dieu, de l'énorme possibilité de l'admettre non pas tant pour soi que pour les autres. Il s'exclut de l'expérience de vie de bien des hommes. Dieu n'est pas une expérience, il n'est pas démontrable, mais la vie de ceux qui croient, la communauté des croyants, celle-là oui est une expérience. L'athée la croit affectée d'illusion et il se prive ainsi de la relation avec une vaste partie de l'humanité. Je ne suis pas athée. Je suis un homme qui ne croit pas.

Le croyant n'est pas celui qui a cru une fois pour toutes, mais celui qui, obéissant au participe présent du verbe, renouvelle son credo conti­nuellement. Il admet le doute, il expérimente l'équilibre et l'équilibre instable avec la négation tout au long de sa vie. Certes, il y a des jours où le croyant flanche, peu ou prou, car tel est l'en­jeu de la plus difficile des vocations humaines.

Je suis un homme qui ne croit pas. Chaque jour je me lève très tôt, je feuillette pour mon usage personnel l'hébreu de l'Ancien Testament qui est mon obstination et mon intimité. Ainsi, j'ap­prends. Je sens que chaque jour les bouts de vie que je perds sont compensés par un mot qui vient lentement à la rencontre de mon immobilité et me réconforte par un signe d'intelligence. Tous les jours, la tête vide, je suis devant les lettres hébraïques et j’effleure en elles la distance abys­sale entre leur sens et celui que je parviens à sai­sir. Dans tout cela je reste non-croyant, je reste quelqu'un qui lit à la surface des lettres et qui en tente la traduction selon la plus rigide obédience à cette surface révélée.

In," Alzaia" 1997

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11 février 2008

Erri De Luca (Une druse)

Mains___JC_Fernandez


 

Une druse

Dans bien des maisons du monde on s'emploie à réparer les dégâts causés par les drogues. L'une d'elles est à Medjugorie en Herzégovine, à quelques kilomètres des coups de canon de Mos­tar, non loin des lieux où la Madone apparaît à ses voyants. Les travaux de cette communauté sont semblables à ceux des autres centres : construction pour accroître la capacité d'accueil, une menuise­rie, un potager, un élevage. Dans cette maison au coeur des montagnes ils ont choisi une maçonnerie difficile. Ils récupèrent des pierres en déblayant le sol et les montent ensuite pour recouvrir leurs demeures. Les roches d'Herzégovine sont en cal­caire dur à extraire, à tailler, mais il paie de retour : il a des teintes orange aux coulures cuivrées et des incrustations de grumeaux très blancs. Les mai­sons ainsi revêtues ont une forme de carapace de tortue. Celle de Medjugorie s'appelle : Le Cénacle.

Sous ses toits se trouve une petite cha­pelle, à peine plus grande qu'une chambre, car les jeunes, les hommes qui recommencent leur vie à zéro, prient. Ça n'est pas obligatoire et au début, raconte-t-on, le nouveau venu, gêné, se tient à l'écart du rite. Mais ensuite, un peu à cause du rythme de la vie commune, un peu pour ne pas res­ter seul dans ces trois temps de la journée, il s'y met : en indifférent, en apprenti, enfin en parti­cipant. Au cours de ces étapes sommaires chacun d'eux a dû inventer la voix qui lui est propre pour porter à ses lèvres ces mots anciens usés par la pratique. Chacun s'est raclé la gorge, a craché et toussé, avant de les prononcer en se les appro­priant : chacun a été père fondateur d'une religion. Certains sont bien jeunes, pas tous italiens, parfois croates.

J'assiste à leur office le soir après le travail de la journée, huit heures de chantier. Ils tiennent leur livre dans leurs mains abîmées par le froid, gon­flées, où la chaux s'est infiltrée sous les ongles. Dans nos villes bien nettoyées par l'aisance et le chômage de telles mains se font rares. Je pense qu'il doit exister un accord secret du corps selon lequel les blessures de l'intérieur se cicatrisent en échange des griffures, des égratignures sur l'écorce extérieure. Le dos saigne, la paume des mains est endolorie, mais elles guérissent au-dedans. En fin de journée, ils ont des yeux qui semblent lavés de frais, des voix basses. Ce sont des visages dont toute la malice a été grattée, mais pour ça l'eau ne se tire pas du puits : elle sort, salée, des pores de la peau, elle sort des glandes des yeux.
La chambre de prière est recouverte à l'intérieur de pierre rugueuse, décortiquée, dégrossie au ciseau : elle enveloppe leurs voix, leur donne un timbre minéral, les renforce et quand le choeur se met à l'unis­son, moi qui suis dans un coin, les yeux baissés, je me mets à frissonner. Ici se produit une parcelle du sacré du monde qui a eu besoin, pour se manifes­ter, de traverser toutes les infamies Chacun là-dedans a été un exilé, chacun gratte la gale de son coeur avec le tesson de Job. Dans la chambre de prière se forme un son commun qui n'appar­tient plus à personne. C'est une voix d'os qui vibrent, c'est la partie chimique de la vie qui réagit à une pression formant, dans une gorge de pierre, des cristaux.
J'avais un caillou fendu dont la cavité était pleine de cristaux, j'avais une druse de quartz quand j'étais petit : je la regardais longue­ment, je l'appuyais contre mon oreille comme un coquillage. Après tant d'années, moi je suis dans cette druse : la chambre de leurs voix est cette grotte de cristaux, faits du sel rougi de ces mots antiques.

Ils ont coupé le monde extérieur. Ils apprennent à oublier leurs désirs d'autrefois, même l'amour des filles. Ils ont vingt, trente ans, ils sont robustes, joyeux. Certains ont le Sida, ils le disent simplement. Ils se remettent au monde avec des abstinences, ils ne touchent pas aux boissons alcoolisées, ne fument pas. Ils resteront trois ans : la conva­lescence intérieure est longue, mais de cette communauté sort le taux le plus haut de recons­truits. « Au bout d'un certain temps ils cessent de regarder toujours vers le bas, entre leurs pieds, et commencent à lever les yeux vers les collines alentour. » Lui, c'est Stefano, venu faire un an de service civil dans la communauté et qui n'est plus jamais reparti.

De cet endroit, on voit bien la butte des appari­tions : il y a toujours quelqu'un qui monte, même la nuit avec une torche. Maintenant il y a de la neige et le chant d'une procession arrive tout droit comme dans le cornet d'un mégaphone. L'été, la plaine devient une steppe brûlée : c'est une terre slave, on ne dirait pas qu'à quelques dizaines de milles se trouve notre Méditerranée.
D'ici, les canons du front de Mostar résonnent comme des tambours. Les coups de la cloche qui appelle pour le dîner retentissent plus fort qu'eux.


In, « Rez-de-chaussée »

Photo J.C Fernandez

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01 février 2008

Erri De Luca

erri_de_luca

Mamm'Emilia

En toi j'ai été albumen, oeuf, poisson
les ères sans limites de la terre
j'ai traversé ton placenta
hors de toi je suis compté en jours.

En toi je suis passé de cellule à squelette
un million de fois je me suis agrandi,
hors de toi l'accroissement à été immensément mineur.

Je suis éclos de ta plénitude
sans te laisser vide parce que le vide
je l'ai emporté avec moi.

Je suis venu nu, tu m'as couvert
ainsi j'ai appris nudité et pudeur
le lait et son absence.

Tu m'as mis en bouche tous les mots
par cuillerées, sauf un : maman
celui-là le fils l'invente en battant ses deux lèvres
celui-là le fils l'enseigne.

De toi j'ai pris les mots de mon lieu,
les chansons, les injures, les blasphèmes,
de toi j'ai écouté mon premier livre
derrière la fièvre de la scarlatine.

Je t'ai aidé à vomir, à cuire les pizzas
à écrire une lettre, à allumer un feu,
à finir tes mots croisés, je t'ai versé du vin
et j'ai taché la table,
je ne t'ai pas mis de petit-fils sur les genoux
je ne t'ai pas fait frapper à une prison
pas encore,
de toi j'ai appris le deuil et l'heure où y mettre fin,
je ressemble à ton père, à ton frère,
je n'ai pas été ton fils.
De toi j'ai pris les yeux clairs
pas leur poids
à toi j'ai tout caché.

J'ai promis de brûler ton corps
de ne pas le donner à la terre.
Je te donnerai au feu
frère du volcan qui orientait notre sommeil.

Je te répandrai dans l'air après l'averse
à l'heure de l'arc-en-ciel
qui te faisait ouvrir grand les yeux

In, "Le contraire de un"

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16 août 2007

Erri De Luca (Nuages)

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Nuages

C'était le mois d'août et nous étions à la montagne. Une bande d'amis avait parcouru un long chemin de crête, ne croisant que des trou­peaux de chamois. Des sommets, on avait pu reconnaître l'horizon tout entier, identifiant les pics les plus lointains. Vers la fin de l'après-­midi commença la descente. À l'heure du cou­cher de soleil, au fond du ciel, se forma un nuage rond, sombre, plus noir sur les bords. Il n'avait rien à voir avec le reste de l'air, c'était un trou par lequel le jour perdait de sa lumière. Bruno, un garçon de douze ans, se tourna vers son père et dit en désignant le nuage : « C'est comme une tache de pétrole en mer. » Il dit cela en passant, attentif à ne pas trébucher sur le sentier et uniquement pour constater une évi­dence. Il eut cet hendécasyllabe* capable de gâter la vue, car la mer et le ciel aux yeux d'un adolescent étaient devenus des lieux de décharge. J'ai pensé au vers 39 du psaume 109, que j'avais voulu corriger à mon idée : où on lit qu'un nuage s'étend au-dessus du désert, non comme une protection, mais « comme un tapis ». Car, étendu entre terre et soleil, il fai­sait une ombre au sol et sur cette trace sombre un peuple d'esclaves trouvait sa route et faisait l'expérience de sa première liberté. La diffé­rence entre les deux offices du nuage comptait beaucoup pour moi : y trouver une protection ou bien se faire un guide de son ombre. Ils me semblaient être alors, et même aujourd'hui, deux façons différentes de rester à l'ombre des Saintes Écritures, pour y chercher un refuge ou une boussole pour avancer. Le nuage de Bruno effaçait la protection comme le tapis. C'était un nuage sans ombre. Il flottait dans un ciel que nous avions sali autant que la mer. Les nuages meurent aussi de la sorte.

In, « Alzaia »
Photo Dan "Ciel déchiré"

hendécasyllabe : se dit d'un vers à onze syllabes

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20 juin 2007

Erri De Luca (Le panneau)

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Le panneau

On avait détaché un panneau du bureau pour regarder les jambes de la remplaçante.

Nous étions une classe de garçons du Sud de seconde classique, de seize à dix-sept ans, assis sur nos bancs l'hiver nos manteaux sur le dos.

La remplaçante était gentille, belle aussi et ça c'était un événement. Elle avait suscité le répertoire complet de l'admiration possible chez de très jeunes gens: de la rougeur au geste obscène. Elle portait des jupes presque courtes pour l'année scolaire 1966-1967.

Elle ne s'était aperçue de la violation qu'une fois assise jambes croisées: elle avait regardé la classe, la ligne de visée de bien des regards, elle avait rougi puis s'était enfuie en claquant la porte. Il y eut un esclandre. Dans cette sévère institution nul n'avait jamais pris une telle licence. Le proviseur, funeste figure qui ne se montrait que dans les cas d'extrême gra­vité, monta. Dans l'apnée totale des présents il déclara qu'il exigeait les coupables sinon il ren­verrait la classe tout entière, y compris les absents du jour, pour une durée indéterminée. Cela signifiait à cette époque-là perdre son année, les cours et l'argent de ceux qui pour­suivaient des études supérieures grâce aux sacrifices de leurs familles. Le TAR, ce tribu­nal administratif devant lequel on se pourvoit aujourd'hui pour recouvrer ses droits, n'exis­tait pas. Il n'y avait pas de droits, les lycées étaient un privilège. Il y avait la discipline de caporal des enseignants, légitime car imper­sonnelle et pour le bon motif. Le proviseur sortit, le glacial que nous avions observé se rompit. Nous fûmes inca­pables d'articuler un son.

Il arriva une chose impensable: placés dans l'alternative soit de dénoncer deux de leurs camarades soit de s'exposer à de graves consé­quences pour leurs études, ces garçons se turent à outrance et nul ne parvint à leur extor­quer ces noms. Personne ne parla. C'est l'his­toire du comportement obstiné d'un groupe d'étudiants unis simplement par leur inscrip­tion commune à la section B, en seconde, à l'institut Umberto I de Naples, pour l'année scolaire 1966-1967. Excepté une bande compo­sée de jeunes gens de famille aisée habitant dans le centre, ou bien un autre groupe de jeunes moins fortunés qui se retrouvaient l'après-midi pour étudier ensemble, hormis quelques parties de ballon le dimanche, rien ne rapprochait ces garçons. Mais il est vrai que rien encore ne les séparait de façon sanglante, ce qui devait arriver quelques années plus tard.

Je n'ai jamais revu ces camarades de classe, nous ne fûmes ni amis ni associés, rien que membres d'un âge destiné à être la semence des suivantes, hiver des autres. Tout à coup ces garçons effrayés se figèrent dans un silence impénétrable.

Lorsque le proviseur sortit nous n'avions plus froid. La tension d'un assaut encore sans mots commençait entre nous. Le seul qui s'était opposé ce matin-là avant le début des cours au dévissage du panneau prit la parole. C'était le plus respectueux d'entre nous et on se moquait souvent de son penchant pour l'ordre. Ce matin on l'avait fait taire, mainte­nant il récriminait parce qu'il avait raison et parce que cette mesure contre toute la classe était une injustice à ses yeux. Beaucoup n'étaient pas encore montés en salle de cours lorsque le panneau avait été enlevé. Il protes­tait plein de tristesse, d'une voix qui variait entre l'aigu et le grave comme cela arrive aux adolescents. Cette fois-ci il ne prêtait pas à rire. Je ne saurais dire pourquoi à aucun moment il ne s'adressa aux deux coupables, ni ne les désigna à la classe qui en ignorait encore les noms, mais il s'en prenait à nous, les quelques présents qui ne l'avions pas aidé à empêcher ce geste. On n'entendit que sa voix pendant cet intervalle. Chacun essayait de mesurer les conséquences. Certains étaient d'une famille modeste qui ne leur permettrait pas de redoubler. Tout le monde craignait la réaction que l'épisode indéfendable provoque­rait chez soi. Il y avait ceux qui seraient reçus les yeux fermés et qui voyaient s'envoler leur droit à une bourse d'études, ceux pour qui on avait déjà dépensé de l'argent en leçons parti­culières. Chacun trouvait sa gradation dans le danger. Pourtant personne ne dénonça les auteurs du dévissage, pas même sous le noble prétexte de sauver les autres. Personne ne demanda à nos deux camarades de se dénon­cer. Ces derniers s'en remirent à la décision de la classe et la classe les couvrit. Ils auraient encouru sinon une punition exemplaire, ils auraient été expulsés de toutes les écoles. C'est une chose qui semble incroyable quand on sait ce qui s'est passé dans les salles de cours en Italie à peine quelques années plus tard, mais c'était ainsi: un quart d'heure avant d'être bouleversée par les étudiants, l'école italienne était tenue d'une main ferme par la hiérarchie enseignante.

Nous étions toujours silencieux lorsque entra le professeur du cours suivant. Nous dévisa­geant fièrement, il exigea de connaître immé­diatement le nom des coupables. Il éleva la voix. Il traita les inconnus de lâches et à nous qui les couvrions il imputa une faute encore plus grave, digne des plus sévères mesures. Il réclama les noms encore une fois. Après le second silence il exerça ses représailles: il interrogea certains d'entre nous peu brillants dans sa matière, les désarçonna par des ques­tions difficiles et une attitude méprisante, les renvoya en annonçant, chose jusque-là inédite, la plus mauvaise note obtenue. Cette injustice manifeste nous fit du bien à tous.

Une attaque était déclenchée, il y allait de la vie scolaire de chacun, qui était toute notre vie publique de citoyens.

Sous le coup du sévère chantage, dénoncer des camarades ou encourir des mesures disci­plinaires, un esprit de corps s'éveilla brusque­ment. Des garçons qui avaient en commun la fréquentation d'une salle quelques heures par jour devinrent un organisme disposé à tomber tout entier à condition de ne pas livrer deux de ses membres. Il passa dans les fibres d'un groupe décousu de camarades une de ces décharges électriques qui à plus grande échelle transforment des gens différents en un peuple, nombre de prudences en un courage.

Il y a un seuil secret de patience au-delà duquel on se heurte tout à coup à la discipline quotidienne. L'occasion est souvent un motif en apparence insignifiant. Des années plus tard, en participant à des luttes ouvrières, je devais apprendre avec stupeur que la longue succession de grèves spontanées et de révoltes ouvertes dans les usines commencèrent à la FlAT, en 1969, par de simples réclamations comme de nouvelles tenues de travail ou la distribution de lait pour les travaux toxiques.

De petites occasions de rupture de la patience quotidienne contiennent de grandes secousses :

soudain les rues se remplissent de méconten­tement qui semble né de la pluie comme un champignon.

Ce ne fut pas une révolte, nous ne deman­dions rien, mais un mouvement de réaction contre ceux qui voulaient perquisitionner au fond de nous-mêmes.

Ce jour-là, à la sortie de l'école, on discuta.

Au milieu de notre attroupement nous notâmes la curieuse présence des surveillants.

L'un d'entre nous demandait de savoir au moins à qui on devait le risque de renoncer à son année scolaire. Là, dehors, on le fit taire.

À la fin, par des voies détournées, cette curio­sité fut satisfaite entre nous, mais au moment de ce premier échange de répliques une disci­pline spontanée l'emporta. Le plus respec­tueux d'entre nous mit son penchant pour l'ordre au service de ce silence. Quelque chose entre lui et la hiérarchie scolaire s'était détra­qué pour toujours.

Ce jour-là, chez nous l'attaque reprit aussi forte. L'atmosphère fut inquisitoriale comme et plus qu'à l'école. L'unique salut: se réfugier dans l'impossibilité de désigner des camarades sans certitude. Aucune infrastructure familiale ne se montra compréhensive envers la faute, personne ne soutint ne fût-ce qu'un peu nos droits au silence face au chantage.

Personne : temps tout d'une pièce, le domaine du devoir n'existait pas seulement à l'école, il s'étendait à toute notre petite vie privée. Adulte, j'ai vu les familles défendre des fils coupables de viol et de lynchage, alors qu'auparavant ils étaient du côté de l'accusation. Si un garçon ne se trouve pas brusquement seul au monde, il ne grandit jamais. Il était peut-être difficile d'être seul au monde à cette époque, même si, par grâce, nous l'ignorions. Ces années-là on don­nait de l'importance à bien plus de choses qu'aujourd'hui, une grande part du futur de chacun se décidait sur les bancs de l'école. Les jours suivants, la demande de dénoncia­tion des coupables fut réitérée en classe, jus­qu'à la limite de l'ultimatum. Le proviseur reçut même plusieurs lettres anonymes avec les noms des présumés responsables, mais elles étaient discordantes. L'affaire ne se limitait pas aux seuls coupables, on voulait à tout prix rompre cette obstination insensée. Mais il n 'y eut pas moyen de nous faire dénoncer nos camarades. Je pense que nous nous sentions tous coupables, ces jambes avaient troublé chacun de nous. Il y eut ainsi une sorte d'iden­tification à ce geste, même si nous en avions honte. La ligne de conduite à suivre venait de certains d'entre nous qui avaient déjà quelque relation amoureuse et transmettaient aux autres un sens de supériorité d'adultes face à ce geste de voyeurs par le trou de la serrure. Nous aimions nous croire supérieurs aux fins de ce sabotage, même s'il n'en était pas ainsi. Mais ça ne comptait plus, nous nous dirigions tout droit vers les conséquences inévitables. Nous nous étions durcis intérieurement, alors qu'à l'extérieur nous manifestions la consternation des malchanceux. Sous le coup de cette attaque nous étions devenus de petits soldats, appre­nant à nous défendre tous de la même façon.

Il y avait déjà dans ces années-là une forme mineure de solidarité entre étudiants, ne pas se

mettre en valeur pour donner au professeur une réponse qu’un autre n’était pas en mesure de fournir. Personne ne demandait de répondre à la place d'un camarade. Peut-être était-ce un comportement lié à la pudeur de jouer les je ­sais-tout et il est trop prétentieux de croire qu'il s'agissait de solidarité. C'était le mot qui s'appliquait à de grandes causes comme celles des victimes d'un tremblement de terre, de la faim et d'une inondation. Pourtant cette rete­nue devant la réponse était une pratique qui apprenait à ne pas humilier son camarade, donc à lui porter une attention plus que sco­laire. Partout de tels usages ont disparu.

Avant l'heure de l'échéance de l'ultimatum notre professeur de latin-grec entra pour faire son cours. Plusieurs jours s'étaient écoulés et il ne nous avait dit mot de l'affaire, sauf lors de sa première apparition en classe après le scan­dale. Il était entré, s'était assis, mais au lieu d'ouvrir le registre il nous avait regardés lon­guement tous autant que nous étions, puis, joi­gnant ses énormes mains en signe de prière, il les avait basculées d'avant en arrière dans ce geste qui veut dire: « Que diable avez-vous manigancé ? » C'était un geste simple, tempéré de sollicitude, une légère pointe d'amusement mêlée au reproche muet. Nous l'accueillîmes avec gratitude. Aussitôt après il commença son cours. Je dois maintenant nommer cet homme: Giovanni La Magna. Sicilien, parfait connaisseur de la langue grecque dont il avait rédigé une grammaire et un vocabulaire, il offrait un corps massif au pas lourd. Son visage était ouvert, cordial et ses traits se détendaient lorsque, de sa voix grave de basse, il disait les vers grecs et latins en articulant et en faisant tomber l'accent sur les syllabes avec un rythme soutenu de sabot de cheval sur le pavé. Nous nous éprîmes de Grèce antique parce qu'il en était épris.

Il aimait enseigner : pour lui ce verbe se traduisait par l'éveil chez les jeunes de la soif de connaissance qui est en chacun d'eux et qui n'attend parfois qu'une subtile invitation. 11 était en fin de carrière, il paraissait plus vieux que ses soixante ans. Il avait un talent certain pour les répliques fou­droyantes qui, venant de son gros visage imperturbable, faisaient brusquement exploser de rire la classe, comme un coup de fouet.

Jamais il n'en a répété une deux fois, il ne les pêchait pas dans un répertoire, il les inventait.

Je crois que personne mieux que lui n'a su raconter les dialogues entre Socrate et ses dis­ciples. Pas même Platon, qui les avait écrits, ne pouvait être aussi bon.

Il incitait à être loyal envers lui: il ne tenait pas compte d'une préparation insuffisante si l'étudiant le lui disait spontanément avant le cours. Parfois il écoutait ceux qui s'appro­chaient de son bureau pour murmurer leurs excuses, avec un geste amusant, une main appuyée contre son oreille et les yeux écar­quillés pour manifester son étonnement. Nous l'aimions: de ce sombre Olympe de dieux sco­laires il était notre bon Zeus.

Le fameux jour de l'ultimatum il entra dans la salle de cours et en ôtant son manteau il déclara que nous ne parlerions ni de grec ni de latin. Il s'assit, mit de côté le registre et nous parla. J'espère ne pas trahir son ton de voix ni ses arguments en essayant de les reproduire avec les mots dont je me souviens.

« Vous savez que je suis Sicilien. Dans mon pays il existe une coutume qui interdit de dénoncer les coupables de délits : elle s’appelle omertà. Je veux vous en parler pour montrer les points de convergence et de divergence entre cette coutume et l’esprit de solidarité.

L'omertà naît du besoin de se défendre d'un régime social d'abus où la justice est appliquée avec partialité et favoritisme, mais elle oppose malheureusement à celui-ci un autre régime d'abus: la mafia. L'omertà est un comporte­ment enraciné dans toute la population quand elle tient l'appareil étatique tout entier pour un grand sbire. La mafia qui est issue de cette silencieuse protection populaire l'a transfor­mée en loi de sang si bien qu'aujourd'hui l'omertà est principalement le fruit de la peur.

Elle ne fait pas de distinction entre celui qui se révolte devant une injustice et celui qui agit en criminel, elle couvre tout le monde, le pauvre diable et le malfaiteur. L'omertà est devenue aveugle et au service d'une autre force.

«  L'esprit de solidarité, en revanche, est un sentiment qui honore l'homme. Ce n'est pas une loi, comme l'omertà, il se manifeste rarement. II naît tout à coup entre personnes qui se trouvent en difficulté, comporte le sacrifice personnel, ne se cache pas derrière la masse formée par tous les autres. Dans votre cas, la solidarité peut être celle de tous pour en pro­téger deux, mais elle pourrait être aussi celle de deux qui se désignent pour protéger tous les autres. La solidarité, oeuvre précieuse d'une occasion, rompt les rangs dès qu'elle a accompli son devoir, laissant à chacun une conscience tranquille. Si vous êtes d'accord avec moi sur ces différences, alors vous pour­rez mieux comprendre ce qui vous arrive ces jours-ci. Je ne crois pas que les dévisseurs de panneaux de la seconde B aient intimidé tous les autres, les réduisant au silence. Mais je crois que ces derniers jours est né entre vous un esprit d'équipe contre une mesure que vous tenez pour injuste. Sans doute pensez­-vous être les victimes d'une iniquité: le chan­tage de dénoncer vos camarades ou bien être renvoyés pour un temps indéterminé. Mais n'était-ce pas inique de faire rougir de honte une femme entrée dans cette salle pour ensei­gner et qui, pour pouvoir accéder au privilège de vous montrer ses jambes, a étudié pendant des années et vient tout juste d'avoir l'occa­sion qu'elle a tant attendue ? Un abus, une violence de plusieurs contre une femme, c'est ce qui s'est passé ici. Vous n'êtes pas inno­cents, personne ici n'est innocent. Le tort est souvent mieux partagé qu'on se plaît à le croire.

« Je fais partie de ce régime scolaire contre lequel vous avez fait bloc. Je suis même le plus vieil enseignant de cette école. Nous sommes des enseignants, vous êtes des étudiants, nous sommes donc plus forts que vous, nous pouvons vous recaler, vous renvoyer tous, compro­mettre vos projets scolaires peut-être de façon irrémédiable pour certains. Mais souhaitons-­nous le faire ? Croyez-vous que nous voulions votre perte ? Nous qui sommes les plus forts, en réalité nous nous défendons contre vous. Vous vous croyez permis d'enlever un panneau d'un bureau pour regarder les jambes d'une ensei­gnante ? Bientôt vous vous autoriserez à bais­ser sa jupe pour les admirer en entier. Pourquoi ne pas l'avoir fait avec moi ? Parce que je suis un homme ou parce que je ne suis pas un rem­plaçant ?

Nous sommes en train de nous défendre contre vous, et vous contre nous : ainsi les salles de cours deviendront des champs de bataille, le plus fort gagnera, mais l'école sera finie. C'est avec une profonde tristesse que je vois arriver tout ça. C'est contraire à tout ce que j'ai fait au cours de mes nombreuses années d'enseignement. Je m'aperçois que je n'ai plus de place dans une salle réduite à une coalition, que je ne peux plus rien faire pour vous. Vous êtes en train de me renvoyer, vous, mes collègues, tout le monde. Dans cet esprit d'hostilité que je vois chez eux et chez vous je pressens des temps où je n'aurai pas ma place.

Je n’approuve pas une mesure aussi drastique envers vous, je tenterai d’éviter qu’on l'applique, mais je ne comprends pas plus votre entêtement.

J'en ai après vous tous : votre esprit de corps est la chose la plus préoc­cupante à laquelle j'assiste depuis que je vis dans l'école. Votre manière de serrer les rangs est le geste le plus difficile à comprendre pour quelqu'un comme moi qui pensait être dans une classe et se retrouve inspectant une barri­cade. Je ne crois pas que votre silence soit de l'omertà, que vous deveniez une mafia.

Mais je sais que ce malheur peut surgir de toute hosti­lité partisane. S'il y a encore une leçon que je puis me permettre de vous donner c'est celle de vous apprendre à distinguer dans votre vie l'omertà et la solidarité. Soyez donc aujour­d'hui loyaux entre vous au point de supporter le sacrifice d'une sévère mesure disciplinaire, mais n'apprenez pas demain à protéger l'injus­tice, la violence, la vengeance. Avant d'être renvoyés en bloc des cours, je vous propose de faire vos plus sincères et solennelles excuses à l'enseignante que vous avez offensée. Faites-le sans rien attendre en retour, faites-le seule­ment parce que c'est juste. Faites-le avant que votre silence ne se durcisse trop contre nous, ne s'envenime d'aversion, ne détruise mon tra­vail avec vous et votre chance de tirer profit des heures passées ensemble dans ces salles. »

Qu'il me pardonne, là où il repose, l'homme auquel j'attribue ces mots et dont j'essaie de rappeler une leçon. Elle fut certainement plus intense et efficace que celle que je peux reconstituer. Elle était soutenue par une voix qui restait paternelle même dans les moments d'amertume, grave sans sévérité. C'était une voix d'homme qui se dépouillait de sa dignité de professeur pour parler à d'autres d'égal à égal. Il s'adressa à une classe d'élèves de seize ans, aux visages couverts de boutons et de barbes clairsemées, comme à une assemblée, développant un ordre du jour. Nous nous sen­tîmes dépaysés, mais plus grands, sans voix, certes, mais enfin libérés de la nécessité de nous défendre. Cet homme nous traita comme des hommes. Aucun de nous ne l'était encore, pourtant, au fond de nous, tout nous poussait à le devenir ces jours-là. Il nous fit éprouver la responsabilité de personnes qui comprennent l'heure et le lieu où ils sont. Son attitude si loyale envers nous démolit le champ de bataille rudimentaire dans lequel nous nous sentions enfermés. Il ne nous indiqua pas d'échappatoire, il balaya simplement l'état de siège nous montrant tout le mal de cette hosti­lité, en assumant lui-même sa part. Il suscita en nous le désir de répondre, comme bien d'autres fois il avait stimulé notre désir d'ap­prendre. Un de nous se leva, le plus doux, et un des plus appliqués, et dit au nom de tous que nos excuses étaient le moins que nous puissions faire et que nous l'aurions déjà fait si l'occasion s'était présentée. Personne ne dit le contraire ou autre chose.

Les excuses furent acceptées. Les cours reprirent malgré la désapprobation manifeste de quelques

enseignants insatisfaits de la réparation et opposés a cet arrangement « tout est bien qui finit bien ». Le parti de la fermeté comptait ses effectifs en vue des épreuves futures. Et nous autres qui nous considérions sauvés, rompîmes aussitôt les rangs baissant encore plus la tête sur nos livres. Pendant quelque temps l'attitude dominante des ensei­gnants fut celle de représailles, puis l'esprit de l'enseignement l'emporta et la balance des bons points et des bonnes notes reprit sa place.

Cette année-là, nombre d'entre nous furent reçus, y compris les deux dévisseurs. Alors seulement cette page du calendrier fut définiti­vement tournée pour nous.

L'année suivante, saison scolaire 1967 -1968, nous devions affronter le baccalauréat. Avant ce rendez-vous le professeur Giovanni La Magna manqua un cours pour la première fois en trois ans. Le coeur de notre bon Zeus avait cédé, les mains énormes qui nous avaient ouvert les voies de la Grèce classique s'étaient arrêtées, la voix qui avait rythmé pour nous les vers les plus suaves de la terre s'était tue. Nous montâmes chez lui sur la colline du Vomero comme un troupeau en déroute. Il était étendu et pourtant on l'aurait dit debout, il gardait ainsi toute la force de sa présence. Ses grandes mains étaient croisées sur sa poitrine, ses yeux étaient bien fermés. Pour la première fois un garçon parmi tant d'autres prit la mesure du gâchis insensé contenu dans la mort d'un homme. Toute cette Grèce si viscéralement aimée par un Sicilien, tout ce savoir se perdait, ne pouvait plus se transmettre à quiconque.

Nous en gardions des fragments brillants d'un vase en morceaux, nous ses élèves. Mais si tous les étudiants qu'il avait eus avaient pu mettre ensemble leurs petits bouts, ils n'auraient pu recomposer la totalité qu'il possédait. Les larmes qui montèrent aux yeux de certains d'entre nous, il les avait gagnées avec ce qui ruisselle du coeur.

Il mourut dans les tout premiers mois de l'année d'agitation 1968, sans voir les salles abandonnées sous les coups d'une guerre qu'il avait entrevue et qu'il avait conjuré d'éviter.

L'école finissait et pas seulement pour les élèves de terminale de cette année-là. Après lui, la Grèce fut à nouveau la patrie d'une grammaire très exigeante. Il y a des hommes qui en mourant ferment derrière eux un monde entier. Avec le recul des années, on en accepte la perte, à une concession près, c'est qu'en vérité ils moururent à temps.

In, « En haut à gauche »
Photo Tendre est la nuit

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15 juin 2007

Erri De Luca (Ecrire)

Sappho_de_Mytil_ne

Écrire me permet une intimité avec le monde des autres, celui qui se trouve derrière l'écorce des visages que je vois. Quand je sais qu'une de mes pages a été accueillie avec intensité par une per­sonne, il me semble que les traces légères qu'un homme laisse sur le sol peuvent devenir un sentier pour qu'un autre les foule avec amour. Pour moi, écrire c'est entrouvrir un passage, en espérant que quelqu'un, en le parcourant, le rende achevé.

Les livres ne possèdent pas de public, mais ils possèdent une personne seulement, ils possèdent non pas le vaste monde de la lecture, mais exacte­ment et seulement un seul lecteur. J'offre à cette personne qui est en train de lire en ce moment l'appel d'un complice, j'essaie de l'obliger à être témoin de ce qui est en train de se passer ou qui s'est passé ; je veux la déplacer de là où elle est, je veux la faire venir avec moi, même si cela ne coïn­cide qu'avec un seul mot; même si ce n'est qu'avec un seul mot dans cette centaine de pages, ce mot­-là suffit pour que nous ayons été ensemble en lui.

J'écris des livres d'environ une centaine de pages. Est-ce bref ou est-ce peu ? Je fais une distinction entre les deux choses. Je ne suis pas d'accord sur la brièveté. Dans ce qu'un homme a à transmettre se trouve une mesure qui peut tenir largement dans ce format. Il ne faut pas demander trop de papier à l'éditeur ni trop d'attention à celui qui paie le prix de couverture. Si, en revanche, ces pages que j'ai écrites ne semblent pas suffisantes, je prends cela pour un compliment. Cela veut dire que le lecteur en aurait voulu encore. Mais, avec son écriture, on est l'hôte de lecture d'une personne ; on doit quitter les lieux tant qu'on est encore désiré.

J'ai de l'affection pour le lecteur fantôme qui est autour de moi au moment où j'écris mes histoires.

Pendant que j'écris, je murmure, je récite à voix basse ce que la feuille reçoit : je parle à un petit cercle de personnes que je sens autour de moi, qui surveillent mes phrases. À la question : - pour qui écris-tu ? -je sais répondre : pour les personnes qui me sont chères, certaines déjà mortes, j'écris devant elles, je traduis en histoires mon affection et ma peine. Je n'écris pas pour que mes pages soient lues par mes descendants - qui les connaît ? - mais pour qu'elles soient comprises, aimées aussi, par mes prédécesseurs, par mon père qui ne pou­vait pas les lire et qui les écoutait les yeux fermés.

Je raconte à partir d'une condition terminale, à travers la voix de personnages désormais loin de tout ou sur le point de tout abandonner.

Le souvenir produit la construction, le dévide­ment de la mémoire à travers les priorités qu'elle établit et les digressions qu'elle admet. Cette cons­truction est une artère, celle du corps justement qui vient du coeur toujours par des bifurcations. La mémoire est un flux d'images qui se ramifie à partir d'un centre en se rétrécissant vers le capil­laire : à la fin, tu es arrivé à la dernière ligne, comme au dernier capillaire, et tu ne sais pas ce qui t'a vraiment poussé jusque-là.

Même si l'amorce de quelques vies dont je parle dans mes livres pêche dans mes histoires person­nelles, ensuite ces vies prennent le large toutes seules et se défont du négligeable moi qui leur a fourni le prétexte d'un début.

Les souvenirs ne sont pas des archives, ils ne sont pas un répertoire, un agenda. Les souvenirs sont des coups qui éclatent de l'intérieur, qui te sautent à la gorge à l'improviste et toi, tu te rappelles une chose que tu avais complètement oubliée. En somme, les souvenirs sont des bombes à mouve­ment d'horlogerie, qui explosent loin dans le temps : s'ils frappent vraiment, s'ils affleurent, alors je les mets par écrit, je les arrange, je les fixe, parce qu'ils m'ont donné un coup que je veux essayer d'étourdir, en écrivant plutôt qu'en buvant.

Comme ce sont mes histoires, elles concernent forcément le passé : ce ne sont pas des histoires prophétiques, ce sont des histoires d'avant, elles viennent de derrière.

J'écris mes histoires, mais je ne rédige pas des procès-verbaux précis. D'habitude, j'essaie d'entrer dans les histoires en cherchant à donner une autre possibilité aux personnes. L'écriture est plus « enfié­vrée », elle tente de restituer à ces personnes un peu de rapidité de réflexes, d'affection réciproque aussi, une occasion de rencontres entre elles à peine ébauchées alors, mais jamais abouties car entre-temps la vie s'écoulait.

Il ne s'agit pas proprement de faire arriver les choses d'une manière différente -je ne les change pas, je ne peux changer la vie passée, la corriger -, je donne cependant aux personnes d'alors une autre possibilité de se dire ce mot-là, d'échanger entre elles un peu plus que ce qu'elles purent se donner, se dire, se transmettre. De se faire plus mal aussi.

C'est toujours un bout de passé qui explose dans la tête autour d'un personnage, d'un reste et qui fait naître l'écriture, qui la pousse, et écrire est une belle compagnie.

Brodsky dit dans un vers de ses Poésies italiennes : « Dans le passé, ceux que tu aimes ne meurent pas. » Dans le passé, ils sont tous là, prêts, tu les rencontres, tu les retrouves tous. Pour un homme né au milieu du siècle passé et qui a donc accompli depuis longtemps la plus grande partie de ses actions, le passé est toujours plus vaste, plus abon­dant, plus large, c'est un champ où se renouvellent les rencontres avec des personnes auxquelles on ne peut donner rendez-vous que là seulement, en arrière, dans l'écriture. Au moment où l'on décrit ces personnes, on les rencontre à nouveau et puis on en prend définitivement congé, parce que l'écriture donne un congé définitif au temps passé : au moment où on les retrouve, on échange un dernier salut. L'écriture rentre dans la caté­gorie des meilleures rencontres.

Je suis ami avec le temps qui passe. J'aime qu'il s'en aille ainsi, au galop.

In, « Essais de réponse »

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23 mai 2007

Erri De Lucca (La justice)

Justice___De_Luca

Février 2005
Cette phrase extraite de « Noyau d’olive »
découverte ce matin en prenant mon petit déjeuner.
Le livre reste ouvert,
une pierre bloque la reliure,
le café fume dans la tasse, le toast croque sous les dents,
le beurre et le goût des cerises fondent entre langue et palais.

Pour tourner la page, j'essuie la confiture qui coule entre mes doigts.

Assise sur le haut tabouret, devant ma table de travail,
je reçois la lumière magnifique à travers la brume et le gel.

La chienne sagement assise à mes pieds,
attend éperdument la chute d'une miette.


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18 mai 2007

Erri De Luca (Matière écrite)

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Matière écrite

Une journée de travail sur le chantier : je fais précisément mes heures, déplaçant un grand nombre de dalles de marbre destinées à un car­relage. Je les décharge du camion, je les trans­porte à l'intérieur, elles me passent bien des fois entre les mains. La poussière blanche, la poudre du marbre se glisse dans tous les sillons, dans les pores, dans les éraflures de mes mains. Même en la grattant sous l'eau le soir, elle résiste comme un voile. Puis, chez moi, l'encre d'une seiche que je suis en train de préparer se met à suivre ce blanc, le recouvre, sur toute la surface de mes mains. Je les rince, mais pas à fond, je n'ai pas de baise­mains à faire. Ma tête qui pétrit sans cesse des mots imagine que ce noir sur blanc de mes mains est une écriture : que les choses qui m'entourent écrivent sur moi et sur tous les autres, mais personne ne sait plus lire le cour­rier qui nous tombe dessus, les gouttes de pluie sur un carreau par exemple. Même les enfants ne savent pas le faire. Peut-être qu'Adam savait, quand il donnait des noms à toutes les créatures.
Peut-être qu'il ne les inventait pas, mais qu'il les lisait écrits sur elles, dans les empreintes du sol, dans les vols du ciel. Et si je peux composer quelques pages d'écrivain, c'est parce que ce soir je suis moi-même écrit en noir de seiche et en poudre de marbre, sur le dos et dans la paume de mes mains. Sur un coin de table qui n'est pas débarrassée, avec une haleine qui sent l'oignon, j'écris sur la matière qui m'a écrit.

In, « Alzaia »
Photo Andreas Reinhold

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07 mai 2007

Erri De Luca (Marionnette)

don_Quichotte___clae

La marionnette de chair
                              

A Palerme, il y a un Musée de marionnettes. Dans ses salles obscures de petites lumières s'allu­ment au passage du visiteur, éclairant rapide­ment la silhouette d'un guerrier, d'un monstre, d'une princesse, d'un magicien. On passe en revue le répertoire de personnages aux caractères bien définis, dont on sait tout et auxquels on ne demande que d'insister sur leur rôle.
De nos jours les affinités se renforcent entre la marionnette et l'homme politique. Lui aussi doit répondre à un signalement type, pauvre de contenu humain : qu'il ait un fils drogué, qu'il sache tailler la vigne, qu'il rende visite à un parent le dimanche à l'hôpital, nous n'avons que faire de ce corps vivant. Nous attendons de lui une voix sonore qui déclame la leçon apprise par cœur, titres et programme de toutes les entreprises dans lesquelles il entend échouer. Certes, nous le savons, il ne fera rien, il ne réussira qu'une petite partie du catalogue, mais nous aimons connaître la partition qu'il ne jouera pas, les termes par les­quels il délimite son incompétence. En politique on est toujours porté à des charges solennelles et donc impraticables. Il y a une loi inexorable qui pousse une carrière vers le haut et la place à son degré d'incompétence maximum: là elle s'arrête. On applique à cette incongruité le noble terme de défi : le novice est nommé ministre, par exemple, et se déclare prêt à accepter le défi. Le duel se termine toujours par l'humiliation de la charge, jamais de celui qui l'assume.
« Se battre » : c'est le verbe qu'on octroie volon­tiers à l'homme politique, verbe dont il se prévaut pour porter les querelles et les diatribes au niveau d'un corps à corps. Le champ de bataille est la scène des marionnettes, le petit théâtre électrique que chacun a chez soi. La bagarre entre chrétiens et sar­rasins reprend à chaque passage aux urnes, alignant les ennemis les plus implacables avec les modérés, les bellâtres sur les places publiques, les célibataires et les veufs. Il y a le représentant de l'autorité avec son écharpe, l'échevelé qui postillonne d'excita­tion, le vaniteux qui risque déjà le discours de la vic­toire. Tous veulent plaire au public, pour toucher les dividendes de l'applaudissement final. C'est la démocratie à l'état suave. Le peuple est assis à l'orchestre, il évalue, juge celui qui dit le mieux la répartie clé: « Les gens en ont assez, les gens n'en peuvent plus. » Les gens au contraire en voudraient encore, ils n'ont jamais été autant flattés, aucun n'exige de nouvelles taxes ou ne leur demande des sacrifices : quelle merveille. La marionnette frappe le bouclier de son épée en fer-blanc et à l’orchestre résonne le choc terrible des boîtes vides.
Il y eut une époque où l'on définissait l'homme politique comme la contrefaçon diabolique du saint. Ce fut l'apogée de cette carrière, il y a quelques siècles de ça. Aujourd'hui il est l'incarna­tion de la marionnette. Comme elle il est de front, privé de cette moitié qu'on lit dans le psaume 139 : « Tu m'as formé un arrière et un avant. » Marion­nette et homme politique n'ont qu'un seul côté, celui qui est tourné vers la salle. Ils ne possèdent pas ce revers, cet arrière-fond qui rend notre espèce malléable, variée, car leur rôle est simple, ils ne sont pas des personnes, mais, dégradation de la parole, des personnages.

A l'orchestre, un seul parmi nous les a pris à la lettre, homme politique et marionnette : un seul d'entre nous a cru à chaque injure et à chaque pro­messe. Il l'a fait au chapitre 26 de son deuxième livre. Ce fut au moment où il se dressa et s'écria: « Je ne permettrai jamais que, moi vivant, on fasse violence à un si fameux cavalier. » Tandis qu'im­mobiles nous suivions ses mouvements, il dégaina son épée et se précipita sur tout 1e petit théâtre. Ce fut le célèbre massacre des marionnettes causé par le valeureux Don Quichotte de la Manche. Je ne connais pas d'autre héros capable de remporter une si complète victoire sur tout le répertoire des guerriers en fer-blanc. J'attends de lire un nouveau Don Quichotte qui, saisissant la massue qui ne devrait jamais manquer dans une maison, fera voler en éclats son petit théâtre électrique à l'heure de la plus grande écoute. 

Image clae.lu                  

Posté par oceania55 à 10:29 - De Luca Erri - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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