08 juillet 2009
Océania ( Toucher )

Masser, toucher, palper…
Des mains huilées d’essentielles
parcourent la géographie
d’un corps,
éveillent des paysages
inconnus,
suscitent des
frémissements nouveaux,
d’imperceptibles écarts
pour offrir
certaines courbes, un
creux discret,
vallée brèche fissure
dune ronde,
plage satinée clairière
boisée.
Les paumes sur la peau
augurent
de la sensibilité de leur
propriétaire,
renvoient à l’intuition
du geste.
L’entame est douce, chemin
de tendresse,
apprivoisement du corps
confiant.
L’écriture raffinée,
palimpseste, trace l’étrangeté de soi.
L’esprit fugue, l’âme
s’étire, le corps s’abandonne.
Lettre par lettre le
désir s’épelle, la ferveur se prie.
La pression au creux des
reins, la ceinture des mains
cambrent soudain
l’appartenance au calligraphe.
Le toucher désireux captive
la désireuse désirante
et tout le reste est des idées….
Photo Magdalenna Satanneck
(zyeuter)
08 juin 2009
Océania (Westende)

Du troisième étage d'un
immeuble blanc,
arrondi, en bout de
digue,
je regarde l'eau
rejoignant le ciel.
La géométrie particulière
de la terrasse rêve de Marrakech.
Il semble que
l'appartement soit conçu à partir de la rigueur de cette simple arabesque.
Nul ne peut dire quand
fut étalée cette mer nordique entre les florilèges de ses arcades.
Les conditions
atmosphériques et la ronde des heures en varient la luminosité,
gris nacré des brumes
matinales,
vaste lumière éclatante
du milieu du jour,
orange pourpre du
coucher,
bleu plombé du théâtre
nocturne.
Luc et Wally sont des
hommes. Ils forment un couple homosexuel.
L'un est professeur de
français, l'autre est médecin.
Lorsqu'on les nomme, les
lois spontanées de l'euphonie citent Luc en premier provoquant la contraction
de leurs prénoms en un seul, Lukéwally.
Généralité parfois
agaçante pour deux personnes évoluant à part entière mais ayant des intérêts et
un courant d’amour en commun A les regarder, un oeil distrait présumerait d'une
entente, d'une complicité coulant de source.
A vivre, pleurer rire
chanter partager avec eux, à recevoir d'eux, j'ai appris à les connaître, à les
apprécier plus encore. Le travail, le trajet conscient et inconscient de leur
couple est à considérer.
Le mot est exact. La
somme des faits quotidiens qu'exige une communication claire entre deux
personnes est considérable. Jour après jour avec plus ou moins de bonheur Luc
et Wally, Wally et Luc, tentent de tisser les fils d'une relation honnête
respectueuse et aimante.
Ils pratiquent un certain
art de vivre alliant la bonté à la fermeté. Ils vivent confortablement
recherchant l'équilibre de la beauté et de l'harmonie dans l'être et l'avoir.
Sans folie, ils
s'accordent la fantaisie d'un caprice soudain et possèdent l'aptitude à se
sentir heureux dans sa réalisation. Ils ont conscience des six cent millions
de petits chinois affamés mais n'en éprouvent pas la gêne exprimée par le
courant populaire. Ils dédaignent la sentimentalité au profit du sentiment.
Ils accomplissent correctement
leur tâche professionnelle qu'ils intègrent à leur optique de vie. Caustiques
mais attentifs, l'humour, l'incartade, la remise en question de l'établissement,
la douceur, la revendication du droit de faire et d'être s'insèrent dans leur
mode d'expression.
Je me sens bien chez eux,
avec eux.
Photo Océania
27 mai 2009
Océania (Rome 4)

[...]
J’ai déposé mon barda
chez Giorgio pour quelques jours.
Je me promène seule dans
Rome. Un bonheur !
Le soir, il m’emmène dans
des petits restaurants sympathiques, colorés, savoureux.
Je découvre la cuisine
romaine.
Une partie de son amitié
pour moi réside dans le fait que nous bâfrons ensemble.
La fête de la grande
bouffe. Il rit, rocailleux, d’avoir trouvé son égale.
Fin cuisinier, il ne
tolère pas que l’on perturbe ce moment sacré, l’heure de la dégustation.
Gargantua lyrique, il ne
manque pas d’illustrer, de vanter par un langage imagé toutes les qualités des
ingrédients employés.
Il parle d’un fromage « Fior di latte » comme
d’un Van Gogh.
Ce n’est vraiment pas le
moment de sortir ses tables de calories !
Des silences aussi.
Terribles ses silences.
Son regard se pose sur
moi, me dépasse, revient, repart.
Ses coudes sont sur la
table, il fume.
Pesant et grave, sans un
mot.
J’apprends à connaître
Giorgio.
Sa rugosité graniteuse,
sa marginalité, sa façon de vivre en vieux célibataire.
Il a un ventre de
Bouddha, des traits de sicilien.
Cultivé avec discrétion,
appréciant les gens à l’état brut, mordant les fruits à même la peau comme il a
mordu dans la vie.
Il désire prendre sa
retraite à Ischia. Tu viendras ? Sourire...
J’embrasse ses joues non
rasées, je lui prends le bras, je reçois son plaisir de me donner.
C’est quelque chose de
connaître quelqu’un comme lui.
J’ai vu le soleil
s’enfoncer dans la mer.
J’ai traversé les pinèdes
odorante, fleuries de lauriers roses.
J’ai levé les yeux vers
la lune blonde de Monte Porzio Catone sous laquelle la colline déploie ses
courbes féminines.
Du Château Saint Ange,
longtemps, j’ai suivi la houle des toits de Rome d’où émergent coupoles et
clochers d’une grâce infinie.
Je me suis imprégnée de
leur couleur ocre, souffre, terre de Sienne cédant leur richesse lumineuse à de
généreux espaces verts sous un air léger, léger...
J’aurai usé de tous les
poncifs classiques concernant Rome.
Lucide et sarcastique
quant à mon vocabulaire.
Le cortège panurgeant,
éclectique, fellinien des musées m’aura rendue davantage promeneuse que
visiteuse.
J’aurai marché, amoureuse
de perspectives, d’emboîtements architecturaux.
Une sensibilité inconnue
jusqu’ici se sera éveillée en moi.
Il eût été souhaitable de
me plonger dans des manuels tout ce qu’il y a de plus sérieux pour donner vie
aux pierres antiques.
J’ai préféré me laisser
envelopper par la grâce ambiante et recevoir ce qui me touchait
personnellement.
La magie vaporeuse
imbibant mes yeux de rêve n’est pas exprimée dans les guides touristiques.
Elle ne se mesure ni ne
s’explique, se pèse ni se pâme. Elle est.
Sur pellicule, je n’ai
pas arrêté le temps devant massifs fleuris, monuments baroques, escalier de
marbre ou fresques.
La cascade des fontaines
s’écoule dans mon cœur.
Le merveilleux est en
moi.
Lui attribuer des mots le
déflore.
Photo Lalupa
Fontana del Moro,
Piazza Navona
26 mai 2009
Océania (Rome 3)

Je reçois Rome la nuit.
Je reçois Rome le jour.
Ocre, lumière,
végétation.
Le regard capte beauté,
grandeur, douceur.
La sensibilité s’exerce à
une qualité d’harmonie certaine.
Profusion, richesse.
Anachronisme de la
circulation, ils sont fous ces romains, et des différentes civilisations.
La Pieta. La main du
Christ mort abandonnée dans les plis de la robe de la Vierge.
La douce pureté du visage
de la Venere, putana l’appelle Giorgio !
Je m’entends bien avec
lui. Aucun malentendu.
Tu restes ?
Non. Je retourne au lac.
Je reviendrai le week-end prochain.
Bach par Segovia.
Big Bill Broonzy et
Sister Rosetta Tharpe...
Du Nord au Sud, d’Est en
Ouest : Rome.
Trastevere, l’église San
Giovanni, les ponts, le Panthéon, la Fontaine de Trevi, le Forum, le Colisée, la
Piazza Navona, les jardins de la Villa Borghèse, des panoramas, Via Antica... des piazze...des églises...encore
et encore... voracité, élan, enchantement.
L’ombre fraîche de
l’appartement,
sa terrasse brûlante,
le tuyau d’arrosage pour
se rafraîchir,
la sieste.
Prévoir les provisions
pour le retour au lac, des cadeaux pour les enfants,
Nisi Dominus de Vivaldi par Ortum Wenkel., cette voix issue du
ventre.
Giorgio m’offre une
plume, pour écrire, précise-t-il, puisque tu écris.
Nous interrompons les
courses pour boire du café brûlant, corsé, restreto, dans des tasses minuscules
devant le comptoir. Toujours servi accompagné d'un verre d'eau fraîche.
La salade de ce midi est
un poème.
Giorgio et sa gentillesse
brusque et honnête.
Je sens qu’il apprécie ma
présence de chatte silencieuse et indépendante.
Il plaisante mes fesses
qu’il qualifie de grandioses.
Dans la voiture qui me
reconduit :
Pourquoi veux-tu
retourner à Bracciano ?
Tu n’es pas bien
ici ? Des lacs, il y en a partout !
Envie de solitude,
Giorgio... le week-end prochain...
Il ne comprend pas.
Hausse les épaules.
La conversation est
difficile.
Il reste pensif, sérieux,
nostalgique.
De l’intensité aussi.
Nous nous quittons après
le dîner à l’Acquarella.
Je traverse le petit
jardin.
La Grande Ourse est
musclée.
Cassiopée fait de l’œil à
Vénus, la septième du char.
Le lac remué par l’attraction
de la lune.
Aquarelle Giorgio
25 mai 2009
Océania (Rome 2)

Nous allons quérir du vin
blanc chez le producteur, sur la colline.
Les jerrycans vides et
propres sont dans le coffre.
La région est douce,
vallonnée à perte de vue, brume bleutée.
La résidence de campagne
du souverain pontife n’est pas loin.
Un petit sentier cahoteux
nous conduit vers une maison au sommet de la colline.
Isolée, entourée à
l’infini de vignes soignées.
Quatre chiens sales, des
poules, un cochon.
Senteurs de citronnelle, de basilic.
En grès bleu, une presse
à huile antique, plus loin un fragment de mur étrusque.
Une végétation touffue
s’acrroche aux murs de la ferme.
Dans la grange, d’énormes
fûts et une imposante cuve en béton dans laquelle le vin travaille.
Il se transforme en
gargouillant.
Un tuyau en caoutchouc
est introduit en guise d’amorce, le vin coule dans une cruche en verre épais,
les gobelets sont courts, trapus, à gros cul.
La robe est dorée, légèrement trouble, le liquide est tiède, saveur
de l’arrière-goût.
On s’affaire à remplir
les récipients au trois quart, le contenu gonflera encore.
Les hommes sont
satisfaits.
Très mâles, les hommes...
Les mains dans les
poches, ils commentent et déambulent sous le jambon suspendu à la poutre
centrale.
Nous redescendons vers Rome accompagnés par le clapotis dix degrés du jus de la treille.
24 mai 2009
Océania (Rome 1)

Cet homme massif, taillé
à la serpe, a des délicatesses de jeune fille.
Au marché, des fruits, tomates,
riz, nourriture pour les chats errants.
Va visiter, moi je
cuisine !
Quand je reviens, le plat
sort du four : tomates dorées farcies de riz baignant dans une sauce orangée,
parfumée à l’ail, basilic, persil, quelques pommes de terre moelleuses.
Du vin gouleyant.
C’est bon tout cet or
bruni, croustillant, fumant, odorant.
Il découpe une pêche dans
le vin...bevi, bevi che ti fa bene !
Parole, il aime la vie !
Ses racines prennent dans une terre grasse, généreuse.
Je mange trop. Ce serait
insulte que de refuser.
Chapelle Sixtine. J’en
parlerai moins bien que des tomates.
Il faut d’abord subir la
multitude aux aisselles suantes dans la moiteur d’un orage imminent.
Oui, je vois.
Oui, j’enregistre.
Grandiose beauté.
Se référer au catalogue,
s’il vous plaît, je manque de souffle.
Je reviendrai. La foule
m’ennuie. Je me sens touriste.
Botticelli, Michel-Ange,
Raphaël, c’est trop en une fois ! Touchée !
J’ai mal à la nuque
d’admirer le péché originel. Je sors.
La pluie grasse et
chaude.
Les petits japonais courent
dans leurs imperméables transparents,
Asahi Pentax en
bandoulière.
Ma place préférée est la
table d’architecte.
J’écoute la musique,
Django, Brubeck, Modern Jazz Quartet, Odetta
Mais aussi Bach, Mozart,
Vivaldi.
Giorgio me laisse vivre.
Fais comme tu veux.
Je fais comme je veux.
Nous venons de réparer la
tuyauterie de la cuisine sur des airs napolitains,
mama, amor, décibels et
trémolos...
Pourquoi écris-tu ?
Le trop-plein, Giorgio,
le trop-plein...
Le trop che ?
Chapelle Sixtine
22 mai 2009
Océania (le jardin de Sim)

Qu’est-ce qu’un jardin ?
Il en est à la française
ou anglais,
botanique, public,
zoologique,
japonais ou potager,
d’enfants et d’hiver...

Le jardin fleurit comme
on le cultive,
savant, géométrique,
structuré,
tendre, spontané,
généreux,
foison de parfums, fouillis
désordonné,
certains parfois guindés dans leur rigueur.

*

*

Harmonie des couleurs,
ombre et lumière, le
chant d’une rivière,
futaie, frondaison aux
multiples verts,
parfois un jaillissement
argenté,
par-dessus une barrière.

*

Cerisier ou platane sève
asséchée
respect à ces morts sans
couronne bruissante,
votre écorce ravinée
habillée de jasmin, de lierre,
honneur à votre profusion
d’antan,
nous vous aimons encore, vous êtes présents.

La maison rose, l’ombre
chère sous le soleil si fort,
un chat libre, un chien
usé, regard doré,
venez étancher votre soif de beauté,
l’aimable jardinière
reçoit en son jardin secret
déchiffrable pour qui sait lire l’alphabet du cœur.

*
*

*

12 mai 2009
Océania (Planter des tomates)

Parler simplement des
choses simples.
Planter des tomates, par
exemple...
Il faut des bambous, des
plants de tomates,
et un ami qui vous veut
du bien.
C’est l’ami qui fait
tout,
l’autre regarde et
commente.
La terre est ameublie,
les mottes brisées,
les tuteurs bambous
enfoncés solidement
puis croisés pour former une
voûte,
chaque plant épouse un
tuteur.
Il connaît bien les
tomates, l’ami,
c’est lui qui est allé les
choisir au marché,
des rondes et des
précoces, pour voir...
Le petit lopin entre
l’amandier et le pommier
n’est pas à l’abri du vent, c’est un essai.
Arroser sans mouiller les feuilles,
nouer une ligature blanche
et douce
telle la jarretière d’une
mariée.
C’est fini, tout commence...
Merci l'ami, pour la joie.

*

Photos Océania
06 mai 2009
Océania (E.T.)

Dans l’allégresse du mûrier E.T. est revenu
Elfe du songe d’une matinée de printemps
Absinthe de sa vêture, tendresse de son regard
Amour comme maison montre son petit bras

*

*
Photos Océania
05 mai 2009
Océania (Comtesse)

J’entends des bruits de
vaisselle, on dresse la table : porcelaine, cristal, argenterie.
Sur la nappe blanche sans
un pli, je vois les chandeliers à trois branches.
Rituel d’un grand
honneur, de déférence et d’estime envers ce que je suis, d’où je viens, mon
histoire.
Il règne une ambiance
particulière, une sensation d’être en suspens dans un nid luxueux.
Des arômes s'échappent de la cuisine, des saveurs raffinées destinées à m’accompagner.
Pourvu que la maturité ne
me trahisse pas !
Je suis un vin millésimé,
je me dois d’avoir bonifié, d’avoir atteint le titre de grand cru classé dans
sa belle robe de Pauillac.
Lorsque mon nom est
prononcé les lèvres ont l’air de dire des mots de désir...château Pichon
Longueville Comtesse de Lalande... belles syllabes fortes et douces, murmure
amoureux.
J’ai été élevé avec soin
et sollicitude, ensuite noblement traité ; mon plus grand souhait, ma
récompense, est d’être apprécié, aimé, félicité.
J’entends le bruit
caractéristique du bouchon extirpé délicatement par mon maître.
Le liège parfois trop
tendre se délite, ô sacrilège, si on le brusque. Religieusement je suis porté
sous un nez qui me hume, ensuite, des mains calmes posent la bouteille sur le
buffet ciré, sous la grande tapisserie azur et argent où je prends l’air, où je
décante patiemment à température ambiante... Dernier travail, ultime alchimie
pour atteindre l’apogée.
La veille, je reposais
couchée au frais dans un des casiers obscurs de la cave en compagnie de cousins
et cousines aussi poussiéreux que prestigieux. Me voici dans la lumière, fière de mon
beau ventre étiqueté.
Ecoutez !...Faites silence !... Percevez-vous
l’impact velouté au creux du cristal ?
Mon propriétaire lève son
verre et le tourne lentement.
Je pleure sur les
parois... murmure de satisfaction des convives...
Seront-ils à ma hauteur,
porteront-ils haut les armes de la civilisation que je représente ?
Je suis reçu à petites
gorgées étalées, retenues, distillées entre langue et palais, pas de cris ni
d’exclamations intempestives ; le
tapis rouge des connaisseurs est déroulé, d’abord le silence et le recueillement, ensuite, souple charnu tendre, sensualité
des qualificatifs échangés.
Je suis heureux et mon
maître est souriant.
Mais voilà que les plats arrivent... "Monsieur est servi"... que mes épousailles commencent !

