21 juin 2008
Océania (musique)

[...]
Si c’était vrai ? …
Si c’était vrai que nous avons dans le corps une petite
fenêtre qui laisse échapper l’âme pour lui permettre de fuguer vers plus vaste
que soi ?
Lorsque le temps s’arrête, je crois que toutes nos fenêtres
s’ouvrent afin que nos âmes partagent l’indicible.
Une nuit de très grand vent, Vendredi entraîne Robinson vers
la silhouette squelettique du cyprès. Ancré court à sa plus haute branche, le
cerf-volant vibre comme une peau de tambour en une note unique, mais riche
d’harmoniques infinis, musique véritablement élémentaire, inhumaine …
Vendredi et Robinson, coude à coude, à l’abri d’une roche en
surplomb, écoutent, communient.
Quelle est l’analogie ?
Je pense qu’elle réside dans la communion de Vendredi et
Robinson sous l’emprise du brame puissant et mélodieux dans une nature exhalant
son souffle d’orage.
Elle réside dans l’alliance du noir dit le sauvage et du
blanc dit le civilisé, du primaire et du raffiné, du combat de Vendredi contre
la force brutale d’Andoar et de son instinct d’homme à créer une musique, une
voix, de les partager.
Nous avons tous un Andoar en nous, le chemin d’une vie
n’est-il pas de le transformer en musique intérieure ?
Dessin Faujas
20 juin 2008
Océania (matinée)

Nous étions
six ce matin.
Léo, le
belge, a été libéré.
J'ai eu la
surprise dimanche en téléphonant à sa femme, de le trouver à ses côtés.
Lors de mon
prochain passage à Bruxelles, j'irai lui dire bonjour et faire la connaissance
de sa famille.
Eric le Rebelle
était absent, trop mal au dos. Nous avons donc été frustrés de sa traduction en
argot du dialogue Créon/Antigone. Next time, inch'Allah.
Un nouveau
s'est ajouté, bien intégré.
Nous avons
abordé Un mot pour l'autre de Jean Tardieu.
Comme le
titre l'indique, les mots sont remplacés par d'autres mots qui ne sont ni
argot, ni similaire, ni analogie.
C'est la
situation et l'intonation qui traduisent et interprètent.
Et,
évidemment, chacun a sa traduction personnelle.
Il y a eu des
fou-rires, des lapsus terribles, en général sexuels.
De
l'étonnement aussi, de cet aspect du langage et des mots.
Avant la
rencontre, un oiseau volait dans la bibliothèque, gris clair et noir, assez
long bec.
Il semblait à
l'aise. Mais s'est affolé lorsque le bibliothécaire et quatre détenus essayent
de l'attraper.
Ces cinq
hommes avec une jolie délicatesse ont réussi et l'ont libéré à l'air libre.
Pendant notre
rencontre théâtre, dans la pièce voisine, conférence et diapos sur les
abeilles, leur vie, la géométrie des ruches, leur système social, le
miel et tout et tout.
Des ruches
ont été effectivement placées depuis des mois au sein du domaine carcéral.
Souvent, les
hommes observent et commentent. Ils sont intéressés.
Voilà,
brièvement, la matinée.
15 juin 2008
Océania (regarder autrement)

Le 5 août 1997
Des fruits gorgés de
soleil.
Dénoyautage des
reine-claudes mûres et sucrées.
Confiture…
Les bocaux remplis,
fermés, renversés tête en bas.
Je me dirige vers mon
atelier, envahie par les pensées habituelles lorsque j’accomplis les gestes rituels
des tâches dites domestiques.
Je traverse la grande
salle à manger, murs épais et pénombre fraîche, qui donne sur la terrasse
arrière où la densité de l’air est chauffée à blanc.
A ce moment-là, j’ai
décidé que j’allais entrer chez moi avec le regard d’autrui en cas d’absence
soudaine de ma part.

J’ai levé le rideau sur
le décor familier.
Le bureau bordélique à
droite où s’entassent revues, pub, catalogue de La Redoute, livres de
cuisine (courgettes - aubergines), livres de philo (dignité - promesse) sur
lesquels trône un colis postal adressé à Madame Julie contenant un nouveau jouet-kong ;
à côté, une boule de lessive vide, un mouchoir repassé, la note de téléphone,
un bloc papier quadrillé (10/10mm)
Sur le dessus du bureau à
cylindre, une fleur dans un vase, des enfants l’ont cassée en jouant au foot
sur la pelouse.
Sur la table à gauche,
nappe bleue, mon chapeau de paille accroché à la lampe verte, Télérama est
ouvert aux pages programmes radio, un papier avec un début de liste de courses,
un carton droit appuyé en permanence contre le mur enregistre au fur et à
mesure les objets que je dois emporter à Bruxelles en septembre.
Sur le dossier du canapé,
le Pléiade de La Fontaine est ouvert à la page du Lion amoureux ,
mes lunettes « pour voir de près » posées en travers, les deux
oreillers ôtés de mon lit masquent l’accoudoir et portent l’empreinte de ma
tête et les coussins celle de mon corps, le patchwork bleu et blanc est chiffonné.
Julie est couchée sous le
lit à la recherche d’une parcelle de ciment frais.
Sur une étagère de la
bibliothèque, à portée de main lorsque je suis au lit, une pile de
livres : Durckheim, Leloup, Anouilh, 4000 trucs et astuces chez soi,
un Autrement collectif : La droite amoureuse du cercle,
Thoreau, Bobin.
Plus loin, un boîtier CD
ouvert et vide : Pergolèse est dans le lecteur depuis le dernier
repassage,
Dans la zone cuisine,
rien à signaler si ce n’est dans l’évier, le bassin blanc où trempent des
bocaux dont il faut décoller les étiquettes.
Voilà… photographie d’un
moment donné, infimes et dérisoires traces d’avoir et être…

10 juin 2008
Oceania

Vendredi
5 mai 2006, 01h43
Danielle
dit :
Tu es
là Roger ?
Danielle
dit :
tu as
laissé la porte ouverte.... j'ai dormi un peu et puis maintenant, je me tourne
et me retourne ds mon lit... je pense à toi, à l'homme que tu es, enfin, les
parcelles de l'homme que je reçois de toi...je suis redescendue pour parler
avec toi pendant que tu dors... tu n'as mis ni absent, ni occupé... mais c'est
vrai, tu n'es ni absent, ni occupé, tu t'absentes dans le sommeil, tu es occupé
à dormir.
Danielle
dit :
Je
pensais aux "je t'aime" que nous nous disons. Nous nous le disons
souvent et j'y crois. Pourtant, à l'exprimer souvent, comme ça, on pourrait
croire que nous galvaudons le "je t'aime"...Non Roger, je ne le
galvaude pas, je te le dis, j'y crois, quand je te dis "je t'aime",
je t'aime. Tu vois ce que je veux dire ? Je t'aime. Tout court, tout bref.
Danielle
dit :
Je
sais, nous sommes dans le charnel, dans la passion. Nous sommes comme deux
aimants attirés l'un par l'autre. Tu brûles parce que je suis brûlante, je
brûle parce que tu es brûlant. De temps en temps, nous jetons un verre d'eau
sur les flammes, ça crépite, ça flambe, ça fume... jusqu'à la fois prochaine. C'est bon cette brûlure...
elle a de bon qu'elle ne calcine pas l'âme et le coeur,
Danielle
dit :
c'est
pas du napalm, l'herbe pousse quand même, même qu'il y a des fleurs et des
arbres qui font des fruits et que nous pouvons cultiver nos jardins d'humains.
C'est pas Hiroshima ! Pour construire une maison, il est conseillé de ne pas
bâtir sur du sable, de prévoir des fondations solides... les fondations de mon
amour pour toi c'est l'eau des océans,
Danielle
dit :
sur les
vagues des océans, un petit bateau rouge et blanc, sur le petit bateau rouge et
blanc, un homme vaillant qui écrit en vert. D'où il écrit, comment il écrit,
tout ça, ce sont les fondations de mon "je t'aime, c'est pas du sable,
c'est pas un pétard mouillé, c'est de la force, la force d'un courant porteur.
Je brûle mais pas en enfer. Mon sang est plus riche, mon énergie plus solaire,
Danielle
dit :
ma peau
plus douce, mes reins mon ventre plus mouvants parce que je prononce ton nom.
C'est du désir. Le désir c'est la vie, vivre, tu donnes vie à mon intensité, à
mon ardeur, à ma ferveur et tu reçois et donnes d'un même front.
Danielle
dit :
Voilà Roger,
je suis descendue pour te dire que quand je te dis "je t'aime", je
t'aime.
Dessin msn
04 juin 2008
Océania
Mon amour,
avant de partir,
t’embrasser, te dire
je t’emporte dans mon petit panier en osier.
là-bas ailleurs ici plus loin,
à toi reliée par trois fils
fil rouge, fil de soie, fil de chaîne
rhizome archaïque
il brûle dans mes limbes
présence absolue force et grâce.
l’ivoire d’une navette, tendresse fluide
signature légère cardinale du silence
berceau écrin de l’abandon, de la confiance.
il bâtit la droiture de l’esprit,
l’intelligence du cœur
chatoyante ardente.
20 mai 2008
Océania (retiro)
Lorgnon Mélancolique
publie ce 20 mai un billet intitulé « Retiro »
Celui-ci réveille en moi un
souvenir, un beau souvenir de retraite.
En septembre 2004, j’ai
passé une semaine dans un refuge ONF
au-dessus de Barcelonnette. Seule.
Balade, effort, hauteur, paysage, faune, lecture, écriture, sommeil.
Non pas repli sur soi
mais ouverture.
La joie.
Refuge de Belmont 2210m

Boire et se laver

dormir, manger parfois (souvent dehors)

Ecrire
Soleil Boeuf
Riou Bourdoux

Costebelle
Col de la Parre

J'aime cette pierre.
Je l'appelle ma danseuse Tutsis.
Trop lourde.
J'ai été la revoir deux ans après.
Elle était toujours là.
13 mai 2008
Océania ( Buddleia)

Le thème musical du jour
est le « Concerto pour violon » de Brahms, commentaires et audition.
Valérie est présente.
Un de ses fils
l’accompagne. En arrivant, l’enfant me tend une pousse de buddleia plantée dans
un petit pot entouré de papier aluminium.
- C’est pour toi, me dit
Valérie, elle vient de mon jardin, j’espère qu’elle grandira bien chez
toi. Tu verras, en fleur, c’est très beau…
- Quelque chose à
planter, quelque chose qui va grandir, merci, cela me fait plaisir !
La tige frêle garnie de
minuscules feuilles, bousculée par les petites mains turbulentes a souffert
pendant le voyage.
Un midi, elle a sorti son violon de l’étui et en a joué pour nous.
Simplicité du geste,
spontanéité du don importaient davantage que la musique.
J’imaginais la jeune
femme, partant de chez elle, son violon sous le bras avec l’intention de nous
faire partager une vibration intime, un moment de grâce.
Deuxième violon dans une fosse d’orchestre, elle soutient et accompagne de nombreux
héros d’opéra dont le scénario implique une mort tragique.
Elle apprécie
particulièrement le concerto de Brahms qui fut sa partition de concours. Alors
voilà, elle est venue avec son fils et le buddleia écouter le concerto mais
aussi me dire à sa façon qu’elle m’aime.
Le soir, j’ai posé le
modeste pot planté de son brin délicat sur l’étagère.
J’ai bien dormi.
Statique. Elle ne fane
pas, ne grandit pas. Au début de l’été, je l’installe à l’air sur le seuil de
la porte, je veille à sa soif, à son orientation.
Parfois, je me surprends
immobile et pensive devant cette petite chose qui n’évolue pas.
Je voudrais découvrir un
changement. Le seul signe de vie qu’elle manifeste est de ne pas mourir. Et je
songe à Valérie, à son mari électrocuté, léthargique pendant sept ans avant
de s’éteindre.
Figé, il résiste. Je le
pose sur la table ronde en fer mais un matin de mistral, il tombe et la tige
casse. A la base, il reste l’infime bourgeon présent depuis le début.
Cette brindille fracturée,
agressée, je la plante en pleine terre entre deux rosiers et l’encercle de
cailloux afin que personne ne confonde. Je préviens tout le monde :
« ceci n’est pas une mauvaise herbe, c’est un arbre ! » Chacun
s’esclaffe et se moque gentiment.
- « Tu as vu, Z… ?
Non ? Viens voir, regarde, alors qu’est-ce que c’est ça ? Oui, une
feuille, c’est une feuille, ça vit, ça bouge ! »
Je suis contente, je
marche dans l’herbe mouillée, la chienne gambade et saute autour de moi dans la
lumière rasante du matin.
J’aspire à partir
quelques jours. On parle départ, qui fait quoi, où, quand, comment ça
marche…L’absence, ça s’organise.
Z… se tourne vers
moi : « Tu veux que j’arrose ton arbre ? »
La dernière fois que
je l’ai vu, c’était un bel arbuste couvert de fleurs.

12 mai 2008
Océania (années 9O)

[…]
Aujourd’hui, j’encadre sous un même verre cinq petites cartes géographiques anciennes
du Vaucluse, Var, Drôme…
Autour de chaque
carte je vais tracer un rectangle noir à l’aide d’un tire-ligne trempé dans
l’encre de Chine. Je crains faire un pâté, une bavure qui m’obligerait à
recommencer le patient travail déjà accompli.
J’ai donc le projet de
tracer une ligne droite, nette, pleine et régulière.
Je vais être cette ligne
droite tout le temps que prendra le tracé des vingt côtés des cinq rectangles
avec dans la tête la légèreté d’esprit nécessaire à la grâce.
Je tente ici d’écrire ce
que je ne peux expliquer.
Si je suis ligne droite
en encadrement, je suis cire et chiffon pour le bois, eau et huile de lin pour
les tomettes, fer et vapeur pour le coton, sécateur et branche pour la taille,
semence et terre pour la fleur, respiration et regard pour la promenade, flamme
et saveur pour la cuisine. Je suis les mots, dis-moi les mots pour le latin,
émotion et sens pour la recherche, vacuité et perception pour l’accompagnement
Je reçois la bulle
contenant les gestes, la concentration, l’effort, le plaisir du moment.
Il irrigue, il vivifie,
il transforme les instants passés et futurs en impermanence et je me sens bien.
Il est question de
souplesse, d’humilité.
Ne plus vouloir à
n’importe quel prix.
Mais s’adapter dans le
sens de s’accorder, épouser.
Ecarter les images toutes
faites, les plans carcans et s’organiser pour attribuer à chaque activité le
temps qui lui revient pour achever le geste qu’elle implique.
[…]
Extrait d'une correspondance amicale.
10 avril 2008
Une fleur rouge

Bonjour Monsieur,
Excusez-moi, je vous
dérange peut-être…
J’aimerais passer un
moment avec vous,
mais voyez-vous, c’est
difficile.
Tout geste ou parole peuvent
vous blesser.
Je ne veux pas vous faire
une aumône,
Je ne veux pas vous
sembler curieuse
ni maladroite, ni
bénévole, ni mère Térésa.
Je ne veux pas me pencher
sur vous,
puis-je m’asseoir près de
vous ?
J’aimerais passer un
moment avec vous
ça ressemble à quoi ces
mots ?
cette phrase mondaine qui
fait des manières… ?
Tout est trop mondain et
pas assez humain.
Bonjour Monsieur,
je passe souvent dans la
rue
chaque fois, je voudrais
m’arrêter,
parfois vous
lisez, parfois rien.
Vous, dans l’encoignure
de la porte.
Aujourd’hui j’ose,
je peux m’asseoir à côté
de vous ?
Voilà, je ne veux pas
blesser vos blessures.
J’ai envie qu’on se
parle.
On ne se connaît pas,
je ne sais rien de vous,
ni vous de moi
d’où vous venez, comment
c’est arrivé
ni comment elle s’est
incrustée, cette mouise.
Pas envie de vous faire
rigoler cruel
en vous disant que je me
sens mal
quand je vous vois !
De mon impuissance.
Pas envie d’eau bénite
dans ma tête.
Envie de concret
immédiatement,
une couverture, un repas
chaud,
une bouteille et
puis…nous parler.
Une rose …

Photos Dominique Hasselmann
01 avril 2008
Je ne peux m’empêcher…









