14 août 2008
André Comte-Sponville (Humilité)

Une lucidité sur
soi
L'humilité est une vertu
humble : elle doute même d'être une vertu ! Qui se vanterait de la sienne
montrerait simplement qu'il en manque.
Cela toutefois ne prouve
rien : d'aucune vertu l'on ne doit se vanter ni même être fier, et c'est ce
qu'enseigne l'humilité. Elle rend les vertus discrètes, comme inaperçues
d'elles-mêmes, presque déniées. Inconscience ? C'est plutôt une conscience
extrême des limites de toute vertu, et de soi. Cette discrétion est la marque
- elle- même discrète - d'une lucidité sans faille et d'une exigence sans
faiblesses. L'humilité n'est pas le mépris de soi, ou c'est un mépris sans
méprise. Elle n'est pas ignorance de ce qu'on est, mais plutôt connaissance, ou
reconnaissance, de tout ce qu'on n'est pas. C'est sa limite, puisqu'elle porte
sur un néant. Mais c'est en quoi aussi elle est humaine : « Nous sommes tout de
néant », disait Montaigne. L'humilité est la vertu de l'homme qui sait n'être
pas Dieu.
Ainsi est-elle la vertu
des saints, quand les sages, parfois, semblent en être dépourvus. Pascal n'a
pas tout à fait tort, quand il critique la superbe des philosophes.
C'est que certains ont pris au sérieux leur divinité, de quoi les saints ne
sont pas dupes. « Divin, moi ? » Il faudrait ignorer Dieu, ou s'ignorer soi.
L'humilité refuse ces deux ignorances, et c'est en quoi elle est une vertu :
elle relève de l'amour de la vérité, et s'y soumet. Être humble, c'est d'abord
aimer la vérité plus que soi.
C'est en quoi aussi toute
pensée digne de ce nom suppose l'humilité : la pensée humble, c'est-à-dire la
pensée, s'oppose en cela à la vanité, qui ne pense pas mais qui se croit. On
dira que cette humilité ne dure guère... Mais la pensée non plus. De là les
orgueilleux systèmes.
L'humilité, elle, pense
plutôt sans se croire : elle doute de tout et, spécialement, d'elle-même.
Humaine, trop humaine... Qui sait si elle n'est pas le masque d'un très subtil
orgueil ?
In « Autrement n°8,
série Morales »
Dessin
Michel-Ange : Etude de tête
05 juillet 2008
André Comte-Sponville

On
parle parfois de force d'âme pour désigner le courage. C'est encore, quoiqu'en un sens métaphorique, le contraire de
l'inertie : la puissance de modifier son
propre mouvement, ou son propre repos. Le corps voudrait fuir, et l'on ne fuit pas. Céder, et l'on ne cède pas.
Frapper, et l'on ne frappe pas. C'est
ce qui fait croire à l'âme, et l'on a à nouveau bien raison. Mais elle n'existe que par courage et volonté : « Ce beau
mot ne désigne nullement un être, disait Alain, mais toujours une action. »
Ainsi toute âme est force d'âme, mais non toute force.
Photo Christian et Cie "Dorique"
27 juin 2007
André Comte-Sponville

« Nous ne savons renoncer à rien », disait Freud. C'est pourquoi le deuil est souffrance et travail. Il y a souffrance, non à chaque fois qu'il y a manque, mais à chaque fois que le manque n'est pas accepté. Le monde nous dit non - et nous disons non à ce refus. Cette négation de la négation, loin d'aboutir à je ne sais quelle positivité, nous enferme dans la douleur ou la frustration. Nous sommes malheureux parce que nous souffrons, et nous souffrons encore plus d'être malheureux. De là ces larmes, ce sentiment de révolte ou d'horreur.
« C'est pas juste », dit le petit enfant - et de fait cela ne l'est pas. Simplement le bonheur ne l'est pas davantage, et ne s'en soucie point.
Là encore la mort offre le modèle le plus net, le plus atrocement net. Pour qui a perdu ce qu'il aimait le plus au monde - son enfant, sa mère, l'homme ou la femme de sa vie... -, la blessure est à la lettre insupportable, non en ce qu'elle nous tue (quoiqu'elle tue parfois), mais en ceci qu'elle rend la vie elle-même atrocement douloureuse, en son fond, au point que l'horreur occupe tout l'espace psychique disponible, rendant la joie (et même, les premiers temps, le repos) comme à jamais impossible. A jamais? C'est du moins le sentiment que l'on a d'abord, et que la vie détrompe, bien sûr, que la vie heureusement détrompe. Le travail du deuil, comme dit Freud, est ce processus psychique par quoi la réalité l'emporte, et il faut qu'elle l'emporte, nous apprenant à vivre malgré tout, à jouir malgré tout, à aimer malgré tout : c'est le retour au principe de réalité, et le triomphe par là - d'abord modeste ! - du principe de plaisir. La vie l'emporte, la joie l'emporte, et c'est ce qui distingue le deuil de la mélancolie. Dans un cas, explique Freud, le sujet accepte le verdict du réel - « l'objet n'existe plus » -, et apprend à aimer ailleurs, à désirer ailleurs. Dans l'autre, il s'identifie avec cela même qu'il a perdu (il y a si longtemps, et il était si petit!), et s'enferme vivant dans le néant qui le hante.
[…]
Aussi faut-il aimer en pure perte, toujours, et cette très pure perte de l’amour, c’est le deuil lui-même et l’unique victoire. Vouloir garder c’est déjà perdre ; la mort ne nous prendra que ce que nous avons voulu posséder.
J’écris cela en tremblant, me sachant incapable d’une telle sagesse, mais convaincu pourtant (ou à cause de cela) qu’il n’y en a pas d’autre, si tant est qu’il y en ait une, et que tel est à peu près le chemin sur lequel, ou vers lequel, et difficilement toujours, il nous faut avancer…
In, « Impromptus »
Photo "Soleil noir", astrosurf
