Voyage dans les mots

Textes, poèmes et phrases que j'aime.

22 avril 2008

Colette

Colette___chat_Mitsou


Mitsou au Lieutenant Bleu.

Je suis assise au petit bureau. Mais je ne m'y suis pas assise tout de suite et je n'ai pas commencé ma lettre sans réfléchir comme vous me le demandiez.
D'abord ce n'est pas dans ma nature, ni dans mes possibilités. Et puis, il faut donner aux personnes le temps de lire une lettre, de bien la lire, de sourire, de se moucher, de s'essuyer les yeux et de raisonner. Je vous l'ai déjà écrit, je ne peux pas écrire vite. D'ailleurs, votre lettre non plus, vous ne l'avez pas écrite vite. Pour un officier en service commandé qui part, vous en avez mis long. Mon chéri, ce n'est ce n’est pas un reproche et ne mettez pas vos sourcils sur le milieu de votre nez ! Ce n'est pas un reproche et c'en est un. Je me demande si je ne préférerez pas que vous m'auriez écrit : « Suis forcé partir avec capitaine. Baisers. » Comme un télégramme, quoi. Ne vous fâchez pas, je vous en prie. Laissez-moi vous mettre en premier tout ce qui n'est pas bon, le meilleur viendra après.
Voilà donc que vous partez, c'est détestable et même pire. Mais pourquoi vous en excusez-vous? J'ai dans l'idée que ce n'est pas de partir que vous vous excusez, mais de me quitter. Ah ! vous allez dire « cette Mitsou, je ne peux pas partir sans la quitter ! »

Que si. Ce n’est difficile qu’à expliquez mais pas à comprendre…Mon amour, mettez-vous une chose dans la tête : c'est que je vous aime. O je ne vous dis pas ça comme on fait un cadeau, au contraire. Mon pauvre chéri, je vous aime. Et je vous donne permission de vous écriez en le lisant : « Eh bien, me voilà frais ! » Une femme qui aime, même une petite bête comme moi, ça devient insupportable, ça comprend, ça devine,… Ça devient comme l'électricité quand le courant y est posé, une minute avant c’était un cordon et une boule en verre stupide, une minute après c’est un fil de feu qui éclaire tout.

Le bon côté pour vous de cet ennui qui vous arrive, c’est que je sais à présent que vous pouvez comptez sur moi. Comptez sur moi pour tout; pour vous attendre si vous voulez que je vous attende, pour deviner ce que vous auriez honte à me dire ; et comptez sur moi, si la fantaisie vous prend de me déclarer en face « c’est fini nous deux », pour vous montrer que je sais me conduire et qu’il n’y a pas besoin d’eau de mélisse ni de vinaigre.

J’ajoute encore que si ça vous convenez que je fasse un autre métier, que j’apprenne des choses, que je me change en ci ou en ça, j’en suis également capable, quand même ce ne serez que pour vous faire une distraction ou un sujet de conversation avec moi.
Est-ce que vous ne vous sentez pas un peu rassurez dans votre malheur que je vous aime ?
O, j’espère que oui. Moi, je me sens assez consolée dans le mien, parce que rien ne me le cache, surtout pas votre lettre. Mon Lieutenant Bleu bien-aimé, ce n’est pas difficile de voir que vous cherchez sans le vouloir à sautez piéjoints par-dessus notre rencontre d’hier.On ne peut pas être plus aimable que vous l’êtes pour notre petit passé de correspondance. Un mal élevé m'aurez écrit : « Je raffolais de toi avant de te connaître, effaçons nos dernières vingt-quatre heures et on va recommencer... » Mais ce ne serez pas la peine d'avoir été bien élevé, si ça ne vous servez pas à servir sur un joli plat ce que les autres vous envoyent par la figure.

« Bon », vous dites en lisant, « bon, cette Mitsou , elle s'est vexée. » Ni vexée ni désolée, mon chéri, et on me pousserez grand comme l'ongle que j'avouerez que je me sens plus à mon aize que ce matin. Pensez, je me demandais encore ce matin toute seule : « Mais qui est-ce qui me dira ce qu'il  pense de moi? » et naturellement, je ne comptez pas sur vous pour me renseigner. Dans votre milieu, on ne dit pas à une femme.: « Vous êtes la dernière des dernières », on lui dit : « Madame, mes respectueux hommages, je m'en vais achetez des ciga­rettes, attendez-moi un instant », et on la laisse là pour la vie. Je ne suis pas la dernière des dernières, et pourtant j'avais bien peur de ne jamais vous voir revenir, même en lettre...

A présent, le premier moment dur passé, je vois qu'il n'y a pas trop de grands dégâts.
« Allons », je me dis, « il m'écrit, il se rappelle de moi, il questionne, il veut savoir... » Vous saurez tout, mon chéri. Vous n'avez qu'à demander. Si j'aurez pré­féré la promenade de jour au lieu de notre prochaine nuit? Je n’hésite pas, j'aurai préféré la nuit. Mon amour, la nuit c'est moins embarrassant, c'est moins intime. Je serai toujours à peu près à la hauteur de vous, pourvu que je soie toute nue dans vos bras et couchée. Le plus terrible c'est qu'il faut nous relevez, et alors là je tremble devant vous. Tout ce que vous avez désirez inutilement de moi pendant que nous étions ensemble, moi je l'ai eu de vous. Je n'en ai pas encore fini de m'étonner que votre peau soit si douce, que vous avez l'air si sérieux en dormant, ni que vous couchez sans chemise. Je ne croyez pas que vous aviez les pieds si petits. Et, aussi je croyais qu'un jeune homme si raffiné, qui mange au restau­rant avec des petites manières et des précautions, allait s'occupez de toutes sortes de choses en faisant l'amour, et pas du tout ! Quand j'ai vu que vous ne vous occu­piez que de me prendre toute à la fois tout uniment, je ne peux pas vous dire comme j’étais contente. Alors, comment voulez-vous que je ne vous aime pas ?

Mon chéri, le difficile pour vous, c’était de ne pas être aimé de moi. Le presque impossible pour moi, c'est d'être aimée de vous. Je dis presque impos­sible, parce que je suis ainsi faite que je n'accepte pas dans mon esprit le pire des malheurs et le pire des bonheurs. « Trop raisonnable pour son âge, cette Mitsou! » qu'elles disent mes camarades. Si je ne l’étais pas, je n'aurez pas tant réfléchi la nuit dernière sur votre sommeil. Pendant que vous dormiez, mon amour, j'ai renoncez par avance au maximum de ce que vous pouviez me donnez. Mais c'était pour faire la part du feu, en espérant sauver de toi la moindre des choses... Tu me trouve bien humble! Ne crois pas que je mendie. Si tu me réponds « adieu Mit­sou », je n'en mourrai pas. J'ai un petit coeur assez dur, pour qu'on le nourrisse avec un chagrin. Je serais plutôt du côté de Gitanette, qu'on veut tout le temps consolez d'une grande peine qu'elle a et qui répond : « Je serai bien avancée quand je n'aurai plus de chagrin! à quoi est-ce que je m'occuperai après? »

« En attendant je m'entête à espérer mieux que le chagrin que tu pourrez me laisser. Tu m'as trouvez sur le bord d'une scène où je chantais trois couplets, et je n'avais pas dans la tête autant d'idées que de couplets. Ce qui t'a plut eu moi, c'est toi qui l'y a mis; mais venu de toi ou non, ça s'y est bien enraciné !  Au bout de quatre mois, est-ce que tu n'étais pas ému de me voir grandir? Le dommage c'est que, te voir paraître en personne, ça m'a fait rentrez tous mes bourgeons… N'empêche qu'une femme qui  a une obstination en amour, ça pousse vite. Ça fleuri, ça sait prendre une tournure, une couleur, à faire illusion aux plus délicats. Mon amour, je vais essayer de devenir ton illusion. C'est une ambition très grande, mon Cher Lieutenant Bleu, et vous ne m'avez pas invitée à une promenade qui peut faire le tour de la vie... Commençons donc par le plus facile, et si vous n'êtes pas tout à fait découragé; donnez-moi, je vous en prie, encore votre sommeil à côté de moi, encore la surprise de vous suivre si facilement jusqu'au plaisir, — accordez-moi la confiance et la bonne amitié de votre corps : peut-être qu'une nuit, à tâtons, tout doucement, elles m'amèneront enfin jus­qu'à vous.

                                                                             Mitsou

In, « Mitsou »
[sic] pour les fautes d’orthographe

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27 janvier 2008

Colette

Automne__dernier_soubressaut___Jean_Pierre_Delmur__zyeuter_


J'appartiens à un pays que j'ai quitté. Tu ne peux empêcher qu'à cette heure, s'y épanouisse au soleil, toute une chevelure
embaumée de forêts; rien ne peut empêcher, qu'à cette heure, l'herbe profonde y noie le pied des arbres d'un vert délicieux et apaisant, dont mon âme a soif.

Viens, toi qui l'ignores, viens que je te dise tout bas le parfum des bois de mon pays égale la fraise et la rose !
Tu jurerais, quand les taillis de ronces y sont en fleurs, qu'un fruit mûrit on ne sait où, - là-bas, ici, tout près, -
un fruit insaisissable qu'on aspire en ouvrant les narines.
Tu jurerais que l'automne pénètre et meurtrit les feuillages tombés, qu'une pomme trop mûre vient de choir, et tu la
cherches, et tu la flaires, ici, là-bas, tout près...

Et si tu passais en juin, entre les prairies fauchées, à l'heure où la lune ruisselle sur les meules rondes qui sont les dunes de mon pays, tu sentirais à leur parfum s'ouvrir ton coeur.
Tu fermerais les yeux , avec cette fierté grave dont tu voiles ta volupté et tu laisserais tomber la tête avec un muet soupir.

Et si tu arrivais un jour d'été, dans mon pays, au fond d'un jardin que je connais, un jardin noir de verdure et sans fleurs,
si tu regardais bleuir au lointain une montagne ronde où les cailloux, les papillons et les chardons se teignent du même azur
mauve et poussiéreux, tu m'oublierais et tu t'assoirais là pour n'en plus bouger jusqu'au terme de la vie.

Photo JP Delmur "Dernier soubresaut" (zyeuter)

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11 janvier 2008

Colette (Marguerite Moreno)

moreno___Joseph_Grani_


… A Bruxelles, comme ailleurs, son nomadisme authentique me donnait des leçons. Elle me regardait de haut ranger une table à écrire, planter trois fleurs dans un vase, disposer sur une assiette le gros raisin insipide et frais... Dans sa chambre elle avait déjà entr'ouvert une valise, suspendu le manteau écossais, jeté sur la table le journal et le paquet de cigarettes. En entrant chez elle je disais : « Ça sent déjà Marguerite Moreno ! » Car une fragrance personnelle, à laquelle mon excellent odorat fut toujours très sensible, signalait Marguerite. Rien d'axillaire*, rien qui vînt de la sueur humaine — « Je suis plus sèche qu'un cotret* », disait-elle, — rien qui s'aidât d'une essence ou d'une lotion.
La place où je lui donnais le baiser de bienvenue, sur le cou, au-dessous de l'oreille, embaumait, outre le tabac bien fumé, un parfum épidermique invariable et captivant. Hommes, qui fûtes nombreux à éprouver pour Marguerite un violent amour, vous n'avez pu ignorer, vous n'avez jamais oublié l'odeur qu'exhalait une peau noble et douce, blanche avec un reflet d'ambre errant sous sa blancheur !

Une chambre d'hôtel, et non la meilleure — une valise, ou deux valises, un manuscrit, un volume, deux volumes de vers. Un manteau, le manteau en tartan reversible, qu'elle prêtait à qui en avait besoin — il nous garda, mon meilleur ami et moi, d'une averse de grêle qui cinglait notre voiture découverte — de cet austère bagage elle tirait, de par sa seule volonté, des effets comiques. Parfois un soulier d'or ou d'argent, en scène, dépassait l'ourlet de sa jupe, chaussait un pied digne du vair et de la soie, un pied sans défaut né pour la liberté, la nudité, la fraîcheur des dalles, un pied comme celui de M'Barka, la danseuse chleuhe du pacha de Marra­kech...

[ … ]

Elle abaissait orgueilleusement ses paupières, avec une réserve que j'ai maintes fois, et pour moi seule, assimilée à la sensualité. Maintenant qu'elle ne sera plus jamais près de mon lit-divan, plus jamais au sein du chaud cabaret de Tonton, pourquoi priverais-je mon lecteur d'un trait entre cent, quand je m'essaie à un portrait de Marguerite ? Cette chute des paupières, qui lui servait à interrompre une phrase, à dérober une partie de sa pensée, c'était un des rares, un des brefs mouvements qui m'ont paru rapprocher, d'une signi­fication voluptueuse, le grand visage blanc et sévère de Moreno…

(Article de Colette publié dans le Figaro Littéraire du 11 septembre 1948)
In, «  Lettres de Colette à Marguerite Moreno » - Préface

Portrait de "Marguerite Moreno", Joseph Granié   (4ème quart 19è s.)

Axillaire : (bas lat. axilla, aisselle)
- qui appartient à l’aisselle ou qui est en rapport avec l’aisselle
- se dit d’un bourgeon ou d’un rameau situé à l’aisselle d’une feuille

cotret : (anc. fr.costerais, petit morceau)
Vx. fagot de bûchettes à brûler

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13 septembre 2007

Colette (vrilles)

vrilles___Jaufr__Rudel__flickr_



Les vrilles de la vigne

Autrefois, le rossignol ne chantait pas la nuit. Il avait un gentil filet de voix et s'en servait avec adresse du matin au soir, le printemps venu. Il se levait avec les camarades, dans l'aube grise et bleue, et leur éveil effa­rouché secouait les hannetons endormis, à l'envers des feuilles de lilas.

Il se couchait sur le coup de sept heures, sept heures et demie, n'importe où, souvent dans les vignes en fleur qui sentent le réséda, et ne faisait qu'un somme jusqu'au lendemain.

Une nuit de printemps, le rossignol dormait de­bout sur un jeune sarment, le jabot en boule et la tête inclinée, comme avec un gracieux torticolis. Pendant son sommeil, les cornes de la vigne, ces vrilles cas­santes et tenaces, dont l'acidité d'oseille fraîche irrite et désaltère, les vrilles de la vigne poussèrent si drues, cette nuit-là, que le rossignol s'éveilla ligoté, les pattes empêtrées de liens fourchus, les ailes im­puissantes...

Il crut mourir, se débattit, ne s'évada qu'au prix de mille peines, et de tout le printemps se jura de ne plus dormir, tant que les vrilles de la vigne pousse­raient.

Dès la nuit suivante, il chanta, pour se tenir éveil­lé :

Tant que la vigne pousse, pousse, pousse, je ne dormirai plus !
Tant que la vigne pousse, pousse, pousse...

Il varia son thème, l'enguirlanda de vocalises, s'éprit de sa voix, devint ce chanteur éperdu, enivré et hale­tant, qu'on écoute avec le désir insupportable de le voir chanter.

J'ai vu chanter un rossignol sous la lune, un rossi­gnol libre et qui ne se savait pas épié. Il s'interrompt parfois, le col penché, comme pour écouter en lui le prolongement d'une note éteinte... Puis il reprend de toute sa force, gonflé, la gorge renversée, avec un air d'amoureux désespoir. Il chante pour chanter, il chante de si belles choses qu'il ne sait plus ce qu'elles veulent dire. Mais moi, j'entends encore à travers les notes d'or, les sons de flûte grave, les trilles tremblés et cristallins, les cris purs et vigoureux, j'entends encore le premier chant naïf et effrayé du rossignol pris aux vril­les de la vigne :

Tant que la vigne pousse, pousse, pousse...

Cassantes, tenaces, les vrilles, d'une vigne amère m'avaient liée, tandis que dans mon printemps je dormais d'un somme heureux et sans défiance. Mais j'ai rompu, d'un sursaut effrayé, tous ces fils tors qui déjà tenaient à ma chair, et j'ai fui... Quand la tor­peur d'une nouvelle nuit de miel a pesé sur mes pau­pières, j'ai craint les vrilles de la vigne et j'ai jeté tout haut une plainte qui m'a révélé ma voix !...

Toute seule éveillée dans la nuit, je regarde à pré­sent monter devant moi l'astre voluptueux et morose... Pour me défendre de retomber dans l'heu­reux sommeil, dans le printemps menteur où fleurit la vigne crochue, j'écoute le son de ma voix... Par­fois, je crie fiévreusement ce qu'on a coutume de taire, ce qui se chuchote très bas - puis ma voix languit jusqu'au murmure parce que je n'ose poursui­vre...

Je voudrais dire, dire, dire tout ce que je sais, tout ce que je pense, tout ce que je devine, tout ce qui m'enchante et me blesse et m'étonne ; mais il y a toujours, vers l'aube de cette nuit sonore, une sage main fraîche qui se pose sur ma bouche... Et mon cri, qui s'exaltait, redescend au verbiage modéré, à la volubilité de l'enfant qui parle haut pour se rassurer et s'étourdir...

Je ne connais plus le somme heureux, mais je ne crains plus les vrilles de la vigne...

Photo Jaufré Rudel (flickr)

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01 juin 2007

Colette (Treille Muscate)

table_Colette

Son installation en Provence est symboliquement d'une nature très différente de ses autres déménagements. Elle renoue ici avec ses racines paternelles et se confronte ainsi à un versant jusqu'ici inexploré de ses origines; n'oublions pas que son père, le capitaine, était Tou­lonnais. Elle met beaucoup d'ardeur à installer sa « province » méridionale. Elle fait construire une véranda sous laquelle elle pourra dormir l'été et apporte surtout grand soin à l'agen­cement de son jardin. Elle le remodèle en brusquant les habi­tudes d'Étienne le jardinier plus habitué aux plates-bandes parallèles en « gril à côtelettes » et le voue volontairement au charme de la courbe afin d'obtenir «un jardin où l'on peut tout cueillir, tout manger, tout quitter et tout reprendre ». Pour l'occasion, elle redevient «jardinier, terrassier, poisson nageant et même un peu cuisinière », bêchant avant huit heu­res pour éviter les grandes chaleurs avec la même ardeur de «mettre au net» son jardin comme elle le ferait d'une belle page d'écriture : « La tomate, attachée à des palis, brillera de mille pommes, dès juin empourprées, et voyez combien pom­mes d'amour, aubergines violettes et piments jaunes vont enri­chir, groupés en un massif bombé à l'ancienne mode, mon enclos bourgeois... » (Prisons et paradis, 1932).
Riche de ses soins attentifs, baigné de « cascatelles de rosée » à l'aurore et arrosé d'eau de source au crépuscule, son jardin, « furibond de fleurs », exubérant paradis terres­tre, n'est qu'« explosions ». Les trois légumes « inséparables » laqués de vert, de violet et de rouge - la pomme d'amour, l'aubergine et le piment - s'arrondissent tout comme la courge lisse. La vigne croissante étire « ses cornes ». L'ail et l'oignon révérés haussent «leurs lances» au milieu d'une débauche de fleurs. « Sage, jardin, sage! N'oublie pas que tu vas me nourrir... Je te veux paré, mais de grâces potagères. Je te veux fleuri, mais non de ces tendres fleurs qu'un jour d'été crépitant de criquets calcine. Je te veux vert, mais foin des ver­dures inexorables, palmes et cactus, désolation de la fausse Afrique monégasque! Que l'arbouse s'allume à côté de l'orange, et soit le brandon de ce feu violet en nappe sur mes murailles : les bougainvillées. Et qu'à leurs pieds la menthe, l'estragon et la sauge se dressent, hauts assez pour que la main pendante, en cassant leurs ramilles, délivre des parfums impatients. Estra­gon, sauge, menthe, sarriette, pimprenelle qui ouvres à midi tes fleurs roses, fermées trois heures plus tard, je vous aime cer­tes pour vous-mêmes; mais je ne manque pas de vous requérir pour la salade, le gigot bouilli, la sauce relevée; je vous exploite » (Prisons et paradis, 1932). Les légumes du Midi font son régal : doux oignons blancs sucrés, aubergines « karagheu­ziennes », « démoniaque pot de basilic », tomate pourprée, ten­dre artichaut ou petites salades « ingénues ». Quant aux herbes, « rien qu'à les nommer on les chante »...

Sa table dressée sous la glycine de la terrasse ou à l'ombre du figuier se garnit de beignets d'aubergines, de tarte à l'anchois, de riz aux favouilles, de rascasse farcie, de raviolis de sa gardienne - la « mère Lamponi » -, d'un « poulet grillé en plein air sur des braises de fenouil et de romarin », de brochettes aux « friandises alternées : un petit foie, un petit lard, un brin de laurier, un champignon, un demi-rognon d'agneau, un petit lard ». Elle fait aussi une large place aux poissons de la Méditerranée pêchés à la « fouenne » par Julio, le pêcheur de Saint-Tropez, qui lui rapporte tous les jours quand « cinq heures tombent du clocher », « la rascasse rouge, la pieuvre d'agate, la girelle à baudrier d'azur ; l'affreux "ange" qui a des épaules comme un homme, la cliquetante langouste et le maquereau », qu'elle prépare soit « au coup de pied » soit en « une céleste cuisine » où l'ail et l'huile entrent à profusion. Ou bien, elle file à l'épicerie voisine s'approvi­sionner en sèches à la rouille, sardines farcies ou cannello­nis.
« L'ail enchante tous les mets. » A table, elle place à côté de son assiette une soucoupe pleine de «gouttes d'ail» qu'elle croque entre les plats et au cabaret du port où on connaît ses habitudes, « on lui en apporte en chapelets. Elle y mord de toutes ses dents et fourre le reste dans sa poche, pour la route ». Ce n'est pas pour Colette une habitude contractée auprès des Méridionaux. Déjà pour justifier ce penchant pris dès l'enfance, elle affirme qu'« un Bourguignon consommait autant et plus d'aulx qu'un Provençal». Colette avoue qu'elle sent « l'ail d'une manière homicide », qu'elle « engraisse à vue d'ail », s'inquiète si ses lettres sentent l'ail et invente une nou­velle formule de politesse pour clore les lettres à ses amis qu'elle embrasse de tout son coeur « à l'ail de Provence ». Pour tromper une petite faim dans la journée, avant ou après l'heure du bain, elle se prépare une « frotte d'ail », son délice, « un de ces chapons secs, croûte frottée d'huile, d'ail et de sel ».
Cet amour immodéré pour ail témoigne de son ancrage pro­fond, de son osmose avec des gens simples, pays et payses dont pendant de longs siècles on disait avec mépris qu'ils sen­taient l'ail. Tous les autres aromates de la famille des « allium » - oignon, poireau, échalote, etc. - étaient d'ailleurs appe­lés au Moyen Âge les « épices des pauvres ».

treille_muscate

In, « Colette gourmande »

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12 mai 2007

Colette

jeune_Tarantine___Schoenewerk___Ossiane

Nuit blanche

Il n'y a dans notre maison qu'un lit, trop large pour toi un peu étroit pour nous deux. Il est chaste tout blanc, tout nu; aucune draperie ne voile, en plein jour, son honnête candeur. Ceux qui viennent nous voir le regardent tranquillement, et ne détournent pas les yeux d'un air complice, car il est marqué, au milieu, d'un seul vallon moelleux, comme le lit d'une jeune fille qui dort seule. Ils ne savent pas, ceux qui entrent ici, que chaque nuit le poids de nos deux corps joints creuse un peu plus sous son linceul voluptueux, ce vallon pas plus large qu'une tombe.

Ô notre lit tout nu ! Une lampe éclatante, penchée sur lui, le dévêt encore. Nous n'y cherchons pas, au crépuscule l'ombre savante, d'un gris d'araignée, que filtre un dais de dentelle, ni la rose lumière d'une veil­leuse couleur de coquillage... Astre sans aube et sans déclin, notre lit ne cesse de flamboyer que pour s'en­foncer dans une nuit profonde et veloutée.
Un halo de parfum le nimbe; - il embaume, rigide et blanc, comme le corps d'une bienheureuse défunte. C'est un parfum compliqué qui surprend, qu'on respire attentivement, avec le souci d'y démêler l'âme blonde de ton tabac favori, l'arôme plus blond de ta peau si claire et ce santal brûlé qui s'exhale de moi; - mais cette agreste odeur d'herbes écrasées, qui peut dire si elle est mienne ou tienne ?
Reçois-nous ce soir, ô notre lit, et que ton frais vallon se creuse un peu plus sous la torpeur fiévreuse dont nous enivra une journée de printemps, dans les jardins et dans les bois !...

Je gis sans mouvement, la tête sur ta douce épaule je vais sûrement, jusqu'à demain, descendre au fond d'un noir sommeil, un sommeil si têtu, si fermé, que les ailes des rêves le viendront battre en vain. Je vais dormir... Attends seulement que je cherche, pour la plante de mes pieds qui fourmille et brûle, une place toute fraîche... Tu n'as pas bougé. Tu respires à long traits, mais je sens ton épaule encore éveillée, attentive à se creuser sous ma joue... Dormons... Les nuits de mai sont si courtes. Malgré l'obscurité bleue qui nous baigne, mes paupières sont encore pleines de soleil, de flammes roses, d'ombres qui bougent, balancées, et je contemple ma journée les yeux clos, comme on se penche, derrière l'abri d'une persienne, sur un jardin d'été éblouissant...

Comme mon coeur bat! J'entends aussi le tien sous mon oreille. Tu ne dors pas ? Je lève un peu la tête, devine la pâleur de ton visage renversé, l'ombre fauve de tes courts cheveux. Tes genoux sont frais comme deux oranges... Tourne-toi de mon côté, pour que leur miens leur volent cette lisse fraîcheur...
Ah! dormons!... Mille fois mille fourmis courent avec mon sang sous ma peau. Les muscles de mes mollets battent, mes oreilles tressaillent, et notre doux lit ce soir, est-il jonché d'aiguilles de pin ? Dormons! je le veux !

Je ne puis dormir. Mon insomnie heureuse palpite allègre, et je devine, en ton immobilité, le même accablement frémissant... Tu ne bouges pas. Tu espères que je dors. Ton bras se resserre parfois autour de moi, par tendre habitude, et tes pieds charmants s'enlacent au miens... Le sommeil s'approche, me frôle et fuit... Je le vois ! Il est pareil à ce papillon de lourd velours que poursuivais, dans le jardin enflammé d'iris... Tu te souviens ? Quelle lumière, quelle jeunesse impatiente exaltait toute cette journée !... Une brise acide et pressée jetait sur le soleil une fumée de nuages rapides, fanait en passant les feuilles trop tendres des tilleuls, et les fleurs du noyer tombaient en chenilles roussies sur nos cheveux, avec les fleurs des paulownias, d'un mauve pluvieux de ciel parisien... Les pousses des cassis que tu froissais, l'oseille sauvage en rosace parmi le gazon, la menthe toute jeune, encore brune, la sauge duvetée comme une oreille de lièvre - tout débordait d'un suc énergique et poivré, dont je mêlais sur mes lèvres le goût d'alcool et de citronnelle...

Je ne savais que rire et crier, en foulant la longue herbe juteuse qui tachait ma robe... Ta tranquille joie veillait sur ma folie, et quand j'ai tendu la main pour atteindre ces églantines, tu sais, d'un rose si ému - la tienne a rompu la branche avant moi, et tu as enlevé, une à une, les petites épines courbes, couleur de corail, en forme de griffes... Tu m'as donné les fleurs désar­mées...
Tu m'as donné les fleurs désarmées... Tu m'as don­né, pour que je m'y repose haletante, la place la meil­leure à l'ombre, sous le lilas de Perse aux grappes mûres... Tu m'as cueilli les larges bleuets de corbeilles, fleurs enchantées dont le cœur velu embaume l'abri­cot... Tu m'as donné la crème du petit pot de lait, à l'heure du goûter où ma faim féroce te faisait sourire... Tu m'as donné le pain le plus doré, et je vois encore ta main transparente dans le soleil, levée pour chasser la guêpe qui grésillait, prise dans les boucles de mes che­veux... Tu as jeté sur mes épaules une mante légère, quand un nuage plus long, vers la fin du jour, a passé ralenti, et que j'ai frissonné, toute moite, toute ivre d'un plaisir sans nom parmi les hommes, le plaisir ingénu des bêtes heureuses dans le printemps... Tu m'as dit: « Reviens... arrête-toi... Rentrons ! » Tu m'as dit...

Ah ! si je pense à toi, c'en est fait de mon repos. Quelle heure vient de sonner ? Voici que les fenêtres bleuissent. J'entends bourdonner mon sang, ou bien c'est le murmure des jardins, là-bas... Tu dors ? non. Si j'approchais ma joue de la tienne, je sentirais tes cils frémir comme l'aile d'une mouche captive... Tu ne dors pas. Tu épies ma fièvre. Tu m'abrites contre les mauvais songes; tu penses à moi comme je pense à toi, et nous feignons, par une étrange pudeur sentimentale, un paisible sommeil. Tout mon corps s'abandonne, détendu, et ma nuque pèse sur ta douce épaule ; - mais nos pensées s'aiment discrètement à travers cette aube bleue, si prompte à grandir...

Bientôt la barre lumineuse, entre les rideaux, va s'aviver, rosir... Encore quelques minutes, et je pourrai lire, sur ton beau front, sur ton menton délicat, sur ta bouche triste et tes paupières fermées, la volonté de paraître dormir... C'est l'heure où ma fatigue, mon insomnie énervées ne pourront plus se taire, où je jetterai mes bras hors de ce lit enfiévré, et mes talons méchants déjà préparent leur ruade sournoise...

Alors tu feindras de t'éveiller! Alors je pourrai réfugier en toi, avec de confuses plaintes injustes, des soupirs excédés, des crispations qui maudiront le jour déjà venu, la nuit si longue à finir, le bruit de la rue… Car je sais bien qu'alors tu resserreras ton étreinte, et que, si le bercement de tes bras ne suffit pas à me calmer, ton baiser se fera plus tenace, tes mains plus amoureuses, et que tu m'accorderas la volupté comme un secours, comme l'exorcisme souverain qui chasse de moi les démons de la fièvre, de la colère, de l'inquiétude... Tu me donneras la volupté, penchée sur moi, les yeux pleins d'une anxiété maternelle, toi qui cherches, à travers ton amie passionnée, l'enfant que tu n'as pas eu...

In, "Les vrilles de la vigne"
"La jeune Tarentine", Alexandre Schoenewerk, photo Ossiane


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14 mars 2007

Colette

Chanson de la danseuse.

O toi qui me nommes danseuse, sache, aujourd'hui, que je n'ai pas appris à danser.
Tu m'as rencontrée petite et joueuse, dansant sur la route et chassant devant moi mon ombre bleue. Je virais comme une abeille, et le pollen d'une poussière blonde poudrait mes pieds et mes cheveux couleur de chemin ...
Tu m'as vue revenir de la fontaine, berçant l'amphore au creux de ma hanche tandis que l'eau, au rythme de mon pas, sautait sur ma tunique en larmes rondes, en serpents d'argent, en courtes fusées frisées qui montaient glacées, jusqu'à ma joue ...
Je marchais lente, sérieuse, mais tu nommais mon pas une danse. Tu ne regardais pas mon visage, mais tu suivais le mouvement de mes genoux, le balancement de ma taille, tu lisais sur le sable la forme de mes talons nus, l'empreinte de mes doigts écartés, que tu comparais à celle de cinq perles inégales ...

Tu m'as dit : « Cueille ces fleurs, poursuis ce papillon ... », car tu nommais ma course une danse, et chaque révérence de mon corps penché sur les oeillets de pourpre, et le geste, à chaque fleur recommencé, de rejeter sur mon épaule une écharpe glissante ...
Dans ta maison, seule entre toi et la flamme haute d'une lampe, tu m'as dit : « Danse » ! et je n'ai pas dansé ...

Mais nue dans tes bras, liée à ton lit par le ruban de feu du plaisir, tu m'as pourtant nommée danseuse, à voir bondir sous ma peau, de ma gorge renversée à mes pieds recourbés, la volupté inévitable ...
Lasse, j'ai renoué mes cheveux, et tu les regardais, dociles, s'enrouler à mon front comme un serpent que charme la flûte...

J'ai quitté ta maison durant que tu murmurais : « La plus belle de tes danses, ce n'est pas quand tu accours, haletante, pleine d'un désir irrité et tourmentant déjà, sur le chemin, l'agrafe de ta robe ...
C'est quand tu t'éloignes de moi, calmée et les genoux fléchissants, et qu'en t'éloignant tu me regardes, le menton sur l'épaule ... Ton corps se souvient de moi, oscille et hésite, tes hanches me regrettent et tes seins me remercient...Tu me regardes, la tête tournée, tandis que tes pieds divinateurs tâtent et choisissent leur route...
Tu t'en vas, toujours plus petite et fardée par le soleil couchant, jusqu'à n'être plus, en haut de la pente, toute mince dans ta robe orangée, qu'une flamme droite, qui danse imperceptiblement...

Si tu ne me quittes pas, je m'en irai, dansant, vers ma tombe blanche.
D'une danse involontaire et chaque jour ralentie, je saluerai la lumière qui me fit belle et qui me vit aimée.
Une dernière danse tragique me mettra aux prises avec la mort, mais je ne lutterai que pour succomber avec grâce.
Que les dieux m'accordent une chute harmonieuse, les bras joints au-dessus de mon front, une jambe pliée et l'autre étendue, comme prête à franchir, d'un bond léger, le seuil noir du royaume des ombres...

Tu me nommes danseuse, et pourtant je ne sais pas danser...

in, "Les vrilles de la vigne"

Posté par oceania55 à 18:22 - Colette - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Colette

« Monsieur,
« Vous me demandez de venir passer une huitaine de jours chez vous, c'est-à-dire auprès de ma fille que j'adore. Vous qui vivez auprès d'elle, vous savez combien je la vois rarement, combien sa présence m'enchante, et je suis touchée que vous m'invitiez à venir la voir. Pourtant, je n'accepterai pas votre aimable invitation, du moins pas maintenant. Voici pourquoi : mon cactus rose va probablement fleurir ! C'est une plante très rare, que l'on m'a donnée, et qui, m'a-t-on dit, ne fleurit sous nos climats que tous les quatre ans. Or, je suis déjà une très vieille femme, et, si je m'absentais pendant que mon cactus rose va fleurir, je suis certaine de ne pas le voir refleurir une autre fois...
« Veuillez donc accepter, Monsieur, avec mon remerciement sincère, l'expression de mes sentiments distingués et de mon regret. »


Ce billet, signé «Sidonie Colette, née Landoy », fut écrit par ma mère à l'un de mes maris, le second. L'année d'après, elle mourait, âgée de soixante-dix-sept ans.
Au cours des heures où je me sens inférieure à tout ce qui m'entoure, menacée par ma propre médiocrité, effrayée de découvrir qu'un muscle perd sa vigueur, un désir sa force, une douleur la trempe affilée de son tranchant, je puis pourtant me redresser et me dire :
« Je suis la fille de celle qui écrivit cette lettre, - cette lettre et tant d'autres, que j'ai gardées. Celle-ci, en dix lignes, m'enseigne qu'à soixante-seize ans elle projetait et entreprenait des voyages, mais que l'éclosion possible, l'attente d'une fleur tropicale suspendait tout et faisait silence même dans son coeur destiné à l'amour. Je suis la fille d'une femme qui, dans un petit pays honteux, avare et resserré, ouvrit sa maison villageoise aux chats errants, aux chemineaux et aux servantes enceintes.
Je suis la fille d'une femme qui, vingt fois désespérée de manquer d'argent pour autrui, courut sous la neige fouettée de vent crier de porte en porte, chez des riches, qu'un enfant, près d'un âtre indigent venait de naître sans langes, nu sur de défaillantes mains nues... Puissé-je n'oublier jamais que je suis la fille d'une telle femme qui penchait, tremblante, toutes ses rides éblouies entre les sabres d'un cactus sur une promesse de fleur, une telle femme qui ne cessa elle-même d'éclore, infatigablement, pendant trois quarts de siècle... »
Maintenant que je me défais peu à peu et que dans le miroir peu à peu je lui ressemble, je doute que, revenant, elle me reconnaisse pour sa fille, malgré la ressemblance de nos traits... A moins qu'elle ne revienne quand le jour point à peine, et qu'elle ne me surprenne debout, aux aguets sur un monde endormi, éveillée, comme elle fut, comme souvent je suis, avant tous...
Avant presque tous, ô ma chaste et sereine revenante ; mais je ne pourrais te montrer ni le tablier bleu chargé de la provende des poules, ni le sécateur, ni le seau de bois... Debout avant presque tous, mais sur un seuil marqué d'un pas nocturne, mais demi-nue dans un manteau palpitant hâtivement endossé, mais les bras tremblants de passion et protégeant -ô honte, ô cachez-moi- une ombre d'homme, si mince...
« Ecarte-toi, laisse que je voie, me dirait ma très chère revenante... Ah ! N'est-ce pas mon cactus rose qui me survit, et que tu embrasses ? Qu'il a singulièrement grandi et changé ! ... Mais, en interrogeant ton visage, ma fille, je le reconnais. Je le reconnais à ta fièvre, à ton attente, au dévouement de tes mains ouvertes, au battement de ton coeur et au cri que tu retiens, au jour levant qui t'entoure, oui, je reconnais, je revendique tout cela. Demeure, ne te cache pas, et qu'on vous laisse tous deux en repos, toi et lui que tu embrasses, car il est bien, en vérité, mon cactus rose, qui veut enfin fleurir. »

in, "La naissance du jour"

Posté par oceania55 à 09:28 - Colette - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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