20 mars 2009
Jean-Paul Clébert

L'antre étrange
d'un écrivain heureux
Bon, j'ai jeté ma bile.
Voyons l'autre face, celle que je ne veux pas perdre. D'abord, travailler chez
soi est un grand bonheur. On se lève avec le jour, on se fait le café, on va
fumer la première cigarette sur la terrasse pour examiner la pousse des fleurs
ou la ponte des poules, on emmène sa fille à l'école et on ramène le pain
frais, on attend le facteur (refrain connu), on va faire un tour au jardin pour
considérer la hauteur des radis et on rentre dans sa bibliothèque, frais et
rose, on s'installe et on poursuit la phrase coupée la veille. En principe, ça
coule de source. A vitesse régulière, directement au propre, sans trop de
ratures. On ne s'interrompra qu'aux repas. Ou si passe un ami.
Ma bibliothèque a l'avantage
d'avoir comme au théâtre un côté cour (la place du village) et un côté jardin
(les terrasses). Le tout est de ne pas se laisser distraire par ce qui pourrait
s'y passer. Mais les quatre murs couverts à crouler de livres en tout genre me
contiennent et me protègent. Mes deux grandes tables (des comptoirs de bazars
anciens dont j'ai réduit la hauteur) sont couvertes de chemises gonflées de
tous les articles que je découpe sur cent sujets, et de piles de manuscrits en
train.
Le sol, avec son tapis
rouge usé à souhait, disparaît sous d'autres piles de journaux et de revues,
entre lesquelles il faut circuler avec précaution. Le tout sent la poussière
d'autrefois et le tabac caporal auxquels s'accommode cependant un philodendron
vivace dont les racines adventices se sont elles- mêmes repiquées entre les
lattes du parquet jamais nettoyé. De lourds rideaux rouges, glissant sur des
manches à balai, me séparent, l'hiver, des grands froids, et, la nuit, du monde
des vivants.
Et sur.un coin de table,
ma fille a sa place où elle vient le mercredi dessiner et découper, feuilleter
les livres de nature, ou collectionner à mon exemple ses propres documents
qu'elle classe aussi dans des dossiers. On travaille de concert. Et quand je
suis pris soudain d'une fringale de rangement, je remets en ordre mes
paperasses, les entasse ailleurs, débarrasse une des tables et y installe notre
train électrique auquel je joue autant qu'elle, surtout quand elle n'est pas
là.
Comme j'écris toujours
trois bouquins à la fois, le désordre préside forcément à mon étal. Un chat n'y
retrouverait pas ses petits. Mais comme aussi je suis maniaque, je sais
toujours où sont les papiers que je cherche. Il est vrai qu'à force de prendre
des notes, je perds la mémoire, faisant d'abord confiance à mes fichiers. Je me
heurte aussi à des problèmes de méthodologie, une science qui n'est pas mon
fort. Les articles que je découpe ou les fiches que je rédige concernent le
plus souvent plusieurs sujets ou plusieurs personnages. Je passe alors des
heures à "ventiler", c'est-à-dire à noter en trois endroits la
référence à un renseignement qu'il faut bien mettre quelque part. Étant donné
que je travaille à la fois sur des sujets d'histoire ancienne ou littéraire,
souvent fort éloignés dans le temps les uns des autres, sur les peintres et la
peinture, sur ce qu'on appelle le folklore et en général sur l'imaginaire, les
visiteurs s'accordent à considérer ce bureau comme un beau foutoir. C'est là
que dorment les amis de passage, parce que nous n'avons pas de chambre d'amis.
Certains s'extasient sur ce savant désordre, d'autres me regardent d'un oeil
inquiet.
In « Vivre en
Provence »
« Le
dossier », Alain Chayer
30 avril 2008
Jean-Paul Clébert

C'est fou ce que l'on
peut trouver de comestible aux environs mêmes d'un village. En particulier ces
salades, comme on dit improprement en ville. La salade n'est pas un légume,
mais la façon de préparer et de saler laitues, scaroles ou romaines. A la rigueur,
nous disons salade de champs pour désigner l'ensemble des pissenlits,
chicorées sauvages, ou cette espèce de mâche qu'on appelle doucette et qui
pousse toute seule sur les talus dénudés. On la ramasse à pleins paniers en
belle saison. Elle se fane vite, mais elle a un goût doux-amer des plus succulents.
Dans quelques jours, si ce beau temps continue, on trouvera des asperges
sauvages, pointes molles et tendres de ces asparagus épineux qui croissent
entremêlés aux ronces le long des haies. Bien sûr, deux bonnes heures suffisent
à peine pour en récolter une grosse poignée, guère plus épaisses qu'aiguilles à
tricoter, mais qui parfument merveilleusement les oeufs brouillés.
Déjà sont vigoureux les poireaux qui, sans la main de l'homme, tapissent le sous-bois
des oliveraies. Il y a aussi le persil retourné à sa propre nature et qui atteint
son mètre : on en fait des brassées qui, cuites avec des pommes de terre, font
des soupes goûteuses. Et l'ail lui aussi, plus parfumé que son confrère
cultivé.
Ainsi je ne pars jamais
dans les combes sans un panier et un couteau. Si je ne trouve pas de légumes,
ce qui serait bien le diable, du moins rapporterai-je du fenouil pour le
poisson, de la sariette pour le fromage, du thym pour le ragoût, de la marjolaine
pour la daube. Et puis il y a encore des vergers abandonnés où cueillir des
prunes, des pommes, des cerises redevenues amères et qu'on mettra dans
l'eau-de-vie, et des terrasses délaissées aux ronces où de vieux oliviers
donnent encore des fruits.
A la maison, on ne peut s'empêcher de trouver meilleur goût à tous ces aliments
grapillés.
C'est sans doute illusoire et naïf, mais le plaisir est là.
Photo Rosette de persil sauvage
