Voyage dans les mots

Textes, poèmes et phrases que j'aime.

22 mai 2008

Jean Clair

Ecrire___Marc_Dixon


Si lire le journal est la prière de l'homme mo­derne, écrire un journal est un acte de foi d'un ordre supérieur. On ne se contente pas de se mettre à l'écoute des autres pour se couler paresseusement dans le flot de l'Histoire. On se met à l'écoute attentive de soi pour s'en écarter, nager à contre- courant. On parie que la vie d'un individu, si banale et monotone, si pauvre soit-elle, touche, par sa simplicité même, à l'éternité.

 *

Je corrige mes textes aux divers moments de la journée, le matin, le soir, la nuit parfois si je me réveille. Chaque fois je les vois d'un oeil différent. Chaque moment du jour semble apporter une luci­dité autre, comme une lumière autre. C'est agir à la manière d'un peintre qui exerce ses repentirs selon les éclairages de son atelier.
Il n'est pas jusqu'à la nature du support qui influe sur la lecture et par conséquent sur la nature des repentirs. De même que le peintre voit autre­ment son projet selon qu'il est sur toile ou sur carton, de même, le texte tiré sur papier sera lu d'un oeil différent de celui vu sur l'écran, et fera appa­raître d'autres faiblesses.
Le plus curieux est sans doute la façon dont chaque quadrant du jour apporte sa note. Le matin propose le mot juste. Le soir, avec sa légère ébriété, offre le mot vrai.

In « Journal atrabilaire »
Photo Marc Dixon

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03 mai 2008

Jean Clair *

gnomon_humain___Leeloo_zyeuter


Dévisager

Quel privilège s'attache à ceux qui nous sont proches pour sembler vieillir moins vite que les autres ? Arrêté par un détail, il m'arrive de dévi­sager quelqu'un. La personne est âgée, les traits fatigués, les lèvres flétries, avec des rides autour des yeux, et je tente de donner un âge à l'inconnue : soixante ans, plus ? Et puis l'évidence me poigne : cet âge, c'est celui de A. ou de X., qui me sont si connus et que je crois si jeunes. Se peut-il qu'au regard d'un étranger, ils apparaîtraient ainsi, et que je ne les aie pas vus vieillir ? Je le soupçonne et ne veux l'accepter. Ils ont cet âge et sans doute accusent-ils, comme on dit, cet âge. Pourtant, ils me semblent plus vifs, plus lisses, plus lumineux, comme si le souvenir que je garde d'eux était tou­jours celui du premier moment où je les ai connus. Leur visage de jadis s'est revêtu d'un voile protec­teur, d'une crème régénératrice, d'une huile de jouvence qui les aura gardés pareils.

Au lieu de les dévisager et d'en décomposer les traits - comme on dit qu'un visage se décompose sous le coup d'une émotion, ou qu'il perd conte­nance - mon regard s'est déposé sur eux pour les recomposer, les retenir sous lui, comme un fard sur les portraits peints du Fayoum qui gardent l'appa­rence d'un temps depuis longtemps passé, ou comme une mince feuille d'or pareille à celle de ces masques qu'à Mycènes on posait sur la tête du défunt.

Ce masque d'or qu'est l'amour pour l'autre rachète la haine de soi qu'incarne si bien le masque d'or immuable de Dorian Gray, recouvrant l'hor­reur du néant.

In, "Journal atrabilaire", Gallimard 2006
Photo Leeloo (zyeuter)


* Conservateur des musées de France, d'abord au Centre Pompidou puis directeur du musée Picasso, Jean Clair a aussi exercé son activité dans de grands musées nord-américains et dirigé le centenaire de la Biennale de Venise. Auteur d'expositions internationales, comme Vienne, 1880-1938 ou récemment Mélancolie, il est l'auteur d'essais sur l'art et l'esthétique, traduits dans plusieurs langues.

Posté par oceania55 à 18:17 - Clair Jean - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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