Voyage dans les mots

Textes, poèmes et phrases que j'aime.

05 septembre 2008

Malek Chebel (Dune)

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Dune

Il est des lieux qui vous font rêver au jour ou à la nuit, d'autres qui font penser à la steppe ou à la toundra, d'autres, enfin, qui parlent d'eux- mêmes, pour eux-mêmes. La dune est de ceux- là. La dune folâtre avec le vent, se laisse caresser, soumise, se moule à sa force, se déploie en tous sens. À bien comprendre la dune, on dirait qu'elle est in-sensée : ni close ni ouverte sur l'abstraction angulaire, la dune « est ». En tout état de cause, ce non-sens, grâce au vent, est posé, par quelques pressions, par quelques touches, ocre et argent. Il n'y a pas de dune sans vent. Le vent est son architecte, l'artisan complice de cette aquarelle sertie de lumières. Amant irrépro­chable de versatilité, volage, «aux quatre vents » et dieu tout-puissant, le vent offre à la dune la tentation du départ facile et du changement.

La dune, aux multiples détours, se laisse pétrir, édifier, se défaire et, dans un pas d'adhésion totale, se refaire plus loin, reptile orgueilleux et ivre de soleil.

A chaque instant, la dune se déroule et se suc­cède à elle-même sans relâche, symbole de l'ordre évanescent, de la cohérence discrète, reflet d'une brise légère ou de forces dosées par l'infini, comme un vent venu de loin qui trouve en elle son principe. […]

 

A ses lecteurs, la dune livre le sens de la trace, de la brèche, de la crevasse. Elle livre son corps à leur regard et dicte une direction à prendre. Les nervures tracées par le vent à la surface azu­rée d'une dune de sable fin, lézardes indécises ou tertres figés par la solitude, font partie de son anatomie. Quoi de plus puissant qu'une figure mobile, qui se passe du temps pour durer et de l'espace pour exister ?

La brillance, le scintillement du grain, l'enve­loppe satinée des dunes lorsqu'elles s'élancent, horizontales, donnent le vertige à tout impru­dent. Cette vision hallucinatoire que crée le vide paradoxal est le propre de la dune en perpétuel miroitement avec le ciel et le balancement du sens.

 

 In « Le livre des séductions »
Photo Julie

Posté par oceania55 à 19:07 - Chebel Malek - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


19 mars 2008

Malek Chebel

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Points d'inflexion

Le point d'inflexion est un lieu du corps féminin, ou masculin, qui recèle une parcelle de charme, un espace sur lequel vagabondent le rêve et le sens. Le point d'inflexion agit comme un déclencheur et est censé émouvoir avant tout.

Tout le corps est ainsi parsemé de « points d'inflexion ». Étant donné leur nature dis­crète, ils ne se livrent vraiment qu'après une approche, qu'on pourrait appeler herméneu­tique, complexe. Chaque femme possède néces­sairement un capital de points d'inflexion qui, pour la plupart, résistent à l'âge. L'homme dis­pose d'un capital similaire, bien qu'il soit situé ailleurs.

La jeunesse d'un corps augmente la richesse des points d'inflexion, mais cette richesse ne se décline qu'au présent. Il est deux types de points d'inflexion : ceux qui sont visibles au premier abord, perceptibles par le tout-venant et ceux qui nécessitent une connaissance approfondie de la personne désirée afin d'être perçus, car leur découverte n'est pas à la portée de tout regard.

Dans le cadre ouvert de la séduction, seul le regard d'Autrui peut trouver en moi les points d'inflexion originaux et inhabituels, que je porte parfois même sans y prendre garde.

Sur le corps, un inventaire discret peut être dressé : il faut chercher le plus grand nombre de points d'inflexion dans les endroits de liaison : cou, attaches de la clavicule, épaules, aisselles, chute des reins, galbe des seins, cambrures fémi­nines ou courbures du torse masculin, paupières closes ou entrouvertes, lèvres.

Un point d'inflexion peut être indifféremment une tache, un creux, un grain de peau, une surface lisse, des plis aux coins des yeux, un cil recourbé, une lèvre ourlée... Les muqueuses sont généra­lement tapissées de points d'inflexion; l'épi­derme doux et élastique en regroupe un grand nombre.

Enfin, un troisième type de points d'inflexion, plus abstrait que les deux types précédents, peut naître à la lecture cinétique d'un geste, d'un mouvement de bras ou d'un déplacement de l'ensemble du corps.

La voix (fluidité, musicalité, chaleur, beauté) est chargée de signes algébriques positifs ou négatifs. Le chaud, le froid, le mou, le dur, le faible, le fort sont autant d'éléments qui don­nent un sens au tapis sensible de l'inflexion.
Un point d'inflexion est de signe constant. Le regard désirant de celui qui cherche à séduire est « informé » de cette touche délicatement enchâssée.

Le travail artificiel de la femme visant à accentuer ses moyens de séduction intervient le plus souvent en doublure de ses points d'in­flexion. À l'inverse, lorsqu'un artifice aussi apparent que le maquillage est imparfaitement exploité, il alourdit d'autant ce qu'il y a d'aérien dans le point d'inflexion. Chacun peut toutefois se prévaloir d'un quantum de séduction, lié à sa capacité de mettre à profit la versification innée de ses points d'inflexion dont la synthèse com­pose ce qui s'appelle communément « charme ».

Que ces « lieux de charme » deviennent des espaces de vagabondage, voilà à quoi aspirent ceux dont la nitescence* d'un regard ou l'infinité du point dérisoire, que décline l'inflexion, aiman­tent comme la fleur carnivore attire sa proie.

In, « Le livre des séductions "
Photo IVolgin (zyeuter)

*Nitescence : lueur, clarté, rayonnement

Posté par oceania55 à 17:48 - Chebel Malek - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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