08 décembre 2007
René Char (transmettre)

Tu es pressé d'écrire,
Comme si tu étais en retard sur la vie.
S'il en est ainsi fais cortège à tes sources.
Hâte-toi.
Hâte-toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance.
Effectivement tu es en retard sur la vie,
La vie inexprimable,
La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t'unir,
Celle qui t'est refusée chaque jour par les êtres et par les
choses,
Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments
décharnés
Au bout de combats sans merci.
Hors d'elle, tout n'est qu'agonie soumise, fin grossière.
Si tu rencontres la mort durant ton labeur,
Reçois-la comme la nuque en sueur trouve bon le mouchoir
aride,
En t'inclinant.
Si tu veux rire,
Offre ta soumission, jamais tes armes.
Tu as été créé pour des moments peu communs.
Modifie-toi, disparais sans regret
Au gré de la rigueur suave.
Quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit
Sans interruption,
Sans égarement.
Nul ne décèlera votre union.
29 septembre 2007
René Char (les philosophes)

Les philosophes d'origine sont les philosophes dont
l'existence, l'inspiration, la vue, l'arête et l'expression ne supportent que
très peu de temps l'intérieur cloisonné de la pensée didactique.
Ils sont tirés violemment du dehors pour s'unir sans précaution
à l'inconnu des êtres, à leur déroutante anthologie, ainsi qu'aux troubles
cycloniques de l'univers. Ils possèdent à leur insu un don de nouveauté
inaltérable : ils fécondent en s'étoilant et se fertilisent en se creusant.
Ils sont la solitude et le nombre, l'imaginaire et son aire
déchiquetée, d'un lointain de cristal, d'une approche de prairie. L'amont de la
philosophie ne peut être mesuré correctement par personne. Il s'enflamme dans
la nuit humaine et se perd derrière ses multiples tournants.
C'est à cette Histoire sans histoire que s'adossent les
poèmes qui se perpétuent en nous éveillant. Ainsi les philosophes et les poètes
d'origine possèdent-ils la Maison, mais restent-ils des errants, sans atelier,
ni maison.
C'est
l'écho que le vallon de Vachères, certains soirs, lance aux cieux voisins de
la mer.
Photo Sayaphone (zyeuter)
31 août 2007
René Char

24 juillet 2007
René Char
On ne fait pas un lit aux larmes comme à un visiteur de passage.
In, "Feuillets d'Hypnos"
17 juillet 2007
René Char (Livre de l'outil)

Un outil
dont notre main
privée de mémoire
découvrirait à tout
instant le bienfait
n’envieillirait pas,
conserverait intacte
la main.
René Char
En exergue de "Le livre de l'outil"
Avant-propos de René Char pour "Le livre de l'outil"
27 mars 1977
Qui ne vous envierait ce livre magique où toutes les image
naissent de la sueur, de la rosée, de l'invention, cette dernière s'effaçant
immédiatement, avec la rigueur de la forme, dans l'extase soudaine d'un art
dont l'Adam est la nécessité ? L' écriture, la vôtre, celle de vos associés,
trace admirablement les chemins complexes dans lesquels nous devons nous engager,
étape après étape.
Je souhaite à ce grand ouvrage le coeur de chacun, afin qu'il
entende, ce chacun, le battement souverain que le mien a peut-être être perdu
au cours des conversions multiples. Il ne pouvait, cela est vrai aussi, prendre
et comprendre simultanément, cet homme de l' énergie continue, que la peine et
l'amour sont au centre son propre mystère, et que grâce à l'outil individuel il
lui serait donné d'en conserver la meilleure part. Le profit, suivant volonté
des exploiteurs aveugles, ne passe pas, évidemment pressé qu'il est, par la
sublime lenteur de la main inspirée, ravisseuse. . .
Je suis sensible à votre pensée à l'égard de mon travail que
vous avez honoré en le citant.
Veuillez agréer, cher Monsieur, l'expression de mes
sentiments de profonde sympathie et d'estime.
René Char
L'âme à l'aveuglette
Une petite tige cylindrique en bois de sapin se révèle d'importance
capitale pour la sonorité du violon, et c'est sans doute pourquoi on lui reconnaît
la fibre transcendantale en l'appelant une âme. Sa mise en place demande de
l'oreille puisqu'elle s'effectue à l'aveuglette. Piquée au bout d'une tige
d'acier deux fois courbée, très fine (2 mm d'épaisseur), longue (44 cm) et
dotée d'un nom de récif pour désespérés - la pointe aux âmes -,
l'écharde de sapin se glisse par l'ouïe de droite et se cale entre la table et
le fond, à peu près sous le pied droit du chevalet. Il n'y a pas d'emplacement
exact de l'âme, chacun la situe là où il l'entend.
Le Luthier, extrait de "Le livre de l'outil", André Velter et Marie-José Lamothe
15 juillet 2007
René Char ( La flamme sédentaire)

La flamme sédentaire
Précipitons la rotation des astres et les lésions de
l'univers. Mais pourquoi la joie et pourquoi la douleur ? Lorsque nous
parvenons face à la montagne frontale, surgissent minuscules, vêtus de soleil
et d'eau, ceux dont nous disons qu'ils sont des dieux, expression la moins
opaque de nous-mêmes.
Nous n'aurons pas à les civiliser. Nous les fêterons
seulement, au plus près; leur logis étant dans une flamme, notre flamme
sédentaire.
In, « La nuit talismanique »
Photo Monia "Onirique" (zyeuter)
31 mai 2007
René Char (écriture)
Comment me vint l’écriture ? Comme un duvet d’oiseau sur ma vitre, en hiver.
Aussitôt s’éleva dans l’âtre une bataille de tisons qui n’a pas, encore à présent, pris fin.
19 mai 2007
René Char (Choix de parcelles)

Tiens vis-à-vis des autres ce que tu t’es promis à toi seul. Là est ton contrat.
*
A tous les repas pris en commun, nous invitons la liberté à s’asseoir.
La place demeure vide mais le couvert reste mis.
*
Tu ne peux pas te relire mais tu peux signer.
*
Vous tendez une allumette à votre lampe, et ce qui s’allume n’éclaire pas.
C’est loin, très loin de vous, que le cercle illumine.
*
Les plus pures récoltes sont semées dans un sol qui n’existe pas.
Elles éliminent la gratitude et ne doive qu’au printemps.
*
On ne se bat bien que pour les causes qu’on modèle soi-même
et avec lesquelles on se brûle en s’identifiant.
*
L’acte est vierge, même répété.
*
Vous serez une part de la saveur du fruit.
*
Ne t’attarde pas à l’ornière des résultats.
*
Ne te courbe que pour aimer. Si tu meurs, tu aimes encore.
*
« Je t’aime », répète le vent à tout ce qu’il fait vivre.
Je t’aime et tu vis en moi.
*
In, "Fureur et Mystère"
Photo modia.org
30 avril 2007
René Char (Lettera Amorosa)

Lettera Amorosa
Non è gia part’in voi che con
forz’invincibile d’amore tutt’a se non mi tragga.
Monteverdi.
Lettera Amorosa.
Temps en sous-oeuvre, années d'affliction... Droit naturel !
Ils donneront malgré eux une nouvelle fois l'existence à l'Ouvrage de tous les temps admiré.
Je te chéris. Tôt dépourvu serait l'ambitieux qui resterait incroyant en la femme, tel le frelon aux prises avec son habileté de moins en moins spacieuse. Je te chéris cependant que dérive la lourde pinasse de la mort.
« Ce fut, monde béni, tel mois d'Éros altéré, qu'elle illumina le bâti de mon être, la conque de son ventre : je les mêlai à jamais. Et ce fut à telle seconde de mon appréhension qu'elle changea le sentier flou et aberrant de mon destin en un chemin de parélie pour la félicité furtive de la terre des amants. »
* * *
Le cœur soudain privé, l’hôte du désert devient presque
lisiblement le coeur fortuné, le coeur agrandi, le diadème.
... Je n'ai plus de fièvre ce matin. Ma tête est de nouveau claire et vacante, posée comme un rocher sur un verger à ton image. Le vent qui soufflait du Nord hier fait tressaillir par endroits le flanc meurtri des arbres.
Je sens que ce pays te doit une émotivité moins défiante et des yeux autres que ceux à travers lesquels il considérait toutes choses auparavant. Tu es partie mais tu demeures dans l'inflexion des circonstances, puisque lui et moi avons mal. Pour te rassurer dans ma pensée, j'ai rompu avec les visiteurs éventuels, avec les besognes et la contradiction. Je me repose comme tu assures que je dois le faire. Je vais souvent à la montagne dormir. C'est alors qu'avec l'aide d'une nature à présent favorable, je m'évade des échardes enfoncées dans ma chair, vieux accidents, âpres tournois.
Pourras-tu accepter contre toi un homme si haletant?
Lunes et nuit, vous êtes un loup de velours noir, village, sur la veillée de mon amour.
« Scrute tes paupières », me disait ma mère, penchée sur mon avant-sommeil d'écolier. J'apercevais flottant un petit caillou, tantôt paresseux, tantôt strident, un galet pour verdir dans l'herbe. Je pleurais. Je l'eusse voulu dans mon âme, et seulement là.
Chant d'Insomnie :
« Amour hélant, l'Amoureuse viendra,
Gloria de l'été, ô fruits!
La flèche du soleil traversera ses lèvres,
Le trèfle nu sur sa chair bouclera,
Miniature semblable à l'iris, l'orchidée,
Cadeau le plus ancien des prairies au plaisir
Que la cascade instille, que la bouche délivre. »
Je voudrais me glisser dans une forêt où les plantes se refermeraient et s'éteindraient derrière nous, forêt nombre de fois centenaire, mais elle reste à semer. C'est un chagrin d'avoir, dans sa courte vie, passé à côté du feu avec des mains de pêcheur d'éponges. « Deux étincelles, tes aïeules », raille l'alto du temps, sans compassion.
Mon éloge tournoie sur les boucles de ton front, comme un épervier à bec droit.
L'automne! Le parc compte ses arbres bien distincts. Celui-ci est roux traditionnellement; cet autre, fermant le chemin, est une bouillie d'épines. Le rouge-gorge est arrivé, le gentil luthier des campagnes. Les gouttes de son chant s'égrènent sur le carreau de la fenêtre. Dans l'herbe de la pelouse grelottent de magiques assassinats d'insectes. Écoute, mais n'entends pas.
Parfois j'imagine qu'il serait bon de se noyer à la surface d'un étang où nulle barque ne s'aventurerait. Ensuite, ressusciter dans le courant d'un vrai torrent où tes couleurs bouillonneraient.
II faut que craque ce qui enserre cette ville où tu te trouves retenue. Vent, vent, vent autour des troncs et sur les chaumes.
J'ai levé les yeux sur la fenêtre de ta chambre. Astu tout emporté? Ce n'est qu'un flocon qui fond sur ma paupière. Laide saison où l'on croit regretter, où l'on projette, alors qu'on s'aveulit.
L'air que je sens toujours prêt à manquer à la plupart des êtres, s'il te traverse, a une profusion et des loisirs étincelants.
Je ris merveilleusement avec toi. Voilà la chance unique.
Absent partout où l'on fête un absent.
Je ne puis être et ne veux vivre que dans l'espace et dans la liberté de mon amour. Nous ne sommes pas ensemble le produit d'une capitulation, ni le motif d'une servitude plus déprimante encore. Aussi menons-nous malicieusement l'un contre l'autre une guérilla sans reproche.
Tu es plaisir, avec chaque vague séparée de ses suivantes. Enfin toutes à la fois chargent. C'est la mer qui se fonde, qui s'invente. Tu es plaisir, corail de spasmes.
Qui n'a pas rêvé, en flânant sur le boulevard des villes, d'un monde qui, au lieu de commencer avec la parole, débuterait avec les intentions?
Nos paroles sont lentes à nous parvenir, comme si elles contenaient, séparées, une sève suffisante pour rester closes tout un hiver; ou mieux, comme si, à chaque extrémité de la silencieuse distance, se mettant en joue, il leur était interdit de s'élancer et de se joindre. Notre voix court de l'un à l'autre; mais chaque avenue, chaque treille, chaque fourré, la tire à lui, la retient, l'interroge. Tout est prétexte à la ralentir.
Souvent je ne parle que pour toi, afin que la terre m'oublie.
Après le vent c'était toujours plus beau, bien que la douleur de la nature continuât.
Je viens de rentrer. J'ai longtemps marché. Tu es la Continuelle. Je fais du feu. Je m'assois dans le fauteuil de panacée. Dans les plis des flammes barbares, ma fatigue escalade à son tour. Métamorphose bienveillante alternant avec la funeste.
Dehors le jour indolore se traîne, que les verges des saules renoncent à fustiger. Plus haut, il y a la mesure de la futaie que l'aboi des chiens et le cri des chasseurs déchirent.
Notre arche à tous, la très parfaite, naufrage à l'instant de son pavois. Dans ses débris et sa poussière, l'homme à tête de nouveau-né réapparaît. Déjà miliquide, mi-fleur.
La terre feule, les nuits de pariade. Un complot de branches mortes n'y pourrait tenir.
S'il n'y avait sur terre que nous, mon amour, nous serions sans complices et sans alliés. Avant-coureurs candides ou survivants hébétés.
L'exercice de la vie, quelques combats au dénouement sans solution mais aux motifs valides, m'ont appris à regarder la personne humaine sous l'angle du ciel dont le bleu d'orage lui est le plus favorable.
Toute la bouche et la faim de quelque chose de meilleur que la lumière (de plus échancré et de plus agrippant) se déchaînent.
Celui qui veille au sommet du plaisir est l'égal du soleil comme de la nuit. Celui qui veille n'a pas d'ailes, il ne poursuit pas.
J'entrouvre la porte de notre chambre. Y dorment nos jeux. Placés par ta main même. Blasons durcis, ce matin, comme du miel de cerisier.
Mon exil est enclos dans la grêle. Mon exil monte à sa tour de patience. Pourquoi le ciel se voûte-t-il?
Il est des parcelles de lieux où l'âme rare subitement exulte. Alentour ce n'est qu'espace indifférent. Du sol glacé elle s'élève, déploie tel un chant sa fourrure, pour protéger ce qui la bouleverse, l'ôter de la vue du froid.
Pourquoi le champ de la blessure est-il de tous le plus prospère? Les hommes aux vieux regards, qui ont eu un ordre du ciel transpercé, en reçoivent sans s'étonner la nouvelle.
Affileur de mon mal je souffre d'entendre les fontaines de ta route se partager la pomme des orages.
Une clochette tinte sur la pente des mousses où tu t'assoupissais, mon ange du détour. Le sol de graviers nains était l'envers humide du long ciel, les arbres des danseurs intrépides.
Trêve, sur la barrière, de ton museau repu d'écumes, jument de mauvais songe, ta course est depuis longtemps terminée.
Cet hivernage de la pensée occupée d'un seul être que l'absence s'efforce de placer à mi-longueur du factice et du surnaturel.
Ce n'est pas simple de rester hissé sur la vague du courage quand on suit du regard quelque oiseau volant au déclin du jour.
Je ne confonds pas la solitude avec la lyre du désert. Le nuage cette nuit qui cerne ton oreille n'est pas de neige endormante, mais d'embruns enlevés au printemps.
II y a deux iris jaunes dans l'eau verte de la Sorgue. Si le courant les emportait, c'est qu'ils seraient décapités.
Ma convoitise comique, mon voeu glacé: saisir ta tête comme un rapace à flanc d'abîme. Je t'avais, maintes fois, tenue sous la pluie des falaises, comme un faucon encapuchonné.
Voici encore les marches du monde concret, la perspective obscure où gesticulent des silhouettes d'hommes dans les rapines et la discorde. Quelques-unes, compensantes, règlent le feu de la moisson, s'accordent avec les nuages.
Merci d'être, sans jamais te casser, iris, ma fleur de gravité. Tu élèves au bord des eaux des affections miraculeuses, tu ne pèses pas sur les mourants que tu veilles, tu éteins des plaies sur lesquelles le temps n'a pas d'action, tu ne conduis pas à une maison consternante, tu permets que toutes les fenêtres reflétées ne fassent qu'un seul visage de passion, tu accompagnes le retour du jour sur les vertes avenues libres.
* * *
Sur le franc-bord
I. IRIS.
1° Nom d'une divinité de la mythologie grecque, qui était la messagère des dieux. Déployant son écharpe, elle produisait l'arc-en-ciel.
2° Nom propre de femme, dont les poètes se servent pour désigner une femme aimée et même quelque dame lorsqu'on veut taire le nom.
3° Petite planète.
II. IRIS.
Nom spécifique d'un papillon, le nymphale iris, dit le grand mars changeant. Prévient du visiteur funèbre.
III. IRIS.
Les yeux bleus, les yeux noirs, les yeux verts, sont ceux dont l'iris est bleu, est noir, est vert.
IV. IRIS.
Plante. Iris jaune des rivières.
... Iris plural, iris d'Éros, iris de Lettera amorosa.
In, « La parole en archipel »
Peinture "Les Iris", Claude-Max Lochu
04 avril 2007
René Char

L'intelligence avec l'ange, notre primordial souci.
(Ange, ce qui, à l'intérieur de l'homme, tient à l'écart du compromis religieux,
la parole du plus haut silence, la signification qui ne s'évalue pas.
Accordeur de poumons qui dore les grappes vitaminées de l'impossible.
Connaît le sang, ignore le céleste.
Ange : la bougie qui se penche au nord du coeur. )
In, « Fureur et mystère »
Photo ?
