15 mai 2008
Jean-Claude Carrière

Tout personnage en charge
déclare aussitôt, avec fermeté, qu'il connaît la réalité des choses, qu'il en
voit les faiblesses et qu'il est capable d'y remédier. Il va réussir là où tous
les autres ont échoué.
Il nous cache ainsi sa faiblesse, qui est aussi la nôtre. De peur de nous
flanquer la panique, il dissimule ses doutes, il tait sa fragilité, son
incompétence partielle, bref tout ce qui est humain en lui. Bien entendu, quand
la crise arrive, il déçoit.
Si nous étions solides et
sûrs de nous, là encore, des êtres d'airain, de granit, nous n'aurions pas
besoin de Constitutions, de représentants, de syndicats. Nous n'aurions même
pas besoin de déclarer les droits de l'homme, puisque nous ne serions pas des
hommes.
Confusément, nous sentons
l'extrême importance de ces lois invisibles que nous avons écrites et que nous
transmettons. Nous savons que nos démocraties sont minées, assaillies sans
relâche, par l'ambition des uns, la corruption des autres, nous savons aussi
qu'elles recouvrent des différences de revenus abyssales et peu justifiées, au
nom de la liberté que nous avons de devenir riches et même très riches. Nous
savons tout cela : les lois de la République, si souvent invoquées, ne nous ont
pas changés. Ce papier n'a pas endurci notre verre.
Mais nous n'avons
qu'elles. Le lent travail des législateurs, de génération en génération,
s'adaptant aux courants successifs de nos vies, de nos moeurs, m'apparaît
souvent comme une cathédrale à l'écart, peu flamboyante, ignorée des touristes.
Cependant chacun, à son tour, y ajoute sa touche, corrige, raffine. Combien de
temps ce chef-d'oeuvre législatif, notre filet de sauvegarde, restera-t-il
tendu, sous les coups des misères sociales, de tant de pressions et de
dépressions ?
S'il se pourrit, s'il
crève, par quoi le remplacerons-nous ?
In « Fragilité », Odile Jacob poches
Photo, Projet de constitution 1791 annotée par Robespierre.
11 décembre 2007
Jean-Claude Carrière

Plaisir d’amour
cette
attirance précieuse dans cette union quasi divine quand les deux partenaires y
trouvent leur plaisir (plaisir simple, qui se passe généralement d'accessoires,
qui n'a besoin que de deux corps nus pour nous envahir), peut-être
laissons-nous de côté pour un moment la matière friable et menacée qui nous
compose.
Peut-être
même, pour une fois, en jouissons-nous.
Et
pas seulement parce que nous pouvons ainsi transmettre la vie, c'est-à-dire
donner naissance à d'autres individus qui seront tout aussi fragiles et exposés
que nous, mais d'abord, et surtout, parce que ce plaisir partagé nous élève un
moment au- dessus de nos inquiétudes, nous fait pénétrer dans un territoire où
les guets-apens sont abolis, où notre peur s'efface, où une force soudainement
découverte, celle de la jouissance, nous fournit sur un coussin de soie les dés
véritables de l'être.
Et
cela, paraît-il, touche plus fortement la femme. Deux histoires mythologiques,
l'une indienne et l'autre grecque, nous le confirment. Dans les deux cas, un
personnage a été successivement homme et femme. Il peut donc porter un
jugement sur la qualité de ce plaisir-là, pour l'un et l'autre sexe. Or, nous
disent les deux récits, le plaisir de la femme, quand il est atteint, est sans
conteste supérieur à celui de l'homme. Il est même, nous précise l'histoire
indienne, le plaisir le plus haut qui existe dans les trois mondes. Un plaisir
que les dieux nous envient. C'est dire.
Plaisir
d'amour ne dure qu'un moment, dit la chanson. Mais tout ne dure qu'un moment.
Il
est vrai que ces moments d'amour sont éphémères, mais c'est le cas de tous les
moments. Il est vrai, aussi, que ce désir- plaisir ne sera jamais satisfait que
par saccades, par illuminations rapides, et que nous retomberons
nécessairement dans notre routine. Il est vrai qu'il est rarement sans reproche
et sans amertume, que l'animal est triste après le coït (parfois), que l'acte
est guetté par la perversion, par le viol et la simple violence, par
l'obsession, par la monotonie.
Il
est vrai que nous connaissons des insatiables des deux sexes qui courent d'une
étreinte à l'autre sans parvenir à se rassurer, sans calmer par mille «
conquêtes » cette inquiétude d'être qui les habite, souvent décrite, souvent
analysée, souvent moquée, jamais domptée. Et c'est pourquoi tant d'écoles dites
de sagesse ont recommandé de renoncer à toute activité sexuelle en insistant sur
tous les embarras et dangers (dépit, jalousie, tromperie, obsessions et manies
diverses, crimes passionnels) qui accompagnent le plaisir comme une escorte de
pillards.
Je
tourne résolument le dos à tous les prêcheurs de chasteté, à tous les apôtres
de l'abstinence, qui interdisent ce qu'ils ignorent. Je prends le risque. Je
déteste les puritains, ceux qui sont perpétuellement malheureux du bonheur des
autres, les rabougris, les desséchés, les bande-à-l'ombre. Ceux qui affectent
de croire qu'il suffit de sortir sans parapluie pour arrêter l'orage. Il me
semble même que la vraie sagesse, si elle existe, passe obligatoirement par la
joie et par le plaisir. L'union heureuse des corps est peut-être le seul moment
— avec quelques ravissements esthétiques — où je tiens ma fragilité entre mes
bras. Elle m'échappe et elle me revient. Je l'apprécie. Mon plaisir incomparable
repose sur elle.
Si
j'étais inusable et puissant, sans doute ce plaisir me serait-il inaccessible.
Je
me méfie de la privation d'amour, volontaire ou imposée, et de ce que nous
appelons la pureté, mère d'amputations, d'anathèmes, de crimes, origine de
tant de misères, de corps à l'abandon et d'esprits dévastés.
Je
ne suis pas solide, mais je ne suis pas pur. Et ceci, à certains moments,
compense cela.
Les
femmes d'autrefois disaient dans les romans : « N'abusez pas de ma faiblesse. »
Les hommes, de leur côté, se targuaient de leur force de conquérants, de leurs
exploits. Faiblesse d'un sexe, force de l'autre. Même sous le masque agréable
d'une belle littérature, comme dans Les Liaisons dangereuses, la femme
doit céder à telle ou telle stratégie. La présidente de Tourvel n'échappera
pas à Valmont. Sa « chute » est inévitable, nous le savons d'avance, comme
celle d'une place forte. Littérature d'artilleur, littérature d'édredon aussi,
proche des vieux clichés du cinéma • un homme saisit brutalement une femme,
elle se débat, elle crie, elle tape des poings contre la poitrine de
l'agresseur — et quelques instants plus tard elle s'abandonne, pâmée.
Nous
avons vu cela mille fois. Mais au cinéma seulement.
Tout
serait à revoir dans ces attitudes faussées. Pour les femmes comme pour les
hommes, force et faiblesse sont mieux cachées, mieux partagées. Il n'est plus
simplement question d'un oui ou d'un non. La question ne se pose plus en ces
termes. D'ailleurs, y a-t-il encore une question ?
Photo Mimmo Jodice, "Mediterrâneo",
31 octobre 2007
Jean-Claude Carrière

Nous venons tous au monde
avec l'étiquette « fragile ». Un rien nous blesse et même nous tue. Accident,
maladie brutale, bombe dans le métro, une guerre, une balle perdue, une voiture
qui dérape ou qui explose dans la foule, un égorgeur, un court- circuit, un
crotale, un faux pas, tout peut être fatal. Des innocents sont morts de
piqûres d'abeilles, d'une chute dans un escalier, d'un coup de colère, d'un
éternuement. Nous mourons aussi dans notre sommeil, si notre coeur
s'immobilise.
Nous n'avons que notre
être, nous ne sommes rien d'autre. Dès notre venue dans ce monde, nous sommes à
la merci de la fin de l'être, c'est-à-dire de la mort, et ce risque s'aggrave
tandis que notre vie avance. Si souvent dit : nous ne voyons pas le bout du
chemin, nous savons simplement qu'il s'approche à chaque seconde.
Ce qui nous étonne, ce
que nous refusons avec indignation, avec même un sentiment d'injustice, ce
n'est pas tant la nécessité de mourir, que nous apprenons à accepter le long de
la vie à force de voir mourir les autres, que cette soudaineté imprévisible, cette
absence de garantie de vivre quelque temps encore, d'achever ce soir ce que
nous avons entrepris ce matin. La mort est postée à chaque instant de notre
parcours. Nous sentons même qu'elle s'avance à notre pas, qu'elle nous tient la
main, que par moments elle nous parle à voix basse. Comme sous l'effet d'un
caprice, d'un coup de fatigue ou de lassitude, elle peut soudain décider que
notre promenade s'achève. Ici, maintenant. Pas un souffle de plus. Nous vivons
avec cette possibilité que tout s'arrête brusquement et pour toujours, en
trébuchant, en avalant un os de poulet, en courant nous jeter dans la mer un
jour de chaleur.
Ou même en ne faisant
rien. Nous pouvons mourir en poussant un soupir, comme Diderot.
Cela pour ne parler que
des atteintes physiques à notre personne, celles qui nous blessent, nous
mutilent, en finissent avec la vie, en laissant de côté les attaques surprises
lancées contre notre conscience, notre pensée, contre notre sécurité intérieure,
et d'autres dommages intimes, secrets, rongeurs silencieux, d'autant plus
malfaisants qu'ils nous sont invisibles.
Tout mouvement est guetté
par l'arrêt. Aucun n'est lancé pour toujours. Et le fait que nous devinons en
nous, d'une manière permanente, depuis que nous sommes en âge de sentir et
d'identifier des différences entre les choses, plusieurs mouvements qui
s'enchevêtrent — du coeur, du sang, des poumons, sans compter ceux qui nous
sont insensibles, poussées des ongles, des cheveux, danses des neurones, des
globules — ne fait qu'aiguiser notre état d'alerte, car tous ces mouvements qui
composent notre vie peuvent à chaque instant céder la place à l'immobilité.
Nous le savons.
Serions-nous, à l'intérieur, d'une stabilité de marbre, nous nous sentirions
sans doute plus rassurés. Ce n'est pas le cas.
Menace commune, banale.
Nous sentons aussi, et
tout nous le confirme, que ces mouvements qui nous parcourent sont étrangement
solidaires et que, si un d'entre eux s'arrête, les autres l'imitent aussitôt, ce
qui casse à jamais notre vie, et cela même si certains nostalgiques racontent
avec fierté que les ongles des orteils de Napoléon ont continué de pousser
après sa mort, perçant ses bottes. Fait banal, paraît-il. Mais les légendes
sont faites parfois de ces détails-là.
L'impression de solidité
massive que peut donner l'apparence d'un corps n'offre aucune garantie de
durée. Cela, nous le savons aussi. Les roseaux survivent aux chênes. Des
architectures de muscles peuvent s'effondrer d'un seul coup, même sans
tempête. Et le contraire est aussi vrai : rien de plus chétif que le corps de
Gandhi Et pourtant rien de plus résistant. L'Empire britannique s'est incliné
devant ce squelette.
In, « Fragilité » (Odile Jacob poches)
Photo Bert Stern
