Voyage dans les mots

Textes, poèmes et phrases que j'aime.

15 mai 2008

Jean-Claude Carrière

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Tout personnage en charge déclare aussitôt, avec fermeté, qu'il connaît la réalité des choses, qu'il en voit les faiblesses et qu'il est capable d'y remédier. Il va réussir là où tous les autres ont échoué.

Le contraire serait impensable, un Premier ministre qui viendrait nous dire : « C'est une question que je ne connais pas bien. Très franchement, je ferai de mon mieux, mais je ne vois pas, aujourd'hui, comment résoudre ce problème. » Autrement dit un chef d'État qui nous dirait la vérité est inconcevable. Il dit tout savoir et tout pouvoir, à la manière (magique) des rois de jadis.

Il nous cache ainsi sa faiblesse, qui est aussi la nôtre. De peur de nous flanquer la panique, il dissimule ses doutes, il tait sa fragilité, son incompétence partielle, bref tout ce qui est humain en lui. Bien entendu, quand la crise arrive, il déçoit.

Si nous voulons souhaiter quelques beaux lendemains à la démocratie, c'est peut-être dans le sens d'une sincérité plus ouverte que nous devons tenter de la pousser. Nous devons nous rapprocher encore les uns des autres. Toute communication allant du tout-puissant qui sait au sujet qui ignore étant désormais impossible (car parfois, sur certains points, le sujet en sait plus que le maître), c'est par notre faiblesse commune que nous pouvons construire un avenir possible. Et par là seulement.

Ainsi, jusque dans l'exercice contemporain de la politique, nous retrouvons notre fragilité essentielle. Sachant, ou pressen­tant, qu'un souffle trop brutal, venu de n'importe où, pourrait nous balayer en un instant, nous voulons au moins léguer à nos descendants — si la calamité nous en laisse quelques-uns — un grappin à lancer vers les rochers du rivage. Et ce grappin est notre faiblesse.

Si nous étions solides et sûrs de nous, là encore, des êtres d'airain, de granit, nous n'aurions pas besoin de Constitutions, de représentants, de syndicats. Nous n'aurions même pas besoin de déclarer les droits de l'homme, puisque nous ne serions pas des hommes.

Confusément, nous sentons l'extrême importance de ces lois invisibles que nous avons écrites et que nous transmettons. Nous savons que nos démocraties sont minées, assaillies sans relâche, par l'ambition des uns, la corruption des autres, nous savons aussi qu'elles recouvrent des différences de revenus abys­sales et peu justifiées, au nom de la liberté que nous avons de devenir riches et même très riches. Nous savons tout cela : les lois de la République, si souvent invoquées, ne nous ont pas changés. Ce papier n'a pas endurci notre verre.

Mais nous n'avons qu'elles. Le lent travail des législateurs, de génération en génération, s'adaptant aux courants successifs de nos vies, de nos moeurs, m'apparaît souvent comme une cathédrale à l'écart, peu flamboyante, ignorée des touristes. Cependant chacun, à son tour, y ajoute sa touche, corrige, raffine. Combien de temps ce chef-d'oeuvre législatif, notre filet de sauvegarde, restera-t-il tendu, sous les coups des misères sociales, de tant de pressions et de dépressions ?

S'il se pourrit, s'il crève, par quoi le remplacerons-nous ?

In « Fragilité », Odile Jacob poches
Photo, Projet de constitution 1791 annotée par Robespierre.

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11 décembre 2007

Jean-Claude Carrière

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Plaisir d’amour

Dans un domaine, pourtant, cette fragilité paraît absente : dans le désir sexuel et dans l'acte qui le satisfait Peut-être, dans cette attirance précieuse dans cette union quasi divine quand les deux partenaires y trouvent leur plaisir (plaisir simple, qui se passe généralement d'accessoires, qui n'a besoin que de deux corps nus pour nous envahir), peut-être laissons-nous de côté pour un moment la matière friable et menacée qui nous compose.
Peut-être même, pour une fois, en jouissons-nous.
Et pas seulement parce que nous pouvons ainsi transmettre la vie, c'est-à-dire donner naissance à d'autres individus qui seront tout aussi fragiles et exposés que nous, mais d'abord, et surtout, parce que ce plaisir partagé nous élève un moment au- dessus de nos inquiétudes, nous fait pénétrer dans un territoire où les guets-apens sont abolis, où notre peur s'efface, où une force soudainement découverte, celle de la jouissance, nous fournit sur un coussin de soie les dés véritables de l'être.

Et cela, paraît-il, touche plus fortement la femme. Deux histoires mythologiques, l'une indienne et l'autre grecque, nous le confirment. Dans les deux cas, un personnage a été successive­ment homme et femme. Il peut donc porter un jugement sur la qualité de ce plaisir-là, pour l'un et l'autre sexe. Or, nous disent les deux récits, le plaisir de la femme, quand il est atteint, est sans conteste supérieur à celui de l'homme. Il est même, nous précise l'histoire indienne, le plaisir le plus haut qui existe dans les trois mondes. Un plaisir que les dieux nous envient. C'est dire.

Plaisir d'amour ne dure qu'un moment, dit la chanson. Mais tout ne dure qu'un moment.

Il est vrai que ces moments d'amour sont éphémères, mais c'est le cas de tous les moments. Il est vrai, aussi, que ce désir- plaisir ne sera jamais satisfait que par saccades, par illumina­tions rapides, et que nous retomberons nécessairement dans notre routine. Il est vrai qu'il est rarement sans reproche et sans amertume, que l'animal est triste après le coït (parfois), que l'acte est guetté par la perversion, par le viol et la simple violence, par l'obsession, par la monotonie.

Il est vrai que nous connaissons des insatiables des deux sexes qui courent d'une étreinte à l'autre sans parvenir à se rassurer, sans calmer par mille « conquêtes » cette inquiétude d'être qui les habite, souvent décrite, souvent analysée, souvent moquée, jamais domptée. Et c'est pourquoi tant d'écoles dites de sagesse ont recommandé de renoncer à toute activité sexuelle en insistant sur tous les embarras et dangers (dépit, jalousie, tromperie, obsessions et manies diverses, crimes passionnels) qui accompagnent le plaisir comme une escorte de pillards.

Je tourne résolument le dos à tous les prêcheurs de chasteté, à tous les apôtres de l'abstinence, qui interdisent ce qu'ils igno­rent. Je prends le risque. Je déteste les puritains, ceux qui sont perpétuellement malheureux du bonheur des autres, les rabou­gris, les desséchés, les bande-à-l'ombre. Ceux qui affectent de croire qu'il suffit de sortir sans parapluie pour arrêter l'orage. Il me semble même que la vraie sagesse, si elle existe, passe obliga­toirement par la joie et par le plaisir. L'union heureuse des corps est peut-être le seul moment — avec quelques ravissements esthétiques — où je tiens ma fragilité entre mes bras. Elle m'échappe et elle me revient. Je l'apprécie. Mon plaisir incom­parable repose sur elle.

Si j'étais inusable et puissant, sans doute ce plaisir me serait-il inaccessible.
Je me méfie de la privation d'amour, volontaire ou imposée, et de ce que nous appelons la pureté, mère d'amputa­tions, d'anathèmes, de crimes, origine de tant de misères, de corps à l'abandon et d'esprits dévastés.
Je ne suis pas solide, mais je ne suis pas pur. Et ceci, à certains moments, compense cela.

Les femmes d'autrefois disaient dans les romans : « N'abusez pas de ma faiblesse. » Les hommes, de leur côté, se targuaient de leur force de conquérants, de leurs exploits. Faiblesse d'un sexe, force de l'autre. Même sous le masque agréable d'une belle littérature, comme dans Les Liaisons dange­reuses, la femme doit céder à telle ou telle stratégie. La prési­dente de Tourvel n'échappera pas à Valmont. Sa « chute » est inévitable, nous le savons d'avance, comme celle d'une place forte. Littérature d'artilleur, littérature d'édredon aussi, proche des vieux clichés du cinéma • un homme saisit brutalement une femme, elle se débat, elle crie, elle tape des poings contre la poitrine de l'agresseur — et quelques instants plus tard elle s'abandonne, pâmée.

Nous avons vu cela mille fois. Mais au cinéma seulement.

Tout serait à revoir dans ces attitudes faussées. Pour les femmes comme pour les hommes, force et faiblesse sont mieux cachées, mieux partagées. Il n'est plus simplement question d'un oui ou d'un non. La question ne se pose plus en ces termes. D'ailleurs, y a-t-il encore une question ?

 In, « Fragilité »
Photo Mimmo Jodice, "Mediterrâneo",

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31 octobre 2007

Jean-Claude Carrière

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Nous venons tous au monde avec l'étiquette « fragile ». Un rien nous blesse et même nous tue. Accident, maladie brutale, bombe dans le métro, une guerre, une balle perdue, une voiture qui dérape ou qui explose dans la foule, un égorgeur, un court- circuit, un crotale, un faux pas, tout peut être fatal. Des inno­cents sont morts de piqûres d'abeilles, d'une chute dans un escalier, d'un coup de colère, d'un éternuement. Nous mourons aussi dans notre sommeil, si notre coeur s'immobilise.

Nous n'avons que notre être, nous ne sommes rien d'autre. Dès notre venue dans ce monde, nous sommes à la merci de la fin de l'être, c'est-à-dire de la mort, et ce risque s'aggrave tandis que notre vie avance. Si souvent dit : nous ne voyons pas le bout du chemin, nous savons simplement qu'il s'approche à chaque seconde.

Ce qui nous étonne, ce que nous refusons avec indignation, avec même un sentiment d'injustice, ce n'est pas tant la nécessité de mourir, que nous apprenons à accepter le long de la vie à force de voir mourir les autres, que cette soudaineté imprévisible, cette absence de garantie de vivre quelque temps encore, d'achever ce soir ce que nous avons entrepris ce matin. La mort est postée à chaque instant de notre parcours. Nous sentons même qu'elle s'avance à notre pas, qu'elle nous tient la main, que par moments elle nous parle à voix basse. Comme sous l'effet d'un caprice, d'un coup de fatigue ou de lassitude, elle peut soudain décider que notre promenade s'achève. Ici, main­tenant. Pas un souffle de plus. Nous vivons avec cette possibilité que tout s'arrête brusquement et pour toujours, en trébuchant, en avalant un os de poulet, en courant nous jeter dans la mer un jour de chaleur.
Ou même en ne faisant rien. Nous pouvons mourir en poussant un soupir, comme Diderot.

Cela pour ne parler que des atteintes physiques à notre personne, celles qui nous blessent, nous mutilent, en finis­sent avec la vie, en laissant de côté les attaques surprises lancées contre notre conscience, notre pensée, contre notre sécurité intérieure, et d'autres dommages intimes, secrets, rongeurs silencieux, d'autant plus malfaisants qu'ils nous sont invisibles.

Tout mouvement est guetté par l'arrêt. Aucun n'est lancé pour toujours. Et le fait que nous devinons en nous, d'une manière permanente, depuis que nous sommes en âge de sentir et d'identifier des différences entre les choses, plusieurs mouve­ments qui s'enchevêtrent — du coeur, du sang, des poumons, sans compter ceux qui nous sont insensibles, poussées des ongles, des cheveux, danses des neurones, des globules — ne fait qu'aiguiser notre état d'alerte, car tous ces mouvements qui composent notre vie peuvent à chaque instant céder la place à l'immobilité.

Nous le savons. Serions-nous, à l'intérieur, d'une stabilité de marbre, nous nous sentirions sans doute plus rassurés. Ce n'est pas le cas.
Menace commune, banale.

Nous sentons aussi, et tout nous le confirme, que ces mou­vements qui nous parcourent sont étrangement solidaires et que, si un d'entre eux s'arrête, les autres l'imitent aussitôt, ce qui casse à jamais notre vie, et cela même si certains nostalgiques racontent avec fierté que les ongles des orteils de Napoléon ont continué de pousser après sa mort, perçant ses bottes. Fait banal, paraît-il. Mais les légendes sont faites parfois de ces détails-là.

L'impression de solidité massive que peut donner l'appa­rence d'un corps n'offre aucune garantie de durée. Cela, nous le savons aussi. Les roseaux survivent aux chênes. Des architec­tures de muscles peuvent s'effondrer d'un seul coup, même sans tempête. Et le contraire est aussi vrai : rien de plus chétif que le corps de Gandhi Et pourtant rien de plus résistant. L'Empire britannique s'est incliné devant ce squelette.

In, « Fragilité » (Odile Jacob poches)
Photo Bert Stern

Posté par oceania55 à 11:23 - Carrière Jean-Claude - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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