01 janvier 2009
Francis Carco

Sarah, voluptueuse et
rousse, charme les serpents : dans sa tunique de satin vert constellé de verroterie,
elle appelle lascivement les étreintes larges et molles, intenses et lentes et
persuasives. Le tambourin nasille sur d'étranges rythmes, de plus étranges
motifs selon les paresseux enveloppements des boas engourdis et des tendres
pythons.
Et les quinquets
encrassent l'atmosphère crapuleuse de la baraque en planches : des odeurs
stagnent, senteurs des chairs moites et chaudes, parfums d'aisselles trempées,
de toisons prostituées à toutes les luxures, parfums violents où se définit
l'infecte puissance des muscs et des cambouis... La flamme des lampes est
lourde et charnellement triste. Et tous sont là : troupeau de mâles énervés,
les maxillaires durs et cruels, avec le même pli douloureux des lèvres et la
fixité du regard.
Sarah danse, souple dans
la spirale mouvante des monstres : elle s'échauffe peu à peu, petite prostituée
nerveuse, petite prostituée du délire... Elle entrelace la complexité des
rythmes et là danse l'enivre et les bêtes la violent d'une possession totale :
une étreinte lui lie la taille et l'enserre d'une volupté morbide. Elle danse
les cuisses baguées d'écailles, la gorge serrée d'une tendresse sans nom,
crispée, souillée, pamée, radieuse. Et, d'un geste grave, elle élève la tête en
triangle des monstres à fleur de bouche, les yeux démesurément élargis,
pétrifiés de peur, de terreur consentante.
Rita Hayworth

14 décembre 2008
Francis Carco

*
Les platanes, troués de
soleil, s'immobilisent dans le soir. Rien ne bouge. La ville se recueille et
s'il est ailleurs des boulevards et des faubourgs encombrés, ici on peut se
retrouver dans le silence. Le café lui-même dispose à ces méditations : il offre
ses longs fauteuils de rotin et ses absinthes qui, dans des gobelets de
cristal, semblent condenser tout un ciel de rêveries précieuses. Mais quelle
langueur vous pénètre, quel chaud à l'âme vous engourdit et vous accoude au
bras bienveillant des chaises longues ! Il ne faut plus bouger : il ne faut
plus remuer seulement la main. Il ne faut même pas abaisser la paupière.
Ma pipe couve.
Et toujours sous le dôme
— or et vert amortis — des platanes, la statue du bon roi René. On entend aussi
les fontaines harmonieuses dans le soir. Une buée les enveloppe. Ce sont des
fontaines d'eau chaude et d'eau froide. Le crépuscule accuse maintenant la
musicalité compliquée des lignes, des formes, des attitudes : car tous les
gestes sont influencés par l'heure. Je sens les cambrures lasses. Des
chevelures tordues vont se détendre, s'écrouler fabuleusement dans un éclat
brusque de lumière sur les épaules de femmes attentives. Et quel frisson les secouera
? Elles se blottiront alors davantage au creux des fauteuils, souples, très
pâles, très lentes, un peu crispées, elles qui, comme moi, devant des gobelets
de rêve, échafaudèrent de dédaigneuses imaginations.
Des roses de septembre
s'effeuillent au corsage des femmes et les arbres, atteints, eux aussi, par la
rêverie du soir et de l'automne, laissent par intervalles s'éparpiller des
traînes de feuilles...
Voici que tout s'efface dans les fumées on a l'impression d'être noyé de songe. Et c'est une paresse triste. Nous sommes le soir et c'est nous qui nous dispersons avec chaque feuille lorsque, dans le chavirement dernier de la lumière, des cloches sur la ville sonnent l'Angélus.

Aix-en-Provence
In « Poèmes en
Prose »
Photos Océania
