Voyage dans les mots

Textes, poèmes et phrases que j'aime.

14 janvier 2009

Roger Caillois (Au coeur de la pierre)

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Au coeur de la pierre, demeure le dessin splendide qui, comme les formes des nuages, comme le profil changeant des flammes et des cascades, ne représente rien. Il ne figura jamais, comme j'ai prétendu tout à l'heure, larve ni lémure, qui au vrai n'ont d'apparence que celle que leur prête l'imagination de l'homme; et il arrive qu'elle les fabrique à partir justement de ces dons du hasard.

Il n'y eut jamais d'image, jamais de signe, mais l'imprévisible résultat d'un jeu de pressions inex­piables et de températures telles que la notion même de chaleur n'a plus de sens.

En même temps, ces armoiries sont norme et canon de la beauté profonde, celle que, sur le rivage opposé, les rares réussites du génie s'efforcent d'enrichir ou de retrouver. Elles procurent en outre, prise sur le vif et à tel instant de son progrès, une coupe irrécusable faite dans le tissu de l'univers. Comme l'empreinte fossile, ce sceau, cette trace n'est pas effigie seulement, mais la chose elle-même par miracle stabilisée, qui témoigne de soi et des lois cachées de la lancée commune où la nature entière est entraînée.

De mes fragiles hypothèses, je ne retiens aucune. Je sais qu'elles relèvent, toutes de la même songerie, informée sans doute, mais aventureuse et quasi visionnaire. Il reste pourtant une donnée qui ne souffre guère contestation. Un minuscule cataclysme a suscité au sein du même corps un partage décisif.

D'une part, une masse homogène qui ne connaît la structure ni le nombre, qui s'étend partout identique à elle-même, sans plans privilégiés ni clivages faciles.

De l'autre, l'ordre et le réseau, l'angle imperturbable et la droite infaillible, les symétries rythmées comme merveilles de prosodie, les harmonieux polyèdres réguliers, dont un Grec savait déjà qu'ils n'étaient, ne pouvaient être et ne seraient éternellement que cinq, la naissance et aussitôt la perfection de la géométrie.

 

In « Pierres »

Photo Anne Van

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07 juin 2008

Roger Caillois

Renard_Robert___sculpture_Elan


Peintres et sculpteurs puisent souvent dans la nature plus que la matière première et le modèle de leurs oeuvres. Il leur arrive même d'annexer à celles-ci des éléments que la nature leur propose ou de constituer, avec ou sans retouches, leur butin en ouvrages originaux, qu'ils n'ont ensuite qu'à reconnaître au sens fort et juridique du terme. Au hasard d'une promenade, ils ramassent épaves séduisantes et débris inattendus. Il s'agit de trou­vailles fortuites : d'aubaines. En revanche, il ne paraît pas qu'ils entreprennent volontiers une pros­pection, sinon méthodique, du moins dirigée, des grandes réussites de la nature. En outre, ils recher­chent la surprise plutôt que la beauté, l'informe ou le difforme plutôt que la forme achevée, — qui demeurerait leur apport personnel, leur apanage.

J'imagine une quête ambitieuse qui, loin de se contenter d'objets de rencontre, s'efforcerait de réunir les plus remarquables manifestations des forces élémentaires, anonymes, irresponsables qui, enchevêtrées, composent la nature. Selon que ces forces sont d'usure ou de rupture, elles produisent des formes opposées, les unes douces et élusives, les autres rudes et comme lacérées. Entre ces extrêmes, se développe la géométrie des cristaux par où, jusque dans la matière inerte, se révèle un ordre.

In « Pierres »
Robert Renard « Elan »
sculpture en bronze d’après un bois sculpté

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25 mars 2007

Roger Caillois

pierres

Je parle de pierres qui ont toujours couché dehors ou qui dorment dans leur gîte et la nuit des filons. Elles n’intéressent ni l’archéologue ni l’artiste ni le diamantaire. Personne n’en fit des palais, des statues, des bijoux ; ou des digues, des remparts, des tombeaux. Elles ne sont ni utiles ni renommées. Leurs facettes ne brillent sur aucun anneau, sur aucun diadème. Elles ne publient pas, gravés en caractères ineffaçables, des listes de victoires, des lois d’Empire. Ni bornes ni stèles, pourtant exposées aux intempéries, mais sans honneur ni révérence, elles n’attestent qu’elles.

L’architecture, la sculpture, la glyptique, la mosaïque, la joaillerie n’en ont rien fait. Elles sont au début de la planète, parfois venues d’une autre étoile. Elles portent alors sur elles la torsion de l’espace comme le stigmate de leur terrible chute. Elles sont d’avant l’homme ; et l’homme, quand il est venu, ne les a pas marquées de l’empreinte de son art ou de son industrie. Il ne les a pas manufacturées, les destinant à quel usage trivial, luxueux ou historique. Elles ne perpétuent que leur propre mémoire…

[…]

Je parle des pierres plus âgées que la vie et qui demeurent après elle sur les planètes refroidies, quand elle eut la fortune d’y éclore. Je parle des pierres qui n’ont même pas à attendre la mort et qui n’ont rien à faire que laisser glisser sur leur surface le sable, l’averse ou le ressac, la tempête, le temps.

L’homme leur envie la durée, la dureté, l’intransigeance et l’éclat, d’être lisses et impénétrables, et entières même brisées. Elles sont le feu et l’eau dans la même transparence immortelle, visitée parfois de l’iris et parfois d’une buée. Elles lui apportent, qui tiennent dans sa paume, la pureté, le froid et la distance des astres, plusieurs sérénités…

In, "Pierres"   -   Photo Anne V

Posté par oceania55 à 15:00 - Caillois Roger - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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