07 mai 2008
Michel Butor

Le toit
Sculpture de sable, Alain Durant
02 août 2007
Michel Butor

Pour Marsyas et Oreste,
Lectures transatlantiques
Ramper avec le serpent
se glisser parmi les lignes
rugir avec la panthère
interpréter le moindre signe
se prélasser dans les sables
se conjuguer dans les herbes
fleurir de toute sa peau
Plonger avec le dauphin
naviguer de phrase en phrase
goûter le sel dans les voiles
aspirer dans le grand vent
la guérison des malaises
interroger l'horizon
sur la piste d'Atlantide
Se sentir pousser des ailes
adapter masques et rôles
planer avec le condor
se faufiler dans les ruines
caresser des chevelures
Brûler dans tous les héros
S'éveiller s'émerveiller.
Tableau "Hisser la voile", Michel Brosseau
25 mars 2007
Michel Butor

Les bibliothèques
Rangés dans leurs casiers comme des bouteilles les volumes fermentent à l'intérieur de la grande cave aux lampadaires doux sur les fronts ridés ou bouclés qui se penchent dans le déchiffrement de leurs annotations. Par ici les dictionnaires, l'espalier des langues; dans cette galerie les cristallisations des sonnets et des haïku, la joaillerie des ballades. On ouvre une grille et c'est la haute salle de lecture avec ses verrières qui répercutent les somnolences, les feuilletements, les émerveillements. Comme une vrille de volubilis la longue phrase s'entortille autour de la rambarde qui longe les balcons des romans-fleuves avec leurs péniches de familles, d'héritages, d'affrontements, d'effondrements, d'écoeurements et de baisers. Plus loin les rayons de l'Histoire Naturelle avec les herbiers et les flores; les oiseaux, s'envolant quand on tourne les pages, virent autour des colonnes de fer, effleurent les crânes et reviennent dormir dans leur volière de cuir ou de toile; les rugissements des fauves et le passage des poissons devant ces fenêtres d'aquarium.
Quelques marches et voici les bibles enluminées sous leurs vitrines, les recueils d'estampes avec trompettes, chimères, désastres et caprices, les albums avec leurs introductions et détails en noir ou en couleurs; puis on débouche sur les atlas, les guides, les horaires, les photographies des pays lointains - à nous les oasis, les archipels, les icebergs, les palétuviers! -, l'alcool des traductions, le parfum des originaux.
Une porte semblable à celle d'un coffre-fort mène aux manuscrits dont les paraphes et les accents se retournent dans leurs draps tranquilles, surveillés par leurs infirmières chuchotantes qui les aèrent et les caressent. Certains ont des chambres particulières avec divans, fauteuils, bibelots, microscopes et lanternes de projection; et l'on pourrait continuer jusqu'aux laboratoires où l'on fait avouer les palimpsestes, les encres de sympathie, on développe les clichés; où l'on analyse les fibres, on décolle et recolle, tranche, baigne, recoud, reconstitue dans un virevoltement perpétuel de paragraphes et de signatures, avec le tintement des éprouvettes et les fustigations des machines à écrire. Délices de ces appartements, de ces suites à pupitres et miroirs, monte-charges, tapis roulants, enregistreurs et décodeurs, tapisseries et gardemanger.
La laine des siècles s'y amasse en nuages de phylactères sentencieux. Et tout en bas les fichiers, les ordinateurs, les cliquètements des bobines, les sas pour le profond hangar où l'on nourrit les satellites beaux parleurs, l'observatoire des échos.
In, « Anthologie nomade »
