04 avril 2009
André Breton (Reverdy)

[...] Ce qui se prête
bien mieux à notre réunion [vers 1919, 1920], c'est la pièce presque nue où
nous reçoit Pierre Reverdy, généralement le dimanche. Il habite au haut de
Montmartre, rue Cortot, à quelques pas de la rue des Saules.
L'étonnant « climat » qui règne ici, rien ne peut en donner idée comme cette
admirable phrase de Reverdy lui-même, qui ouvre « La lucarne ovale »
:
« En ce temps-là le charbon
était devenu aussi précieux
et rare que des pépites d'or
et j'écrivais dans un grenier
où la neige, en tombant
par les fentes du toit,
devenait bleue. »
Une telle façon de dire
n'a pour moi rien perdu de son enchantement. Instantanément, elle me
réintroduit au coeur de cette magie verbale qui, pour nous, était le domaine où
Reverdy opérait.
Il n'y avait eu qu'Aloysius Bertrand et Rimbaud à s'être avancés si loin dans
cette voie.
Pour ma part, j'aimais et j'aime encore - oui, d'amour - cette poésie pratiquée
à larges coupes dans ce qui nimbe la vie de tous les jours, ce halo d'appréhensions
et d'indices qui flotte autour de nos impressions et de nos actes.
Il taillait dedans comme au hasard : le rythme qu'il s'était créé était
apparemment son seul outil, mais cet outil ne le trahissait jamais ; il était
merveilleux. Reverdy était beaucoup plus théoricien qu'Apollinaire : il eût même été pour nous un maître idéal s'il
avait été moins passionné dans la discussion, plus véritablement soucieux des
arguments qu'on lui opposait, mais il est vrai que cette passion entrait pour
beaucoup dans son charme.
Nul n'a mieux médité et su faire méditer sur les moyens profonds de la poésie.
Rien ne devait, par la suite, avoir plus d'importance que ses thèses sur
l'image poétique.
Il n'est, non plus, personne qui, de la longue ingratitude du sort, ait montré
un détachement plus exemplaire.
(Entretiens avec André
Parinaud, «Le Point du jour», Gallimard, 1952.)
Photo Océania
28 février 2009
André Breton (Vigilance)

Vigilance
A Paris la tour
Saint-Jacques chancelante
Pareille à un tournesol
Du front vient
quelquefois heurter la Seine et son ombre glisse imperceptiblement parmi les
remorqueurs
A ce moment sur la pointe
des pieds dans mon sommeil
Je me dirige vers la chambre
où je suis étendu
Et j'y mets le feu
Pour que rien ne subsiste
de ce consentement qu'on m'a arraché
Les meubles font alors
place à des animaux de même taille qui me regardent fraternellement
Lions dans les crinières
desquels achèvent de se consumer les chaises
Squales dont le ventre
blanc s'incorpore le dernier frisson des draps
A l'heure de l'amour et
des paupières bleues
Je me vois brûler à mon
tour je vois cette cachette solennelle de riens
Qui fut mon corps
Fouillé par les becs
patients des ibis du feu
Lorsque tout est fini
j'entre invisible dans l'arche
Sans prendre garde aux
passants de la vie qui font sonner très loin leurs pas traînants
Je vois les arêtes du
soleil
A travers l'aubépine de
la pluie
J'entends se déchirer le
linge humain comme une grande feuille
Sous l'ongle de l'absence
et de la présence qui sont de connivence
Tous les métiers se
fanent il ne reste d'eux qu'une dentelle parfumée
Une coquille de dentelle
qui a la forme parfaite d'un sein
Je ne touche plus que le
coeur des choses je tiens le fil
In "Le revolver
à cheveux blancs"
Photo Mzelle Biscotte
(flickr)
18 janvier 2009
André Breton (Tu sauras plus tard...)

Tu sauras plus tard,
quand je ne vaudrai plus la pluie pour me pendre, quand le froid, appuyant ses
mains sur les vitres, là où une étoile bleue n'a pas encore tenu son rôle, à la
lisière d'un bois, viendra dire à toutes celles qui me resteront fidèles sans
m'avoir connu : « C'était un beau capitaine, galons d'herbes et manchettes
noires, un mécanicien peut- être qui rendait la vie pour la vie. Il n'avait pas
d'ordres à faire exécuter pour cela, c'eût été trop doux mais la fin de ses
rêves était la signification à donner aux mouvements de la Balance céleste qui
le faisait puissant avec la nuit, misérable avec le jour. Il était loin de
partager vos joies et vos peines ; il ne coupait pas la poire en quatre.
C'était un beau capitaine. Dans ses rayons de soleil il entrait plus d'ombre
que dans l'ombre mais il ne brunit vraiment qu'au soleil de minuit. Les cerfs
l'étourdissaient dans les clairières, surtout les cerfs blancs dont les cors
sont d'étranges instruments de musique. Il dansait alors, il veillait à la libre
croissance des fougères dont les crosses blondes se détendent depuis dans vos
cheveux. Peignez pour lui vos cheveux, peignez-les sans cesse, il ne demande
pas autre chose. Il n'est plus là mais il va revenir, il est peut-être déjà
revenu, ne laissez pas une autre puiser à la fontaine : s'il revenait, ce
serait sans doute par là. Peignez vos cheveux à la fontaine et qu'ils inondent
avec elle la plaine. »
Et tu verras dans les
entrailles de la terre, tu me verras plus vivant que je ne suis à cette heure
où le sabre d'abordage du ciel me menace. Tu m'entraîneras plus loin qu'où je
n'ai pu aller, et tes bras seront des grottes hurlantes de jolies bêtes et
d'hermines. Tu ne feras de moi qu'un soupir, qui se poursuivra à travers tous
les Robinsons de la terre. Je ne suis pas perdu pour toi : je suis seulement à
l'écart de ce qui te ressemble, dans les hautes mers, là où l'oiseau nommé
Crève-Coeur pousse son cri qui élève les pommeaux de glace dont les astres du
jour sont la garde brisée.
In « Poisson soluble »
Photo Océania
10 janvier 2009
André Breton (Dans la craie...)

Dans la craie de l'école
il y a une machine à coudre ; les petits enfants secouent leurs boucles de
papier argenté. Le ciel est un tableau noir sinistrement effacé de minute en
minute par le vent.
« Vous savez ce qu'il
advint des lis qui ne voulaient pas s'endormir » commence le maître, et les
oiseaux de faire entendre leur voix un peu avant le passage du dernier train.
La classe est sur les plus hautes branches du retour, entre les verdiers et les
brûlures. C'est l'école buissonnière dans toute son acception.
Le prince des mares, qui
porte le nom d'Hugues, tient les rames du couchant. Il guette la roue aux mille
rayons qui coupe le verre dans la campagne et que les petits enfants, du moins
ceux qui ont des yeux de colchique, accueilleront si bien. Le passe-temps
catholique est délaissé. Si jamais le clocher retourne aux grains de maïs, c'en
sera fini des usines même et le fond des mers ne s'illuminera plus que sous
certaines conditions.
Les enfants brisent les
vitres de la mer à cette heure et prennent des devises pour approcher du
château. Ils laissent passer leur tour dans les rondes de nuit et comptent sur
leurs doigts les signes dont ils n'auront pas à se défaire.
La journée est fautive et
s'attache à ranimer plutôt les sommeils que les courages. Journée d'approche
qui ne s'est pas élevée plus haut qu'une robe de femme, de celles qui font le
guet sur les grands violons de la nature. Journée audacieuse et fière qui n'a
pas à compter sur l'indulgence de la terre et qui finira bien par lier sa gerbe
d'étoiles comme les autres quand les petits enfants rentreront, l'oeil en
bandoulière, par les chemins du hasard.
Nous reparlons de cette
journée entre haut et bas, dans les cours royales, dans les imprimeries. Nous
en reparlerons pour nous en taire.
In « Poisson
soluble »
10 décembre 2008
André Breton (Main première)
Main première
Avant comme après cette enquête, c’est la résonance intime qui compte
: sans elle au départ on est presque irrémédiablement démuni et rien de ce
qu’on aura pu apprendre n’y pourra suppléer si, chemin faisant, elle est
perdue.
[...] on n'y insistera
jamais trop : il n'y a que le seuil émotionnel qui puisse donner accès à
la voie royale : les chemins de la connaissance, autrement, n'y mènent
jamais. »
préface « Un art
à l'état brut », Karel Kupka, 1962
Tableau Robert Renard
« Ligne de vie III »
15 juin 2008
André Breton

La poésie se fait dans un
lit, comme l'amour
Ses draps défaits sont l'aurore des choses
17 mars 2008
André Breton

Les écrits s’en
vont
Que lorsqu'on ne lit pas
on contemple cette femme avec tristesse
Sans oser lui parler sans
oser lui dire qu'elle est si belle
Que ce qu'on va savoir n'a pas de prix
Cette femme passe
imperceptiblement dans un bruit de fleurs
Parfois elle se retourne
dans les saisons imprimées
Et demande l'heure ou
bien encore elle fait mine de regarder des bijoux bien en face
Comme les créatures
réelles ne font pas
Et le monde se meurt une
rupture se produit dans les anneaux d'air
Un accroc à l'endroit du
coeur
Les journaux du matin
apportent des chanteuses dont la voix a la couleur du sable sur des rivages
tendres et dangereux
Et parfois ceux du soir
livrent passage à de toutes jeunes filles qui mènent des bêtes enchaînées
Mais le plus beau c'est
dans l'intervalle de certaines lettres
Où des mains plus
blanches que la corne des étoiles à midi
Ravagent un nid
d'hirondelles blanches
Pour qu'il pleuve
toujours
Si bas si bas que les ailes
ne s'en peuvent plus mêler
Des mains d'où l'on remonte à des bras si légers que la vapeur des prés dans
ses gracieux entrelacs au-dessus des étangs est leur imparfait miroir
Des bras qui ne
s'articulent à rien d'autre qu'au danger exceptionnel d'un corps fait pour
l'amour
Dont le ventre appelle
les soupirs détachés des buissons pleins de voiles
Et qui n'a de terrestre
que l'immense vérité glacée des traîneaux de regards sur l'étendue toute
blanche
De ce que je ne reverrai plus
A cause d'un bandeau merveilleux
Qui est le mien dans le
colin-maillard des blessures.
In, « Le Révolver à cheveux blancs » 1932
Tableau Leonor Fini, ?
17 février 2008
André Breton (Toujours...)

Toujours pour la
première fois
Toujours pour la première fois
C’est à peine si je te connais de vue
Tu rentres à telle heure de la nuit dans une maison
oblique à ma fenêtre
Maison tout imaginaire
C’est là que d’une seconde à l’autre
Dans le noir intact
Je m’attends à ce que se produise une fois de plus la
déchirure fascinante
La déchirure unique
De la façade et de mon cœur
Plus je m’approche de toi
En réalité
Plus la clé chante à la porte de la chambre inconnue
Où tu m’apparais seule
Tu es d’abord tout entière fondue dans le brillant
L’angle fugitif d’un rideau
C’est un champ de jasmin que j’ai contemplé à l’aube
sur une route des environs de Grasse
Avec ses cueilleuses en diagonale
Derrière elles l’aile sombre tombante des plants dégarnis
Devant elles l’équerre de l’éblouissant
Le rideau invisiblement soulevé
Rentrent en tumulte toutes les fleurs
C’est toi aux prises avec cette heure trop longue jamais
assez trouble jusqu’au sommeil
Toi comme si tu pouvais être
La même à cela près que je ne te rencontrerai peut-être
jamais
Tu fais semblant de ne pas savoir que je t’observe
Merveilleusement je ne suis plus sûr que tu le sais
Ton désœuvrement m’emplit les yeux de larmes
Une nuée d’interprétations entoure chacun de tes gestes
C’est une chasse à la miellée
Il y a des rocking-chairs sur un pont il y a des branchages
qui risquent de t’égratigner dans la
forêt
Il y a dans une vitrine rue Notre-Dame-de-Lorette
Deux belles jambes croisées prises dans de hauts bas
Qui s'évasent au centre d’un grand trèfle blanc
Il y a une échelle de soie déroulée sur le lierre
Il y a
Qu’à me pencher sur le précipice et de ton absence
J’ai trouvé le secret
De t’aimer
Toujours pour la première fois
In, « L’air de l’eau »
Photo Blinded_Chivas
15 février 2008
André Breton

Un vers du poème "Tournesol" in, "Clair de terre"
26 janvier 2008
André Breton (Ecusette de Noireuil)

Chère Écusette de
Noireuil,
Ils ne tiendront pas leur
promesse puisqu'ils ne feront que vous éclairer le mystère de votre naissance.
Bien longtemps j'avais pensé que la pire folie était de donner la vie. En tout
cas j'en avais voulu à ceux qui me l'avaient donnée. Il se peut que vous m'en
vouliez certains jours. C'est même pourquoi j'ai choisi de vous regarder à
seize ans, alors que vous ne pouvez m'en vouloir. Que dis-je, de vous regarder,
mais non, d'essayer de voir par vos yeux, de me regarder par vos yeux.
Ma toute petite enfant
qui n'avez que huit mois, qui souriez toujours, qui êtes faite à la fois comme
le corail et la perle, vous saurez alors que tout hasard a été rigoureusement
exclu de votre venue, que celle-ci s'est produite à l'heure même où elle devait
se produire, ni plus tôt ni plus tard et qu'aucune ombre ne vous attendait
au-dessus de votre berceau d'osier. Même l'assez grande misère qui avait été et
reste la mienne, pour quelques jours faisait trêve. Cette misère, je n'étais
d'ailleurs pas braqué contre elle : j'acceptais d'avoir à payer la rançon de
mon non-esclavage à vie, d'acquitter le droit que je m'étais donné une fois pour
toutes de n'exprimer d'autres idées que les miennes. Nous n'étions pas tant...
Elle passait au loin, très embellie, presque justifiée, un peu comme dans ce
qu'on a appelé, pour un peintre qui fut de vos tout premiers amis, l'époque
bleue. Elle apparaissait comme la conséquence à peu près inévitable de mon
refus d'en passer par ou presque tous les autres en passaient, qu'ils fussent
dans un camp ou dans un autre. Cette misère, que vous ayez eu ou non le temps
de la prendre en horreur, songez qu'elle n'était que le revers de la
miraculeuse médaille de votre existence : moins étincelante sans elle eût été
la Nuit du Tournesol.
Moins étincelante puisque
alors l'amour n'eût pas eu à braver tout ce qu'il bravait, puisqu'il n'eût pas
eu, pour triompher, à compter en tout et pour tout sur lui-même. Peut-être
était-ce d'une terrible imprudence mais c'était justement cette imprudence le
plus beau joyau du coffret. Au-delà de cette imprudence ne restait qu'à en
commettre une plus grande : celle de vous faire naître, celle dont vous êtes le
souffle parfumé. Il fallait qu'au moins de l'une à l'autre une corde magique
fût tendue, tendue à se rompre au-dessus du précipice pour que la beauté allât
vous cueillir comme une impossible fleur aérienne, en s'aidant de son seul
balancier. Cette fleur, qu'un jour du moins il vous plaise de penser que vous
l'êtes, que vous êtes née sans aucun contact avec le sol malheureusement non
stérile de ce qu'on est convenu d'appeler « les intérêts humains ». Vous êtes
issue du seul miroitement de ce qui fut assez tard pour moi l'aboutissement de
la poésie à laquelle je m'étais voué dans ma jeunesse, de la poesie que j’ai
continué à servir, au mépris de tout ce qui n'est pas elle. Vous vous êtes
trouvée là comme par enchantement, et si jamais vous démêlez trace de tristesse
dans ces paroles que pour la première fois j'adresse à vous seule, dites-vous
que cet enchantement continue et continuera à ne faire qu'un avec vous, qu'il
est de force à surmonter en moi tous les déchirements du coeur. Toujours et
longtemps, les deux grands mots ennemis qui s'affrontent dès qu'il est question
de l'amour, n'ont jamais échangé de plus aveuglants coups d'épée qu'aujourd'hui
au-dessus de moi, dans un ciel tout entier comme vos yeux dont le blanc est
encore si bleu. De ces mots, celui qui porte mes couleurs, même si son étoile
faiblit à cette heure, même s'il doit perdre, c'est toujours. Toujours, comme
dans les serments qu'exigent les jeunes filles. Toujours, comme sur le sable
blanc du temps et par la grâce de cet instrument qui sert à le compter mais
seulement jusqu'ici vous fascine et vous affame, réduit à un filet de lait sans
fin fusant d'un sein de verre. Envers et contre tout j’aurai maintenu que ce
toujours est la grande clé. Ce que j'ai aimé, que je l'aie gardé ou non, je
l'aimerai toujours. Comme vous êtes appelée à souffrir aussi, je voulais en
finissant ce livre vous expliquer. J'ai parlé d'un certain « point sublime »
dans la montagne. Il ne fut jamais question de m'établir à demeure en ce point.
Il eût d'ailleurs, à partir de là, cessé d'être sublime et j'eusse, moi, cessé
d'être un homme. Faute de pouvoir raisonnablement m'y fixer, je ne m'en suis du
moins jamais écarté jusqu'à le perdre de vue, jusqu'à ne plus pouvoir le
montrer. J'avais choisi d'être ce guide, je m'étais astreint en conséquence a
ne pas démériter de la puissance qui, dans la direction de l'amour éternel,
m'avait fait voir et accordé le privilège plus rare de faire voir. Je n'en ai
jamais démérité, je n'ai jamais cessé de ne faire qu'un de la chair de l'être
que j'aime et de la neige des cimes au soleil levant. De l'amour je n'ai voulu
connaître que les heures de triomphe, dont je ferme ici le collier sur vous.
Même la perle noire, la dernière, je suis sûr que vous comprendrez quelle
faiblesse m'y attache, quel suprême espoir de conjuration j'ai mis en elle. Je
ne nie pas que l'amour ait maille à partir avec la vie. Je dis qu'il doit
vaincre et pour cela s'être élevé à une telle conscience poétique de lui-même
que tout ce qu'il rencontre nécessairement d'hostile se fonde au foyer de sa
propre gloire.
Du moins cela aura-t-il
été en permanence mon grand espoir, auquel n'enlève rien l'incapacité où j'ai
été quelquefois de me montrer à sa hauteur. S'il est jamais entré en composition
avec un autre, je m'assure que celui-ci ne vous touche pas de moins près. Comme
j'ai voulu que votre existence se connût cette raison d'être que je l'avais
demandée à ce qui était pour moi, dans toute la force du terme, la beauté, dans
toute la force du terme, l'amour - le nom que je vous donne en haut de cette
lettre ne me rend pas seulement, sous sa forme anagrammatique, un compte
charmant de votre aspect actuel puisque, bien après l'avoir inventé pour vous,
je me suis aperçu que les mots qui le composent, page 66 de ce livre, m'avaient
servi à caractériser l'aspect même qu'avait pris pour moi l'amour : ce doit
être cela la ressemblance -j'ai voulu encore que tout ce que j'attends du
devenir humain, tout ce qui, selon moi, vaut la peine de lutter pour tous et
non pour un, cessât d'être une manière formelle de penser, quand elle serait la
plus noble, pour se confronter à cette réalité en devenir vivant qui est vous.
Je veux dire que j'ai craint, à une époque de ma vie, d'être privé du contact
nécessaire, du contact humain avec ce qui serait après moi. Après moi, cette
idée continue à se perdre mais se retrouve merveilleusement dans un certain
tournemain que vous avez comme (et pour moi pas comme) tous les petits enfants.
J'ai tant admiré, du premier jour, votre main. Elle voltigeait, le frappant
presque d'inanité, autour de tout ce que j'avais tenté d'édifier
intellectuellement. Cette main, quelle chose insensée et que je plains ceux qui
n'ont pas eu l'occasion d'en étoiler la plus belle page d'un livre! Indigence,
tout à coup, de la fleur. Il n'est que de considérer cette main pour penser que
l'homme fait un état risible de ce qu'il croit savoir. Tout ce qu'il comprend
d'elle est qu'elle est vraiment faite, en tous les sens, pour le mieux. Cette
aspiration aveugle vers le mieux suffirait à justifier l'amour tel que je le
conçois, l'amour absolu, comme seul principe de sélection physique et morale
qui puisse répondre de la non-vanité du témoignage, du passage humains.
J'y songeais, non sans
fièvre, en septembre 1936, seul avec vous dans ma fameuse maison inhabitable de
sel gemme. J'y songeais dans l'intervalle des journaux qui relataient plus ou
moins hypocritement les épisodes de la guerre civile en Espagne, des journaux
derrière lesquels vous croyiez que je disparaissais pour jouer avec vous à
cache-cache. Et c'était vrai aussi puisqu'à de telles minutes, l'inconscient et
le conscient, sous votre forme et sous la mienne, existaient en pleine dualité
tout près l'un de l'autre, se tenaient dans une ignorance totale l'une de
l'autre et pourtant communiquaient à loisir par un seul fil tout-puissant qui
était entre nous l'échange du regard. Certes ma vie alors ne tenait qu'à un
fil. Grande était la tentation d'aller l'offrir à ceux qui, sans erreur
possible et sans distinction de tendances, voulaient coûte que coûte en finir
avec le vieil « ordre » fondé sur le culte de cette trinité abjecte : la
famille, la patrie et la religion. Et pourtant vous me reteniez par ce fil qui
est celui du bonheur, tel qu'il transparaît dans la trame du malheur même.
J'aimais en vous tous les petits enfants des miliciens d'Espagne, pareils à
ceux que j'avais vus courir nus dans les faubourgs de poivre de Santa Cruz de
Tenerife. Puisse le sacrifice de tant de vies humaines en faire un jour des
êtres heureux ! Et pourtant je ne me sentais pas le courage de vous exposer
avec moi pour aider à ce que cela fût.
Qu'avant tout l'idée de
famille rentre sous terre! Si j'ai aimé en vous l'accomplissement de la
nécessité naturelle, c'est dans la mesure exacte où en votre personne elle n'a
fait qu'une avec ce qu'était pour moi la nécessité humaine, la nécessité
logique et que la conciliation de ces deux nécessités m'est toujours apparue
comme la seule merveille à portée de l'homme, comme la seule chance qu'il ait
d'échapper de loin en loin à la méchanceté de sa condition. Vous êtes passée du
non-être à l'être en vertu d'un de ces accords réalisés qui sont les seuls pour
lesquels il m'a plu d'avoir une oreille. Vous étiez donnée comme possible, comme
certaine au moment même où, dans l'amour le plus sûr de lui, un homme et une
femme vous voulaient.
M'éloigner de vous ! Il
m'importait trop, par exemple, de vous entendre un jour répondre en toute
innocence à ces questions insidieuses que les grandes personnes posent aux
enfants : « Avec quoi on pense, on souffre? Comment on a su son nom, au soleil?
D'où ça vient la nuit? » Comme si elles pouvaient le dire elles-mêmes ! Étant
pour moi la créature humaine dans son authenticité parfaite, vous deviez contre
toute vraisemblance me l'apprendre...
In, « L’amour fou »
Dessin Marie B.
