27 février 2008
Joë Bousquet

Telle une araignée noire au centre de sa
toile, Joë Bousquet attendait au centre de sa chambre. Au milieu des vapeurs
d'opium et des parfums que de belles visiteuses avaient laissé s'évaporer, il
était là gisant, guettant les bruits du monde, et échangeant des lettres avec
ceux qui marchent. Lui colonne vertébrale brisée il pouvait sentir physiquement
en lui la terre tourner, alors que les bien-portants n'y prenaient garde.
Dans cette maison de la rue de Verdun à
Carcassonne, cette maison aux volets toujours clos, il y avait son lit immense
avec le coussin réceptacle de son corps, un petit guéridon rond plein de
médicaments, une table pour les manuscrits et la bibliothèque basse. Quelques
tableaux et des lampes toujours allumées. De 1925 à sa mort le soleil n'est
jamais entré dans cette chambre, quelques amis et amies, oui. Cette chambre est
maintenant un musée "La maison des mémoires".
Joë Bousquet reste une de nos espérances.
Dans cette chambre, parfois Jardin des
Oliviers, parfois cénacle des courages et des combats contre la médiocrité du
monde, parfois boudoir, il était là, merveilleux gisant. Cette chambre "à
la fois coquille et son hôte"était sa peau nouvelle, sa mappemonde
d'imaginaire, sa furieuse tanière…
source : les
travaux d’Alain Freixe
Carcassonne.
Dimanche, 1938
Écoute-moi
bien. En arrivant ici, j'ai changé ma vie. Je t'aime trop pour supporter avec
une autre femme une conversation équivoque. Or, il est vrai que les femmes
viennent à moi ou m'écrivent. A priori, cela ne doit pas t'effrayer, au
contraire. C'est si les femmes me délaissaient que tu devrais craindre de la
part de ma sensibilité une réaction un peu vive devant une aventure exceptionnelle.
Or, je connais trop les femmes, je sais trop bien les interroger, je vois trop
bien en elles pour être jamais pris au piège d'une curiosité. Mon amour pour
toi en même temps qu'il m'était révélation de ta nature exceptionnelle,
constituait un refuge contre toutes les femmes. De là ma décision de me rendre
inabordable de plus en plus. Et le hasard a bien fait les choses. Les faits
allaient administrer la preuve que j'étais bien inspiré par mon amour pour
toi. On aurait dit que dans ma transformation le réel lui-même s'était organisé
pour être confondu... Suivent quelques faits que j'aurai la joie de te raconter
de vive voix.
Il
y a eu d'autres faits que je te dirai et où les femmes apparaissent comme si, à
travers moi, c'était ta volonté qui les menait.
Puis,
il y a des lettres que je n'ouvre même pas.
Mais,
Germaine, ancre-toi bien cette vérité dans l'esprit : Voilà, sous mes yeux ma
chambre toute nue à minuit, dans ses couleurs, son clair-obscur, son silence un
peu chaud. Elle s'éclaire d'une lumière qui est dans mon coeur et ainsi, ses
coins les plus bleus frissonnent comme de la chair. Il y a des fleurs sur les
meubles qui veillent avec moi, pas d'autre nudité, avec celle de mes mains, de
mes pensées, de mes aveux. C'est comme le dedans d'une coupe d'or consacrée où
je ne boirai jamais qu'une seule eau de source, une eau de roche fraîche comme
un cri d'enfant. Comprends que je suis dans l'émerveillement d'un homme qui vit
son rêve, que je vois sous les traits de l'amour, une sorte d'épiphanie féerique
qui n'a pris que par hasard les apparences de la vie — comme pour me révéler
que la qualité avait sa part dans l'éclosion de ce qui est poésie de la
poésie. Ce que je vis dans mon amour pour toi, c'est dans son essence que je le
veux obtenir; et comme la vie nous le déguise des vêtements ordinaires de la
passion, je veux qu'il puise en moi, dans ma pureté, l'éclat dont il doit se
revêtir pour être unique. Comme, dans un tableau, un peintre purifie la couleur
de la forme qu'il met au centre de la composition en agissant sur toutes les
teintes qui lui font cortège, ainsi, de toutes mes silencieuses et chastes
rêveries, je creuse dans ma chambre un lit à ta rayonnante présence.
C'est une expérience unique que je vis. Tu n'entreras pas dans un appartement,
mais dans une lumière; et je parfais lentement le scintillement dont tu seras
l'étoile. La chambre où je vis est si imprégnée de songe qu'il n'y a que dans
mon coeur une route pour y entrer. Je regarde tout autour de moi, je demeure
attentif au plein silence qui soulève la maison, sur les eaux de la nuit, et ma
vie tout entière s'interrompt, se voit, s'interroge : Sous quelle forme
m'apparaîtras-tu, confondant toute notion reçue, pour que, sur ta chair
innocente, la pensée de mes yeux soit la pensée de mon cœur ? Question
illimitée à laquelle notre amour ne répondra qu'en précipitant dans l'oubli
tout ce que la vie peut tirer de son sein. Tu seras mon enfant. Il y aura, dans
les limites de cette chambre, tous les sentiers où mes rêves disaient que je
t'aurais rencontrée, nue dans la neige une nuit de Noël, Miauline, comme je te
nommais dans mon premier conte, il y a quinze ans, la Fiancée du Vent, car tu
verras que c'est ce conte que nous vivons, tout conçu dans la solitude et
comme un appel auquel il n'est qu'enfin répondu.
Je
t'embrasse, je suis à toi de toute mon âme, pour toujours.
In, "Lettres à Poisson d'Or"
16 janvier 2008
Joë Bousquet (Poisson d'or)

Carcassonne. 4
septembre 1949.
Ta lettre m'a rempli
d'une émotion mélancolique dont je te saurai toujours gré. Car ma vie tout
entière m'y était donnée en une sorte d'éblouissement. Et rien n'est aussi
exaltant pour une créature que de sentir en soi tout son destin. Plus haut que
la joie, plus haut que la douleur s'élève le chant de la vie où l'homme apprend
qu'il a été lui et qu'un fait lui a apporté le privilège de se trouver égal à
son infortune. J'étais fait pour l'amour, cela ne veut pas dire que j'étais né
pour le bonheur. Depuis que je suis blessé, j'ai toujours eu peur de
m'aventurer avec mon coeur plein de lumière dans les durs réveils de
l'existence. La voix aimée, les gestes de son corps qui m'entraînaient dans un
autre monde, j'ai toujours craint de les voir se poser sur une terre où je
n'irais qu'en rampant.
Apprends-le enfin puisque
c'est toi que j'ai le plus aimée, c'est pour toi que j'ai le plus craint le
choc du réel. Et c'est pourquoi ta décision me délivre d'une écrasante
incertitude. Il faut que tu te maries et, de mon côté, je te jure que je ne me
marierai jamais, bien que j'aie exploré depuis la mort de mon père ma solitude
effroyable. Ces arrêts étranges répondent à des situations exceptionnelles
comme les nôtres. Il fallait notre séparation pour que je comprenne avec
quelle intelligence de ma situation tu m'avais aimé. Et crois-tu que tu pouvais
m'aimer sans être initiée à ma douleur. J'ai partagé mon fardeau écrasant avec
toi, je ne l'oublierai, plus, et toi, je sais que tu ne t'arracheras jamais au
charme qui grandit en marge des grands désespoirs. C'est pour préserver cette
réalité exquise que je te fais la promesse de garder intact ton souvenir.
Tu vas voir la vie : une
eau dormante sur laquelle on est emporté qui ne paraît ni nous suivre ni nous
émouvoir. La vie dort. Tu sauras que loin de toi une petite lampe brûle toute
la nuit au chevet d'un homme qui a eu besoin de toute sa force pour voir en toi
une image du bonheur et non le bonheur même. Cela te paraîtra très étrange, mais
aussi très doux de penser que tu es toujours attendue par un regard qui a lu
sur toi le secret même de l'être.
Et, quand tu seras
triste, que tu douteras de la vie, si tu veux alors que je t'écrive une lettre
tu m'écriras, je te répondrai aussitôt. Si l'envie te vient de venir me voir,
tu viendras, à l'improviste, quand tu voudras.
Petite fille, mon bonheur
est très grand parce que ta vie est venue te prendre. Ecoute-moi : il y avait
une fois un homme qui avait trouvé une étoile. Oh! il ne savait pas bien l'importance
de sa trouvaille, et il croyait bien n'avoir mis qu'un caillou blanc dans son
sac de voyageur. Seulement à mesure qu'il marchait, le paysage où il s'avançait
se faisait plus beau et le tentait davantage de s'arrêter et de déposer son
fardeau qui se faisait de plus en plus lourd. Mais comment voir s'embellir
l'horizon sans y trouver la promesse d'un horizon plus beau. Il allait, de plus
en plus, exténué sous le poids de cette lumière dont tout, autour de lui,
paraissait naître. Et c'est alors qu'il a compris que sa faiblesse venait de
l'anéantissement de son être et qu'il allait bientôt n'être qu'un souvenir
dans le monde qui serait la solitude de l'étoile. Et cet homme a accepté. Et il
est devenu le cœur de l'étoile. De grandes ailes se sont étendues dans l'air
bleu de l'oasis. Et c'était l'étoile même qui prenait son vol pour se poser sur
la plus haute cime où un homme les attendait. Cet homme, c'était lui-même. Je
ne te dis cet apologue que parce qu'il regarde ta vie comme il regarde la mienne.
Désormais tu vas dans une
autre vie avec toute la tienne et rien ne s'y gâtera de la pure image que j'ai
de toi.
Ma vie est extérieurement
une vie de rebut, et je n'en veux pas d'autre. Je ne grandirai jamais qu'en la
voulant telle qu'elle m'a été infligée, en faisant de son épreuve un objet de
désir. Il y fallait une vision de pureté et de beauté et qui ne démentît pas
mon rêve en se heurtant à mon corps blessé. C'est fait, ce qui devait être est.
En avril 1950,
Germaine se maria.
En septembre 1950, Joë
Bousquet mourut.
In, « Lettres à Poisson d’or »
Portrait de Joë Bousquet par Hans Bellmer
Video Joë Bousquet "Entretien"
JOE BOUSQUET
13 janvier 2008
Joë Bousquet

La belle et la bête
n'est pas une mauvaise histoire ; mais il y a une autre façon de la
raconter.
Une bête est devenue
amoureuse d'une jeune fille. L'amour transforme son coeur et sa vie. Elle
s'aperçoit qu'elle a pris la figure d'un beau jeune homme, et n'hésite plus à
aborder cette enfant.
Celle-ci est bien un
peu effrayée tout d'abord par ce qui est resté de sauvage dans la nature de cet
amoureux. Mais l'amour ne tarde pas à la persuader que c'est la force de sa
passion et non pas celle de sa nature qui jette ce jeune homme dans ces ardeurs
un peu effrayantes. Elle ne peut pas haïr des fureurs qu'elle croit avoir
causées.
Elle riait en écoutant
la bête lui dire : « Tu ne sais pas ce que cache ma douceur. Tu ne
sais pas combien je suis méchant, et que c'est ton charme que tu vois dans les
extases qui m'enchaînent. Je ne serais pas si doux si tu n'étais pas toi. Je me
nomme Loup. »
Un jour, Loup était
distrait et elle inventa d'aller dans le bois se promener seule pour
ramener sur elle la crainte et toutes les préoccupations de son amant. Et
celui-ci eut peur, comme la jeune fille l'avait bien prévu. Il pensa qu'une
bête pourrait la prendre et la manger et aussitôt il sentit que ses dents
s'allongeaient.
Quand la jeune fille
revint, elle s'aperçut qu'il ne pouvait plus sourire et pensa qu'il devenait
méchant. « Tu es méchant, lui dit-elle. Tiens, je vais te dire ce que tu
es » Et elle lui peignit son état avec d'atroces couleurs : « Tu
es mauvais, comme le vent d'hiver, et tu es mauvais comme l'orage. Tu es
méchant comme la gelée et comme la grêle. Il n'y a personne d'aussi méchant que
toi, si ce n'est le pendu qu'on ne voit qu'à minuit sur cet arbre de la forêt
qui ne reverdit jamais de l'horreur qu'il a de le porter »
Elle l'a rendu à sa
nature et le loup s'est enfui. Et elle est demeurée inconsolable :
« Quand je pense, dit-elle, que c'est un loup que j'ai aimé, un loup, une
bête qui me faisait peur quand j'étais enfant, même si je ne le voyais
pas ; une bête qui me faisait peur quand je ne l'avais jamais vue. »
Et soudain, fondant en larmes : « Quand je pense qu'il est parti sans
me manger ! »
