Voyage dans les mots

Textes, poèmes et phrases que j'aime.

10 mai 2009

Yves Bonnefoy

acacia_tronc



« Aller » à cet arbre, dit Bashô.
Reconnaître dans ce gonflement du tronc, à tel endroit, dans cette torsion d'une branche, ce par quoi il est lui-même, rien que lui-même ; revivre ainsi le mouvement qui du fond de soi l'a conduit à cette forme, cette taille, cette couleur : à ce déploiement d'une essence qui, bien que commun à toute l'espèce, est pourtant, de l'intérieur, le sien propre, l'arrêt qui n'est qu'à lui, en cet instant qui est l'absolu, de son élan dans l'espace.


Acacia_ramure

 

In « Sur de grands cercles de pierre "
Photos Océania

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20 décembre 2008

Yves Bonnefoy

Klimt___visage_femme_2



Le portrait chasse le nu, le nu le portrait. Peindre un tableau, faire un dessin qui soient à la fois un portrait et une étude de nu, n'aura été, aux temps où l'on s'at­tachait à l'un et à l'autre, qu'une entreprise bizarre, inusuelle, plutôt d'ailleurs une extension du portrait. Et cela parce que le corps n'est pas un aspect de la per­sonne, il est trop au-delà de l'emprise des mots, dont la réalité personnelle est le produit, au contraire. La per­sonne ne peut se retrouver en continuité intime, pro­fonde, avec son corps qu'en faisant en soi le silence ; et alors elle présenterait à son peintre un visage aux yeux clos, aux traits qui s'effacent dans le même absolu qui ourle l'arbre ou la pierre.

In « Remarques sur le dessin »

Dessin Gustav Klimt, Exposition au musée Maillol, Paris

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04 novembre 2008

Yves Bonnefoy

plus_seul_ds_langage_2



Oui, à entendre, oui, à faire mienne

Cette source, le cri de joie, qui bouillonnante
Surgit d'entre les pierres de la vie

Tôt, et si fort, puis faiblit et s'aveugle.

Mais écrire n'est pas avoir, ce n'est pas être,
Car le tressaillement de la joie n'y est
Qu'une ombre, serait-elle la plus claire,
Dans des mots qui encore se souviennent

De tant et tant de choses que le temps
A durement labourées de ses griffes,

- Et je ne puis donc faire que te dire

Ce que je ne suis pas, sauf en désir.

Une façon de prendre, qui serait

De cesser d'être soi dans l'acte de prendre,
Une façon de dire, qui ferait

Qu'on ne serait plus seul dans le langage.

In « Ce qui fut sans lumière »
Pastel Océania

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12 juillet 2008

Yves Bonnefoy

zao_wou_ki



Vous vous contentez de murmurer que le mot qui veut dire poésie, dans votre langue, c'est le même qui signifie la volonté, et l'amour, et d'ailleurs aussi la mort, c'est-à-dire, en somme, la vie. Et ce n'est pas là changer de sens, dites-vous encore. Ce n'est qu'indi­quer à qui veut bien le comprendre que ces notions ambiguës, incertaines — et obscures, si c'est le mot — avoisinent le même objet, dans l'au-delà du langage.

In « Le crépuscule des mots »

Zao Wou-Ki « Composition » 1965

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12 décembre 2007

Yves Bonnefoy

Fen_tre___Lorgnon_m_l


L'étoile dans la chose a reparu,
Elle en grossit le grain qui se fait moins trouble,
La grappe de ce qui est donne à nouveau
La joie simple de boire à ceux qui errent,
Les yeux emplis de quelque souvenir.

Et ils se disent que peu importe si la vigne
En grandissant a dissipé le lieu
Où fut rêvée jadis, et non sans cris
D'allégresse, la plante qu'on appelle
Bâtir, avoir un nom, naître, mourir.

Car ils pressent leurs lèvres à la saveur,
Ils savent qu'elle sourd même des ombres,
Ils vont, ils sont aveugles comme Dieu
Quand il prend dans ses mains le petit corps
Criant, qui vient de naître, toute vie.

Et tout alors, c'est comme un vase qui prend forme,
La couleur et le sable se sont unis.
Les mondes de l'imaginaire se dissipent.
Quelque chose s'ébauche qui ressemble
À des cailloux qui brillent dans l'eau claire.


In,  « Ce qui fut sans lumière "

Photo Lorgnon mélancolique, "Fenêtre"
http://lorgnonmelancolique.blog.lemonde.fr/

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16 mars 2007

Yves Bonnefoy

Bonnefoy_photo_cover

...Quelle duperie que le temps ! Ou plutôt, qu'il est difficile d'en être digne ! Les saisons passent, on a pris des bateaux, des avions, vécu ailleurs, longtemps, on est revenu, on a parlé au téléphone, regretté de ne plus se voir, remis de le faire, - et la vague passe et retombe, après quoi l'on achève de comprendre, trop tard, que l'ami proche de tant d'années, l'ami lointain de tant d'autres, c'était un des très rares que l'on gardait en soi comme une référence secrète, pour lesquels on se voulait meilleur, auxquels on parle en silence quand on écrit. Le besoin primaire de survivre, dans le temps qu'il faut à tout prix ne pas sentir en train de fermer des portes, a empêché de mettre les actes en accord avec les pensées. Mais il y avait aussi l'embarras d'avoir, pour tout rétablir, à parler de soi, et de l'autre, de façon tant soit peu intime : ce qui est plus ardu, hélas, dans les rapports quotidiens, et même les plus confiants, que là où enveloppe la page blanche. Et Georges Henein aurait difficilement consenti qu'on parlât de lui, avec lui, comme de quelqu'un qui importe.

Peut-être le plus cruel des paradoxes de la durée est-il qu'il faille qu'un être meure pour que soient réunies quelques-unes des conditions de l'échange : la connaissance qu'on a de lui, et le respect, mal adaptés au jour après jour de la vie, étant libres soudain de mûrir dans une parole, et d'autant plus portés à le faire que l'illusion nous prend que l'acte de nommer va pouvoir par magie réparer la perte, ressusciter la présence.

Mais cette parole tardive, et qui s'établit dans le manque, n'est-ce pas aussi bien le suprême leurre, et même un des aspects du mensonge, par les facilités qu'elle donne, de décider de l'être d'autrui, d'affirmer, sans qu'il soit là pour nous contredire? On évoque quelqu'un, mais tout autant on s'exprime, et même on en profite pour pousser toujours plus avant l'élaboration de soi, n'acceptant l'autre vérité, sur un point, que pour mieux se persuader du bien-fondé de la sienne propre partout ailleurs. Et peu importe dès lors la vérité relative des jugements, c'est le droit de celui qui fut à l'être brut, immédiat, impensé, total, c'est l'événement d'une existence dans son mystère qui sont ici atténués, assourdis, trahis presque dans leur substance, une seconde fois, par notre parole empiégée dans les faux-semblants de notre langue. D'où suit que tels, dans cette situation, ne peuvent que garder le silence ; et que tels autres décideront qu'il est impératif de le faire, qu'il va de soi que c'est ce qu'il faut...

In, « Hommage à Georges Henein »

Posté par oceania55 à 16:22 - Bonnefoy Yves - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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