Voyage dans les mots

Textes, poèmes et phrases que j'aime.

12 décembre 2007

Yves Bonnefoy

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L'étoile dans la chose a reparu,
Elle en grossit le grain qui se fait moins trouble,
La grappe de ce qui est donne à nouveau
La joie simple de boire à ceux qui errent,
Les yeux emplis de quelque souvenir.

Et ils se disent que peu importe si la vigne
En grandissant a dissipé le lieu
Où fut rêvée jadis, et non sans cris
D'allégresse, la plante qu'on appelle
Bâtir, avoir un nom, naître, mourir.

Car ils pressent leurs lèvres à la saveur,
Ils savent qu'elle sourd même des ombres,
Ils vont, ils sont aveugles comme Dieu
Quand il prend dans ses mains le petit corps
Criant, qui vient de naître, toute vie.

Et tout alors, c'est comme un vase qui prend forme,
La couleur et le sable se sont unis.
Les mondes de l'imaginaire se dissipent.
Quelque chose s'ébauche qui ressemble
À des cailloux qui brillent dans l'eau claire.


In,  « Ce qui fut sans lumière "

Photo Lorgnon mélancolique, "Fenêtre"
http://lorgnonmelancolique.blog.lemonde.fr/

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16 mars 2007

Yves Bonnefoy

Bonnefoy_photo_cover

...Quelle duperie que le temps ! Ou plutôt, qu'il est difficile d'en être digne ! Les saisons passent, on a pris des bateaux, des avions, vécu ailleurs, longtemps, on est revenu, on a parlé au téléphone, regretté de ne plus se voir, remis de le faire, - et la vague passe et retombe, après quoi l'on achève de comprendre, trop tard, que l'ami proche de tant d'années, l'ami lointain de tant d'autres, c'était un des très rares que l'on gardait en soi comme une référence secrète, pour lesquels on se voulait meilleur, auxquels on parle en silence quand on écrit. Le besoin primaire de survivre, dans le temps qu'il faut à tout prix ne pas sentir en train de fermer des portes, a empêché de mettre les actes en accord avec les pensées. Mais il y avait aussi l'embarras d'avoir, pour tout rétablir, à parler de soi, et de l'autre, de façon tant soit peu intime : ce qui est plus ardu, hélas, dans les rapports quotidiens, et même les plus confiants, que là où enveloppe la page blanche. Et Georges Henein aurait difficilement consenti qu'on parlât de lui, avec lui, comme de quelqu'un qui importe.

Peut-être le plus cruel des paradoxes de la durée est-il qu'il faille qu'un être meure pour que soient réunies quelques-unes des conditions de l'échange : la connaissance qu'on a de lui, et le respect, mal adaptés au jour après jour de la vie, étant libres soudain de mûrir dans une parole, et d'autant plus portés à le faire que l'illusion nous prend que l'acte de nommer va pouvoir par magie réparer la perte, ressusciter la présence.

Mais cette parole tardive, et qui s'établit dans le manque, n'est-ce pas aussi bien le suprême leurre, et même un des aspects du mensonge, par les facilités qu'elle donne, de décider de l'être d'autrui, d'affirmer, sans qu'il soit là pour nous contredire? On évoque quelqu'un, mais tout autant on s'exprime, et même on en profite pour pousser toujours plus avant l'élaboration de soi, n'acceptant l'autre vérité, sur un point, que pour mieux se persuader du bien-fondé de la sienne propre partout ailleurs. Et peu importe dès lors la vérité relative des jugements, c'est le droit de celui qui fut à l'être brut, immédiat, impensé, total, c'est l'événement d'une existence dans son mystère qui sont ici atténués, assourdis, trahis presque dans leur substance, une seconde fois, par notre parole empiégée dans les faux-semblants de notre langue. D'où suit que tels, dans cette situation, ne peuvent que garder le silence ; et que tels autres décideront qu'il est impératif de le faire, qu'il va de soi que c'est ce qu'il faut...

In, « Hommage à Georges Henein »

Posté par oceania55 à 16:22 - Bonnefoy Yves - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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