14 mai 2008
François Bon

[...]
Pas possible de
travailler sans amitié. C’est au sens de L’Amitié * de Blanchot : partage
dans l’ouvert, égalité qui vous dénude. Ecrire c’est traverser ensemble. Cette
amitié est très vite de l’amitié simple. L’émotion en partage, la demande qu’on
vous fait des nouvelles du dehors, le simple fait de se retrouver à intervalle
régulier pour un moment qu’on voudra ensemble beau et fort. L’intensité de ce
qu’on traverse fait que, même si c’est seulement une fois par semaine, le reste
de ce que vous faites recule d’un cran.
Il y a ces visages, il y a ces mains.
On entend des jours le ton de la voix prononcer tel mot. Puis il est déjà temps
de se mobiliser pour le prochain rendez-vous : l’atelier en prison c’est
épuisant. Au sens où : rien que vous puissiez être qui ne soit donné pour
y puiser. Nous sépare radicalement de ceux qui travaillent en prison,
travailleurs sociaux, psychologues, enseignants : non qu’ils aient plus de
défense que nous, j’ai appris à savoir que non. Peut-être par contre ont-ils
des contrepoids, comme on laisse au porte-manteau la veste qu’on a au travail.
De cette non-réserve où nous sommes, côté intervenant extérieur, et de la
réserve qu’ils doivent sans cesse reconstruire pour tenir, côté service social,
nous pouvons parler, nous ne pouvons échanger le rôle : c’est ce que
signifie le mot amitié chez Blanchot – ce que met en œuvre, qui vous requiert,
de partager l’écrire. On garde très longtemps le contact des mains, la
sensation des mains. Et forcément ceux qui sont là pour le plus grave, sont
ceux que l’atelier accueille pour le plus long cours. Déplacement de ses
repères dans l’humain : comment le dire à ses propres enfants ? Un
moment, rompre. [...]
* Nous devons renoncer à connaître ceux à qui nous lie quelque chose
d’essentiel ; je veux dire, nous devons les accueillir dans le rapport
avec l’inconnu où ils nous accueillent, nous aussi, dans notre
éloignement. L’amitié, ce rapport sans dépendance, sans épisode et où
entre cependant toute la simplicité de la vie, passe par la
reconnaissance de l’étrangeté commune qui ne nous permet pas de parler
de nos amis, mais seulement de leur parler, non d’en faire un thème de
conversations (ou d’articles), mais le mouvement de l’entente où, nous
parlant, ils réservent, même dans la plus grande familiarité, la
distance infinie, cette séparation fondamentale à partir de laquelle ce
qui sépare devient rapport.
Maurice Blanchot, L’Amitié, Gallimard, 1971.
In "Prison : ce qui reste..."
