Voyage dans les mots

Textes, poèmes et phrases que j'aime.

07 septembre 2007

Christian Bobin (La baleine aux yeux verts)

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La baleine aux yeux verts
Ça commence comme ça, ça commence tou­jours comme ça, c'est par les livres que ça commence. Les premiers livres, les premières nuits miraculées de lire, les yeux rougis, le coeur battant. La lecture intervient très tard dans la vie : vers les six, sept ans, après la fin de l'éter­nel. Avant de savoir lire, on écoute les voix qui épellent le monde, la voix des proches, le mur­mure de l'eau vive sur les sables du sang. La lecture suscite une absence qui ramène vers cette prime enfance, au bord de cet amour qui à jamais manquera de mots. On est derrière la porte du livre. On écoute une voix si claire que l'on retient son souffle pour bien l'entendre. On écoute la voix calme dans la nuit noire - comme une parole sans phrase dans laquelle un chagrin s'endort peu à peu, d'un sommeil ina­vouable, bienheureux. On a un âge. On a un nom. On a une vie qui vous attend. Elle n'est pas faite pour vous, elle n'est faite pour per­sonne. Elle vous attend. À huit ans on devine très bien ces choses-là, et qu'il faudra choisir. Choisir Dieu ou le vide, le travail ou le chômage, le désespoir ou l'ennui, choisir. Seulement voilà, on a trouvé autre chose, on a trouvé les livres, avec les livres on ne choisit plus, on reçoit tout. La lecture c'est la vie sans contraire, c'est la vie épargnée. On lit sous les draps, on lit sous le jour, c'est comme une résistance, une lecture clandestine, une lecture de plein vent. À huit ans on aime les îles, les trésors et les forêts. La baleine blanche aussi. La baleine immaculée des eaux bleu nuit. Celui qui l'aime désire la tuer. C'est un marin. Il la cherche pour la tuer, il la cherche partout dans le monde. Les enfants sont comme les marins : où que se portent leurs yeux, partout c'est l'immense. On s'avance dans le livre, jusqu'à l'histoire profonde. On s'enterre au plus clair de sa vie, sous des pelletées de phrases noires. Parfois on lève la tête, on regarde au-dehors. On voit la ville, on voit l'école. On dit c'est le désert, on voit que c'est le désert, alors on revient au livre, à la baleine blanche - elle est blanche comme de l'encre, elle est blanche comme du sang. On passe des hivers dans la chambre de lecture. Des saisons éternelles, des soirées dépensées comme de l'or. On jette les mots par la fenêtre, c'est incroyable, il en vient toujours plus. On lit sans ordre, sans raison. La lecture ne peut se commander. Per­sonne ne peut en décider à votre place.
Il en va de la lecture comme d'un amour ou du beau temps: personne ni vous n'y pouvez rien. On lit avec ce qu'on est. On lit ce qu'on est. Lire c'est s'apprendre soi-même à la maternelle du sang, c'est apprendre qui l'on est d'une connaissance inoubliable, par soi seul inventée. L'enfance tourne avec les pages. On est maintenant dans un âge difficile. Il est difficile parce qu'il n'existe pas. On est maintenant dans l'adoles­cence, comme dans une nuit sans étoiles. On est amoureux des grandes dames dans les livres. On frôle leurs mains nues, à la saignée de l'âme. On marche à leurs côtés, dans les jardins noircis de roses. Les mots se détachent du ciel bleu. Ils descendent lentement sur la page. Ils disent la légèreté, l'ardeur et le jeu. Ils disent l'amour unique, l'amour terrestre. C'est un amour qui contient Dieu, les anges et la nature immense. Il est infime, minuscule. Il tient dans la gorge d'un moineau. Il dort dans le coeur d'un homme simple. Il s'enflamme dans l'air pur. Il est comme l'air qui manque, il est comme l'air qui surabonde. Il est comme l'air dans les cheveux de l'amante, dans les boucles sur sa nuque : infiniment enlacé sur l'infini de lui-même. C'est un amour qui vient de loin. Il vient du fond d'une solitude sans fond, et de plus loin encore, du savoir d'une jouissance sans déclin. Il n'y a pas d'autre amour que cet amour de loin. Il n'y a qu'un seul amour, comme on dit: une seule loi, la même pour tous, la même absence au coeur de toute présence, la même absence dans la souffrance comme dans la joie. Ce qu'on apprend dans les livres, c'est-à-dire « Je vous aime ». Il faut d'abord dire « je ».
C'est difficile, c'est comme se perdre dans la forêt, loin des chemins, c'est comme sortir de maladie, de la maladie des vies impersonnelles, des -vies tuées. Ensuite il faut dire « vous ». La souffrance peut aider - la souffrance d'un bonheur, la jalousie, le froid, la candeur d'une saison sur la vitre du sang. Tout peut aider en un sens à dire « vous », tout ce qui manque et qui est là, sous les yeux, dans l'absence abondante. Enfin il faut dire « aime ». C'est vers la fin des temps déjà, cela ne peut être dit qu'à condition de ne pas l'être. La dernière lettre est muette, elle s'efface dans le souffle, elle s'en va comme l'air bleu sur la page, dans la gorge. « Je vous aime. »
Sujet, verbe, complément. Ce qu'on apprend dans les livres, c'est la grammaire du silence, la leçon de lumière. Il faut du temps pour apprendre. Il faut tellement de temps pour s'atteindre. On va à l'aventure. On prend un livre dans ses bras, puis on le quitte, on va vers le suivant. Les livres sont faits de poussière. Les livres sont faits de vent. Les livres sont faits du plus précieux de nos songes : poussière et vent. On y chemine, on les traverse. On les oublie.
Parfois c'est autrement. Parfois on reste auprès du livre, auprès du feu. Parfois on sait que l'on a tout trouvé, en une seule fois, en une seule phrase. C'est une phrase qui vous concerne à peine. Elle est négligeable et elle vous emmène d'un seul coup jusqu'au terme de vos jours. Elle dit quelque chose qui viendra dans longtemps. Elle dit beaucoup plus que tout ce qu'elle dit. Elle est prononcée par la Comtesse de Mortsauf, dans un livre de Balzac. On ne saurait plus la retrouver aujourd'hui. Ce n'est pas important. On en garde la mémoire écrasée de lumière. C'est une phrase d'amour fou, c'est une phrase comme une neige. C'est l'histoire d'une femme qui passe un désert après l'autre, le désert du monde, le désert du mariage, le désert de l'ennui et celui des pas­sions. Elle passe, elle passe. À la fin, dans le fin fond du désert, elle s'en va. Dans bien mieux que du bonheur elle s'en va. Dans une souf­france que rien n'épuise, pas même la souf­france. A la fin, c'est à peine croyable, elle meurt d'amour, la baleine blanche, la Comtesse aux yeux verts. C'est le bruit de cette mort qui décide de tout. C'est la douceur de ces yeux qui engage tout le temps à venir. On commence à écrire. Ce n'est pas pour devenir écrivain qu'on écrit. C'est pour rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour. C'est pour rejoindre le sauvage, l'écorché, le limpide. On écrit une langue simple. On ne fait aucune différence entre l'amour, la langue et le chant. Le chant c'est l'amour. L'amour c'est un fleuve. Il dispa­raît parfois. Il s'enfonce dans la terre. Il poursuit son cours dans l'épaisseur d'une langue. Il réap­paraît ici ou là, invincible, inaltérable. On est devant l'amour comme devant la Comtesse de Mortsauf. On voudrait l'appeler. On voudrait la serrer contre soi. Tellement on l'aime, on la tuerait. On voudrait l'appeler, mais elle s'est déjà enfuie dans le fond d'une allée, la mer­veille d'une saison. Alors on écrit. Alors on retourne au désert pour y trouver une source. C'est en écrivant que cela arrive. Un sentiment mêlé de tout, comme du feuillage avec la pluie. C'est une joie qui arrive et nous rend malheu­reux. Elle nous vient de ce chant qui s'élève de l'enfance, qui y retourne. C'est pour l'écouter que l'on écrit. C'est pour écouter le chant si pur de la baleine aux yeux verts.
Elle chante le vent qui passe, la rose qui brûle, l'amour qui meurt.

In, « La part manquante »

Photo : En Basse Californie au Mexique, le satellite Formosat-2 a saisi un superbe dessin représentant une baleine et son petit. Ce géoglyphe surplombe la lagune San Ignacio déclarée par le Mexique en 1979 «sanctuaire des baleines grises». En voie d'extinction, ces baleines viennent donner naissance dans les eaux chaudes des lagons mexicains, après une course de 22 000 km depuis la Mer de Béring : c’est la plus longue migration de tous les mammifères.

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05 septembre 2007

Christian Bobin (Après ce livre)

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Après ce livre, je ne sais pas : je ferai d'autres choses, d'autres lettres, puisque c'est ma façon à moi de vivre, que d'ainsi perdre mon temps. Ou bien je lirai. Des essais, des romans, des contes, des poèmes. Je mélangerai tout cela, car c'est ma façon d y voir clair, que d'entasser l'une sur l'autre ces branches mortes, tombées sur l'herbe des lectures. Parfois le feu s'en empare et le vent dresse une flamme qui peut se voir de loin, sur la page où j'écris. Je n'ai jamais lu pour m'instruire, et je serais fort en peine de vous dire à quoi me servent toutes ces pages avalées, quand dehors le ciel est si tendre. Il y a bien cette lumière de la langue dont je pourrais vous dire quelque chose : quand la langue se love en elle-même, dans l'ourlet de ses phrases, dans le sombre de ses parenthèses ou le nacré de ses voyelles. Quand la langue en elle-même se retire, se dérobant à nos volontés brutes et à notre besoin de certi­tude, comme un enfant apeuré va se cacher sous les dentelles de sa jeune mère.
Peut-être
n'écrit-on que pour cela, pour fuir - sous les jupons d'une langue maternelle - la mort brillante et le temps rugueux. Dans cette panique que l'on déguise en sagesse, dans cette paresse méditative, un prodige parfois s'accomplit. Il s'agit d'un miracle, égal en clarté à celui d'une résurrection. Le mystère ici est inverse : on ne transmue pas une matière en esprit, mais, par l'esprit, on touche soudain à la matière pure. Vous connaissez ces chansons de troubadour, ces légendes fatiguées et cette langue cramoisie, toute chargée de dorures et de lys. Au détour d'une phrase, au gré d'une lecture, on entend parfois un bruit de pas sur le gravier, et l'on voit l'aube qui cogne aux meurtrières d'un château, et les vipères qui glissent au fond des douves. C'est une profonde énigme que celle-là, qui fait que l'austère passion de la langue nous rende par instant cette évidence et cette immédiateté dont les choses seules ont le privilège.
Et pourtant : ouvrez les livres aimés. Il n'y a rien dedans. Il n'y a que des mots, empêchés dans l'encre, saisis dans la trame du papier. Des mots plus secs et rassis que ceux que l'on prononce avec le souffle, avec la gorge : ceux-là, du moins, forcent un sentier dans l'air autour des corps, jouissant ainsi d'un peu de vie, même si elle est éphémère. Oui, c'est un pur miracle, que par des mots enterrés dans des livres, d'on puisse raviver une source, rafraîchir un jardin.

In, « Le huitième jour de la semaine »
Photo pagnolle (flickr)

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04 septembre 2007

Christian Bobin (...ce qu'est la beauté)

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À l'enfant qui me deman­derait ce que c'est que la beauté - et ce ne pourrait être qu'un enfant, car cet âge seul a le désir de l'éclair et l'inquiétude de l'essentiel - je répon­drais ceci : est beau tout ce qui s'éloigne de nous, après nous avoir frôlés. Est beau le déséquilibre profond - le manque d'aplomb et de voix - que cause en nous ce léger heurt d'une aile blanche. La beauté est l'ensemble de ces choses qui nous traversent et nous ignorent, aggravant soudain la légè­reté de vivre. Je lui montrerais le ciel où les anges, en s'essuyant les mains dans un nuage, donnent une peinture de Turner, et je prendrais pour lui une poignée de cette terre, sur laquelle nous allons. Je lui dirais qu'un livre c'est comme une chanson, que ce n'est rien, que c'est pour dire tout ce qu'on ne sait pas dire, et je couperais pour lui une orange. La promenade se poursui­vrait loin dans le soir. Dans le silence, nous découvririons enfin, lui et moi, la réponse à sa question. Dans l'immen­sité lumineuse d'un silence que les mots effleurent sans le troubler.

 In, « Le huitième jour de la semaine »
Photo gari.baldi (flickr)

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10 août 2007

Christian Bobin

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Un grand auteur écrit avec ses mains. Je veux dire : il écrit des livres faits à la main, des livres singuliers, des livres à un seul exemplaire. On les ouvre et c'est comme un morceau de colline, comme une mésange dans la clairière, comme le chant de la pluie sur la terre. C'est physique, la lecture des grands auteurs. C'est même à ça qu'on les reconnaît, d'emblée : leurs phrases ne vont pas vers l'abstraction. Elles opèrent suivant une physique mentale, suivant une sensualité de la pensée. Par un côté elles touchent aux anges. Par un autre côté elles tou­chent à la chair. Un grand auteur maintient très bien ces deux extrêmes dans sa voix, avec ce qu'il faut de ruse et de simpli­cité. Les phrases qu'on lit, elles vont par les yeux qui les lisent, par les mains qui tiennent le livre, elles passent par le corps et s'envolent jusqu'à Dieu.

In, « Un livre inutile »
Albrecht Dürer, "saint Jean l'Evangéliste et saint Pierre"
(source image : blog Dominique Autié)

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06 juillet 2007

Christian Bobin

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La voix, la neige

Vous faites une promenade dans la neige. C'est la première neige de l'année. C'est comme chaque fois la première neige de votre vie. Elle est légère comme l'esprit. Elle est claire comme l'enfance. Elle est blanche, toute blanche comme l'esprit d'enfance. Elle recouvre la pen­sée. Elle éclaire le coeur. Elle est votre vie blanche. Elle est votre seule vie, que vous ne vivez pas.
Après la promenade vous allez dans une maison de bois sur les hauteurs, où sont réunis des gens qui chantent. Et vous découvrez déjà la première vertu du chant, qui est de rendre la voix à son destin de lumière et de neige. Vous écoutez une jeune femme chanter quelque chose de Schubert. Une merveille, comme toujours. Le texte est en allemand. Vous demandez ce que disent les mots sous la voix. Il est question d'un amour délaissé, d'une amou­reuse oubliée dans son tourment, à peine saluée du bout des lèvres, oubliée déjà dans le temps de la saluer. La voix qui chante appelle encore, mais se comble d'elle-même dans son appel. Ou plutôt elle n'appelle plus : elle se donne à elle­-même ses vacances. Elle acquiesce à la fin de l'amour comme à sa propre fin, dans le souffle expirant. Elle remet toutes choses - toutes peines, toutes nuits et toutes morts - entre les mains abondantes de l'espace et du large.
Vous écoutez le chant dans la pièce aux murs de bois. Vous écoutez la voix dans l'univers aux murs d'étoiles. Aimer c'est aimer ce qui est simple, et donc mystérieux. Ce qui est compliqué n'est jamais mystérieux. Ce qui est compliqué est sans importance. Rien n'est plus simple que la voix. Rien n'est plus obscur que la voix. Vous écoutez la parole qui guérit. Elle guérit les âmes cap­tives, les sources noires. Elle change la douleur en lumière. C'est la parole d'enfance, c'est le chant simple. Vous n'y connaissez rien en musique. Vous êtes analphabète en musique et vous vous y entendez très bien.
Vous avez tou­jours eu besoin de l'étoile d'une voix dans la chambre de vivre. Chanter c'est confier sa voix à la vérité d'un silence, à la justesse d'un souffle, tremblant dans son envol, lumineux dans son déclin. Dans le chant, la voix passe de l'ombre à la lumière, de la chair à l'esprit. L'esprit est une partie du corps, un fragment plus subtil de la chair - comme on dit d'un vin qu'il est subtil, d'une absence qu'elle est longue. L'âme est une fleur creuse de sang rouge. Elle frémit sous les ondées du chant. Elle s'ouvre dans l'éclaircie d'une voix. L'esprit s'éveille au creux du corps, au tronc du souffle, aux racines de la chair. Puis il s'élève dans la gorge et s'enflamme dans l'air pur. Dans le chant, la voix se quitte : c'est tou­jours une absence que l'on chante. Le temps de chanter est la claire confusion de ces deux sai­sons dans la vie : l'excès et le défaut. Le comble et la perte.
Vous écoutez cette jeune femme chanter l'amour désert. Mon amour. Mon prince des neiges bleues, mon roi au ciel si pâle, aux bras si tendres. La guerre t'appelle au loin. La guerre ou le monde ou bien un autre amour. L'amour est impossible mon amour, et il me donne une blessure où il se donne tout entier : de quoi chanter tout au clair de la vie. Vous regardez celle qui chante. Vous regardez la lumière blanche par la fenêtre. Vous contem­plez le cristal de la neige sur la terre, le flocon de la voix sur la chair. Vous mélangez tout. C'est votre façon à vous d'y voir clair : mélanger toutes sortes de lumières. Il y a la neige, il y a la voix. La neige descend du grand ciel lumineux de l'enfance. La voix fleurit sur les arbres du souffle. Dans le chant elle s'envole. Elle va dor­mir un temps auprès de Dieu. Elle redescend l'instant d'après, toute blanche et douce. Flux de la neige sous les ondes de la voix. Vagues de la voix sur les neiges du souffle.
Nos attitudes devant la vie sont apprises durant l'enfance, et nous écoutons le chant des lumières comme un nouveau-né entend un bruit de source dans son coeur. Nos attitudes devant l'amour sont enraci­nées dans l'enfance indéracinable, et nous attendons un amour éternel comme un enfant espère la neige qui ne vient pas, qui peut venir.

In, « La part manquante »
Photo Ralfhar "Lonely tree" (zyeuter)

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16 mars 2007

Christian Bobin

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                                                                                    Jean-Pierre Guinard

Aimer quelqu'un, c'est le lire. C'est savoir lire toutes les phrases qui sont dans le coeur de l'autre, et en lisant le délivrer.
C'est déplier son coeur comme un parchemin et le lire à haute voix, comme si chacun était à lui-même un livre écrit dans une langue étrangère.
Il y a plus de texte écrit sur un visage que dans un volume de la Pléiade, et quand je regarde un visage, j'essaie de tout lire, même les notes en bas de page.
Je pénètre dans les visages comme on s'enfonce dans le brouillard, jusqu'à ce que le paysage s'éclaire dans ses moindres détails.

Nos propres actes nous restent indéchiffrables. C'est pourquoi les enfants aiment tant qu'on leur raconte sans fin tel épisode de leur enfance.
Lire ainsi l'autre, c'est favoriser sa respiration, c'est-à-dire le faire exister.
Peut-être que les fous sont des gens que personne n'a jamais lus, rendus furieux de contenir des phrases qu'aucun regard n'a jamais parcourues. Ils sont comme des livres fermés.

Une mère lit dans les yeux de son enfant avant même qu'il sache s'exprimer.
Il suffit d'avoir été regardé par un nouveau-né pour savoir que le petit d'homme sait tout de suite lire. Il est même comme les grands lecteurs : il dévore le visage de l'autre.

On lit en quelqu'un comme dans un livre, et ce livre s'éclaire d'être lu et vient nous éclairer en retour, comme ce que fait pour un lecteur une très belle page d'un livre rare.
Quand un livre n'est pas lu, c'est comme s'il n'avait jamais existé.

Ce qui peut se passer de plus terrible entre deux personnes qui s'aiment, c'est que l'une des deux pense qu'elle a tout lu de l'autre et s'éloigne, d'autant qu'en lisant on écrit, mais d'une manière très mystérieuse, et que le coeur de l'autre est un livre qui s'écrit au fur et à mesure et dont les phrases peuvent s'enrichir avec le temps.
Le coeur n'est achevé et fait que quand il est fracturé par la mort.
Jusqu'au dernier moment le contenu du livre peut être changé.
On n'a pas la pleine lecture de ce qu'on lit tant que l'autre est vivant.
Dieu serait le seul lecteur parfait, celui qui donne à cette lecture tout son sens.
Mais la plupart du temps, la lecture de l'autre reste très superficielle et on ne se parle pas vraiment.

Peut-être que chacun de nous est comme une maison avec beaucoup de fenêtres.
On peut appeler de l'extérieur et une fenêtre ou deux vont s'éclairer mais pas toutes.
Et parfois exceptionnellement, on va frapper partout et ça va s'éclairer partout, mais ça, c'est extrêmement rare.
Quand la vérité éclaire partout, c'est l'amour.

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14 mars 2007

Christian Bobin

amandier_en_fleur___BonnardEn face, sur le mur, une peinture de Bonnard. La maison d'enfance du peintre n'était pas loin d'ici. Une des jeunes femmes en parle. Elle porte des vêtements dans les mêmes tons que cette peinture : des couleurs assourdies, des lumières couvant sous la cendre, des couleurs d'été ancien, d'amour perdue. Les armoiries du paradis : rose, lilas.
Parler de peinture ce n'est pas comme parler de littérature. C'est beaucoup plus intéressant.
Parler de peinture c'est très vite en finir avec la parole, très vite revenir au silence.
Un peintre c'est quelqu'un qui essuie la vitre entre le monde et nous avec de la lumière, avec un chiffon de lumière imbibé de silence. Un peintre c'est quelqu'un qui nous envoie sans arrêt des photographies du monde. Beaucoup d'images, trop d'images pour les serrer toutes dans un portefeuille et les sortir de temps en temps : voici le monde comme il bat dans le coeur d'un   inconnu.
Voici le coeur d'un inconnu comme il bat dans mon coeur.
Bonnard est mort en 1947. Sa dernière note dans son dernier carnet disait ceci : « J'espère que ma peinture tiendra, sans craquelures. Je voudrais arriver devant les jeunes peintres de l'an 2000 avec des ailes de papillon. »
Sa dernière peinture était celle d'un amandier en fleur. Un dernier souffle, un ultime effort : allez, tout donner une dernière fois, tout fleurir d'un seul coup, partir sans regret, sans rien laisser au fond de soi. Il y a deux attitudes possibles devant la mort. Ce sont les mêmes attitudes que devant la vie. On peut les fuir dans une carrière, une pensée, des projets. Et on peut laisser faire - favoriser leur venue, célébrer leur passage. La mort dont nous ne savons rien posera sa main sur notre épaule dans le secret d'une chambre ou elle nous giflera dans la lumière du monde - c'est selon.
Le mieux que nous puissions faire en attendant ce jour est de lui rendre sa tâche légère : qu'elle n'ait à tenir entre ses doigts que quelques fleurs d'amandier (...)

Le tableau et le peintre se séparent quand ils ne sont plus d'aucun secours, l'un pour l'autre. Quand le tableau ne sait plus nourrir le peintre, quand le peintre ne sait plus nourrir sa peinture. L'oeuvre est achevée quand l'artiste est devant elle, rendu à sa solitude entière.
Bonnard retardait toujours ce moment. Pour l'amandier en fleur, de son lit de mourant, il indiquait à un ami une retouche à faire : un vert qui ne va pas, là, à gauche, recouvre-le d'un jaune or. Pour un autre tableau, exposé à Paris, loin de lui, il écrit et demande que l'on étouffe un oiseau vert sur la toile, qu'on le recouvre d'une couleur brune.
Celle qui parle aujourd'hui est devant son amour comme le peintre devant son tableau - hésitant à finir, apportant des retouches, éloignant l'instant d'une solitude.
Ses mots ne sont pas vraiment dits pour vous, pas vraiment pour elle-même, ils tournent dans la pièce et vont trouver refuge au-dehors, dans l'arbre ruisselant de lumière - un petit oiseau vert impossible à tuer.

C'est maintenant avec l'attention d'un peintre que vous regardez cette femme, ses mains sur la table, ce silence dans ses yeux, ce cri de toutes les amoureuses : « j'espère que mon coeur tiendra, sans craquelures. Je voudrais arriver devant mon amant de l'an 2000 avec des ailes de papillon."

Bonnard, "Amandier en fleurs"

in, « L'Inespérée »

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Christian Bobin

L'amour est le miracle d'être un jour entendu
jusque dans nos silences
et d'entendre en retour,
avec la même délicatesse,
la vie à l'état pur,
aussi fine que l'air qui soutient les ailes des libellules
et se réjouit de leur danse.

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Christian Bobin

Penser, c'est regarder au fond d'un puits et y laisser filer un seau relié à une chaîne, et avoir le plaisir de le ramener plein à ras bord d'une eau noire où se reflètent toutes les étoiles.
J'aimerais beaucoup partager ce que je vois, mais je le vois seulement parce que ça m'a coûté de le voir, et ce coût, il faut que les autres en fassent aussi l'expérience.
Le chemin est à faire pour chacun.
Malheureusement, on ne peut amener l'autre à un degré de plus de vérité s'il n'en a pas déjà le pressentiment.
Evidemment, si je vois un agneau qui met son petit costume blanc et ses petits souliers vernis, et qui va chez le boucher avec une pâquerette entre les dents en croyant que c'est son ami, si je peux faire quelque chose pour l'en empêcher, je le fais.
La vie vivante est assiégée de toutes parts.
Il ne faut jamais oublier que chaque jour est une guerre totale à mener contre le monde.

in, "La Lumière du Monde"

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12 mars 2007

Christian Bobin

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Boubat "Cerisier japonais 1983"

Je t'aime. Je t'aime et dans cet amour fleurit la plus grande vue de toi,
une image où tu es libre, une image de drap blanc et ciel pur,
je n'entre pas dans cette image, mon amour,
je n'y entrerai jamais, tu y es seule, libre d'y dormir, d'y sourire et même d'y disparaître,
je te regarde, je t'aime et t'aimant je te vois dans la nuée de ta vie blanche,
dans la douceur de cette vie venue à toi et dont toi seule connaîtras jamais le goût,
je t'aime donc je te vois et tu es libre dans cette vue.

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