04 juin 2009
Bruno Bayon

Mon premier orgasme était
un ongle. C'est une formule. Avec le décor d'écume. Celle de la piscine
bouillonnante du paquebot de ligne Le Brazza. Bassin d'eau de mer, pour le
goût. Avec cela, des bois miellés, secrètes cabines, des coursives parfumées au
fer repeint, hublots odoriférants (essence + embruns + rouille...), ponts
mélancoliquement superposés. Un tout petit faste fané, et des chaises longues
alignées, si transatlantiques, face aux vagues.
[...]
Ce jour-là, elle s'assit,
sortie de l'eau, sous le ciel plombé de sept heures, au bord de la piscine
amère désertée, et entreprit de se tripoter les pieds. J'étais là, elle me
parlait, j'écoutais très attentivement, tout près d'elle, à la toucher presque,
à frôler les siens, ses pieds, des miens, perdu dans le vague.
Elle reposait sur le bois
délavé contre le carrelage. Elle écartait les jambes. Je pouvais entrevoir un
duvet, naissance de touffe pâle, à la fourche de ses cuisses, deviner la chair
fade, commissure de lèvre sous le bikini passé, elle repassait distraitement
ces jambes de ses mains, ses jambes fraîches tendrement hâlées, puis elle
m'expliquait. Ses pieds.
O pieds, chéris, chéries
chevilles, orteils chéris, chéris pieds de la jeune fille. Elle se contentait
de parler de cela pour moi. Avec une indolence, une sorte de manque de tenue,
hypnotiques pour le benêt que j'étais. Pieds un peu salis, du pont de bois,
orteils rêches, cornés, mais laiteux pourtant, suavement, négligence du port,
de la voix, du slip bâillé, de l'horizon flottant, de l'heure, du bla-bla-bla.
Cela assorti de bonnes manières frustes de fille bien élevée, d'une frange
blonde nette, et d'une expression douce de sérieux — le tout captivant de
sensualité, envoûtant.
Happé par l'ensemble
charnel du tableau, immobilisé au-dedans et en dehors, je buvais la vapeur de
ses gestes féminins, au soleil déclinant sur sa peau granulée par la chair de
poule, ces paroles lénifiantes sur ses doigts de pieds, qu'elle écarquillait
en les faisant comme rouler, entre ses doigts où je projetais béatement les
miens, sous leurs tendons transparents, dodus comme des petits pois, à peine
fins.
Elle tirait des peaux,
coupait un peu des envies, disait que cela faisait légèrement mal, ou le
contraire. Elle touchait le bout renflé, charnu, des fois meurtri par ses
sandales évangéliques, mauve, de ses orteils de fille d'embruns, incroyablement
obscènes et délicieux. Disant, enfin: «J'ai des ongles incarnés. »
In « Les pays
immobiles »
« Baigneuse », Jane Poupelet (1874-1932)
