Voyage dans les mots

Textes, poèmes et phrases que j'aime.

25 octobre 2008

Aragon

Renard___double_peau_d_Eros
                                                                                        Robert Renard



Le rendez-vous perpétuel

 

J’écris contre le vent majeur et n'en déplaise
A ceux-là qui ne sont que des voiles gonflées

Plus fort souffle ce vent et plus rouge est la braise

L'histoire et mon amour ont la même foulée

J'écris contre le vent majeur et que m'importe

Ceux qui ne lisent pas dans la blondeur des blés

Le pain futur et rient que pour moi toute porte

Ne soit que ton passage et tout ciel que tes yeux

Qu’un tramway qui s'en va toujours un peu t'emporte

Contre le vent majeur par un temps nuageux

J’écris comme je veux et tant pis pour les sourds

Si chanter leur parait mentir à mauvais jeu

Il n'y a pas d'amour qui ne soit notre amour

La trace de tes pas m'explique le chemin

C’est toi non le soleil qui fais pour moi le jour


Je comprends le soleil au hâle de tes mains

Le soleil sans l'amour c'est la vie au hasard

Le soleil sans l'amour c'est hier sans demain

Tu me quittes toujours dans ceux qui se séparent

C'est toujours notre amour dans tous les yeux pleuré

C'est toujours notre amour la rue où l'on s'égare

C'est notre amour c'est toi quand la rue est barrée

C'est toi quand le train part le coeur qui se déchire

C'est toi le gant perdu pour le gant déparé

C'est toi tous les pensers qui font l'homme pâlir

C'est toi dans les mouchoirs agités longuement

Et c'est toi qui t'en vas sur le pont des navires

Toi les sanglots éteints toi les balbutiements

Et sur le seuil au soir les aveux sans paroles

Un murmure échappé Des mots dits en dormant

Le sourire surpris le rideau qui s'envole
Dans un préau d'école au loin l'écho des voix

Un deux trois des enfants qui comptent qui s'y colle

La nuit le bruire des colombes sur le toit

La plainte des prisons la perle des plongeurs

Tout ce qui fait chanter et se taire c'est toi


Et c'est toi que je chante AVEC le vent majeur.


In «  Le Nouveau Crève-cœur »

Tableau Robert Renard « Double peau d’Eros »

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10 mars 2008

Louis Aragon

gypsy_meltdown___ContraDanceCarolin_a

L'étrangère

Il existe près des écluses
Un bas quartier de bohémiens
Dont la belle jeunesse s'use
A démêler le tien du mien
En bande on s'y rend en voiture
Ordinairement au mois d'août
Ils disent la bonne aventure
Pour des piments et du vin doux

On passe la nuit claire à boire
On danse en frappant dans ses mains
On n'a pas le temps de le croire
Il fait grand jour et c'est demain
On revient d'une seule traite
Gais sans un sou vaguement gris
Avec des fleurs plein les charrettes
Son destin dans la paume écrit

J'ai pris la main d'une éphémère
Qui m'a suivi dans ma maison
Elle avait les yeux d'outre-mer
Elle en montrait la déraison
Elle avait la marche légère
Et de longues jambes de faon
J'aimais déjà les étrangères
Quand j'étais un petit enfant

Celle-ci par-là vite vite
De l'odeur des magnolias
Sa robe tomba tout de suite
Quand ma hâte la délia
En ce temps-là j'étais crédule
Un mot m'était promission*
Et je prenais les campanules
Pour les fleurs de la passion


A chaque fois tout recommence
Toute musique me séduit
Et la plus banale romance
M'est l'éternelle poésie
Nous avions joué de notre âme
Un long jour une courte nuit
Puis au matin bonsoir madame
L'amour s'achève avec la pluie.

In, "Après l'amour" (Le roman inachevé)
Photo ContradanceCarolin.a.org "Gypsy dance"

*promission : dans le sens de terre promise

Musique Léo Ferré

Merci à DH


Posté par oceania55 à 18:51 - Aragon Louis - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

07 mars 2007

Louis Aragon

Un jour, un jour


Tout ce que l'homme fut de grand et de sublime
sa protestation ses chants et ce héros
au dessus de ce corps et contre ses bourreaux
à Grenade aujourd'hui surgit devant le crime

et cette bouche absente et Lorca qui s'est tu
emplissant tout à coup l'univers de silence
contre les violents tourne la violence
Dieu le fracas que fait un poète qu'on tue

Un jour pourtant un jour viendra couleur d'orange
un jour de palme un jour de feuillages au front
un jour d'épaule nue où les gens s'aimeront
un jour comme un oiseau sur la plus haute branche

Ah je désésperais de mes frères sauvages
je voyais je voyais l'avenir à genoux
la Bête triomphante et la pierre sur nous
et le feu des soldats porté sur nos rivages

Quoi toujours ce serait par atroce marché
un partage incessant que se font de la terre
entre eux ces assassins que craignent les panthères
et dont tremble un poignard quand leur main l'a touché

Un jour pourtant un jour viendra couleur d'orange
un jour de palme un jour de feuillages au front
un jour d'épaule nue où les gens s'aimeront
un jour comme un oiseau sur la plus haute branche

Quoi toujours ce serait la guerre la querelle
des manières des rois et de front prosternés
et l'enfant de la femme inutilement né
les blés déchiquetés toujours des sauterelles

Quoi les baignes toujours et la chair sous la roue
le massacre toujours justifié d'idoles
aux cadavres jeté ce manteau de paroles
le baillon pour la bouche et pour la main le clou

Un jour pourtant un jour viendra couleur d'orange
un jour de palme un jour de feuillages au front
un jour d'épaule nue où les gens s'aimeront
un jour comme un oiseau sur la plus haute branche.

Posté par oceania55 à 13:40 - Aragon Louis - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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