Voyage dans les mots

Textes, poèmes et phrases que j'aime.

04 avril 2007

Apollinaire

couple_couch____Ren__Julien

L’amour le dédain et l’espérance

Je t'ai prise contre ma poitrine comme une colombe qu'une petite fille étouffe sans le savoir.
Je t'ai prise avec toute ta beauté ta beauté plus riche que tous les placers de la Californie ne le furent au temps de la fièvre de l'or
J'ai empli mon avidité sensuelle de ton sourire de tes regards de tes frémissements
J’ai eu à moi à ma disposition ton orgueil même quand je te tenais courbée et que tu subissais ma puissance et ma domination
J’ai cru prendre tout cela ce n'était qu'un prestige
Et je demeure semblable à Ixion après qu'il eut fait l'amour avec le fantôme de nuées fait à la semblance de celle qu'on appelle Héra ou bien Junon l'invisible
Et qui peut prendre qui peut saisir des nuages qui peut mettre la main sur un mirage et qu'il se trompe celui-là qui croit emplir ses bras de l'azur céleste
J'ai bien cru prendre toute ta beauté et je n'ai eu que ton corps
Le corps hélas n'a pas l'éternité
Le corps a la fonction de jouir mais il n'a pas l'amour
Et c’est en vain maintenant que j'essaie d'étreindre ton esprit
Il fuit il me fuit de toutes parts comme un noeud de couleuvres qui se dénoue
Et tes beaux bras sur l'horizon lointain sont des ser­pents couleur d'aurore qui se lovent en signe d'adieu
Je reste confus je demeure confondu
Je me sens las de cet amour que tu dédaignes
Je suis honteux de cet amour que tu méprises
Le corps ne va pas sans l'âme
Et comment pourrais-je espérer rejoindre ton corps de naguère puisque ton âme était si éloignée de moi
Et que le corps a rejoint l'âme
Comme font tous les corps vivants
O toi que je n'ai possédée que morte

                        *

Et malgré tout cependant que parfois je regarde au loin si vient le vaguemestre
Et que j'attends comme un délice ta lettre quotidienne mon cœur bondit comme un chevreuil lorsque je vois venir le messager
Et j'imagine alors des choses impossibles puisque ton coeur n'est pas avec moi
Et j’imagine alors que nous allons nous embarquer tous deux tout seuls peut-être trois et que jamais personne  au monde ne saurait rien de notre cher voyage vers rien mais vers ailleurs et pour toujours
Sur cette mer plus bleue encore plus bleue que tout le bleu du monde
Sur cette mer où jamais l'on ne crierait Terre
Pour ton attentive beauté mes chants plus purs que toutes les paroles monteraient plus libres encore que flots
Est-il trop tard mon coeur pour ce mystérieux voyage
La barque nous attend c'est notre imagination
Et la réalité nous rejoindra un jour
Si les âmes se sont rejointes
Pour le trop beau pèlerinage

                          *

Allons mon coeur d'homme la lampe va s'éteindre
Verses-y ton sang
Allons ma vie alimente cette lampe d'amour
Allons canons ouvrez la route
Et qu'il arrive enfin le temps victorieux le cher temps du retour

                          *

Je donne à mon espoir mes yeux ces pierreries
Je donne à mon espoir mes mains palmes de victoire
Je donne à mon espoir mes pieds chars de triomphe
Je donne à mon espoir ma bouche ce baiser
Je donne à mon espoir mes narines qu'embaument les fleurs de la mi-mai
Je donne à mon espoir mon cœur en ex-voto
Je donne à mon espoir tout l'avenir qui tremble comme une petite lueur au loin dans la forêt

In, « Poèmes à Lou »
Sculpture René Julien

Posté par oceania55 à 23:21 - Apollinaire - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

23 mars 2007

Apollinaire

Elisabeth_Visage_aquar_nouv

A Bacharach il y avait une sorcière blonde
Qui laissait mourir d'amour tous les hommes à la ronde

Devant son tribunal l'évêque la fit citer
D'avance il l'absolvit à cause de sa beauté

O belle Loreley aux yeux pleins de pierreries
De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie

Je suis lasse de vivre et mes yeux sont maudits
Ceux qui m'ont regardée évêque en ont péri

Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries
Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie

Je flambe dans ces flammes Ô belle Loreley
Qu'un autre te condamne tu m'as ensorcelé

Evêque vous riez Priez plutôt pour moi la Vierge
Faites-moi donc mourir et que Dieu vous protège

Mon amant est parti pour un pays lointain
Faites-moi donc mourir puisque je n'aime rien

Mon coeur me fait si mal il faut bien que je meure
Si je me regardais il faudrait que j'en meure

Mon coeur me fait si mal depuis qu'il n'est plus là
Mon coeur me fit si mal du jour où il s'en alla

L'évêque fit venir trois chevaliers avec leurs lances
Menez jusqu'au couvent cette femme en démence

Va t'en Lore en folie va Lore aux yeux tremblants
Tu seras une nonne vêtue de noir et blanc

Puis ils s'en allèrent sur la route tous les quatre
La Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme des astres

Chevaliers laissez-moi monter sur ce rocher si haut
Pour voir une fois encore mon beau château

Pour me mirer une fois encore dans le fleuve
Puis j'irai au couvent des vierges et des veuves

Là-haut le vent tordait ses cheveux déroulés
Les chevaliers criaient Loreley Loreley

Tout là-bas sur le Rhin s'en vient une nacelle
Et mon amant s'y tient il m'a vue il m'appelle

Mon coeur devient si doux c'est mon amant qui vient
Elle se penche alors et tombe dans le Rhin

Pour avoir vu dans l'eau la belle Loreley
Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil

aquarelle Elisabeth S.

Posté par oceania55 à 21:29 - Apollinaire - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

07 mars 2007

Apollinaire

Mon ptit Lou adoré
Je voudrais mourir un jour que tu m'aimes
Je voudrais être beau pour que tu m'aimes
Je voudrais être fort pour que tu m'aimes
Je voudrais être jeune jeune pour que tu m'aimes
Je voudrais que la guerre recommençât pour que tu m'aimes
Je voudrais te prendre pour que tu m'aimes
Je voudrais te fesser pour que tu m'aimes
Je voudrais te faire mal pour que tu m'aimes
Je voudrais que nous soyons seuls dans une chambre d'hôtel à Grasse pour que tu m'aimes
Je voudrais que nous soyons seuls dans mon petit bureau près de la terrasse couchés sur le lit de fumerie pour que tu m'aimes
Je voudrais que tu sois ma sœur pour t'aimer incestueusement
Je voudrais que tu eusses été ma cousine pour qu'on se soit aimés très jeunes
Je voudrais que tu sois mon cheval pour te chevaucher longtemps longtemps

Je voudrais que tu sois mon coeur pour te sentir toujours en moi
Je voudrais que tu sois le paradis ou l'enfer selon le lieu où j'aille
Je voudrais que tu sois un petit garçon pour être ton précepteur
Je voudrais que tu sois la nuit pour nous aimer dans les ténèbres
Je voudrais que tu sois ma vie pour être par toi seule
Je voudrais que tu sois un obus boche pour me tuer d'un soudain amour.

in, « Poèmes à Lou »

Posté par oceania55 à 09:20 - Apollinaire - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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