LISETTE


Habitude dans l'habitude, il y avait aussi le re-goûter du mercredi soir. J'ache­tais au bureau de tabac le magazine Lisette que la buraliste me mettait de côté. Pendant tout le restant du trajet je me retenais de l'ouvrir et même de trop m'attarder sur la couverture. Je savais mieux refréner le désir de lire que celui de croquer dans la bouchée. J'attendais d'être rentrée à la maison.
Quand il faisait froid je m'installais dans la cuisine et même, au coeur de l'hiver, les pieds dans le four de la cuisinière à charbon. L'été, je m'asseyais sur la marche du seuil. Alors je demandais un supplément de goûter. Ma mère protestait. Je suppliais plus fort : « J'ai faim. » Si nous en avions mangé à midi, elle accusait le poisson qui « ne tenait pas au corps ». Finalement elle acceptait. Je recevais peu de chose : du pain et un morceau de sucre. Un biscuit.
Et là, en mangeant ce pain qu'en hiver je posais sur le dessus de la cuisinière, ou profitant d'un long soir de mai, dans le confort délicieux de l'absence de devoirs et de leçons, je commençais la lecture méthodique de Lisette. Je savais ménager mon plaisir. Je ne me précipitais pas tout de suite sur ce que je préférais mais lais­sais de côté ce qui a priori me rebutait — tel titre, telle illustration de l'histoire complète annoncée en couverture. J'allais à une bande dessinée dont les personna­ges étaient chaque semaine les héros d'un sketch. En une douzaine de vignettes une histoire était racontée. Il y eut « Poinderi et Poindechaînette », les jumeaux de la Mère Tricota, « Babouche et Babou­chette », deux petits Arabes dont les sot­tises me plongeaient en plein exotisme colonial à base de palmiers, de pastèques, de chameaux, de gourbis sur un horizon de sable.
Après, j'épluchais le courrier des lectrices, le « billet de Marraine », sorte d'éditorial qui profitait de la sai­son, des fêtes, des événements d'une vie d'enfant pour proposer une réflexion quelque peu philosophique. Je lisais un conte. De toute façon je savais que, dans la semaine, tout le magazine serait exploité. Tout viendrait à son heure. Un soir où il pleuvrait, où mes copines de la rue seraient punies ou absentes, il serait temps de m'essayer à une broderie, à. un bricolage à base de coquillages collés sur une boîte, à un dessin au pochoir, à un découpage.


Enfin, en ces mercredis soir, venait le moment attendu, le coeur exquis du goûter supplémentaire, le plat de résistance : le roman à suivre. J'entretenais avec lui un rapport exalté où se mêlaient la hâte de savoir la suite de la semaine précédente, le plaisir d'avancer dans l'action, en trois ou quatre pages, et la frustration attendue de l'arrêt. Car, bien sûr, l'intrigue s'arrê­tait à un moment palpitant. Au (à suivre) j'avais une vraie angoisse. Comment allais- je faire pour tenir une semaine avant de savoir ?
Je sens sous mes doigts le grain du papier en même temps que monte en ma bouche le goût sucré du pain. Les couleurs délavées, les gra­phismes de Lisette sont sous-tendus par cette faim qui s'éveillait d'autant plus vive que m'arrivaient les odeurs du repas du soir qui se préparait.
De cinq heures à la nuit il était impossible d'échapper à des fragrances apéritives : dans tout le quar­tier les ménagères s'activaient. La faim suscitée a le goût d'une histoire à suivre. Il flotte aussi quelque part l'odeur de l'étable à vaches. Aller chercher le lait était mon travail. Cela interrompait le fil du récit. Je courais mais la chaleur cam­pagnarde de l'étable, l'odeur de bouse et de lait, l'air grave du laitier et la précision de ses gestes me captivaient au point de m'attarder un peu. Tout d'un coup je pen­sais à ces quelques feuillets qui m'atten­daient près du feu ou sous le sophora et dont j'allais jouir dès mon retour. Ces soirs-là me sont précieux, tout auréolés, dans la longue succession de mes quatre-heures.

 In « Mémoires du goût »