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Le Tour de France, c'est l'été. L'été qui ne peut pas finir, la chaleur méridienne de juil­let.
Dans les maisons on tire les persiennes, la vie devient plus lente, la poussière danse dans les rais de soleil. Se tenir à l'enclos quand le ciel est si bleu semble déjà discutable. Mais s'avachir devant un poste de télévision quand les forêts sont profondes, quand l'eau promet la fraîcheur, la lumière! Pourtant on a le droit, si c'est pour regarder le Tour de France.
Il s'agit là d'un rite respectable, qui échappe au farniente bestial, à la mollesse végétative. D'ailleurs on ne regarde pas le Tour de France. On regarde les Tours de France. Oui, dans chaque image du peloton lancé sur les routes d'Auvergne ou de Bigorre s'inscrivent en filigrane tous les pelotons du passé. Sous les maillots fluo, phosphores­cents, on voit tous les anciens maillots de laine — le jaune d'Anquetil, tout juste para­phé d'une broderie Helyett ; le bleu-blanc­rouge de Roger Rivière, avec ses manches si courtes ; le violine et jaune de Raymond Pou­lidor, Mercier-BP-Hutchinson. À travers les roues lenticulaires, on devine les boyaux croi­sés sur les épaules de Lapébie ou de René Vietto. La caillasse solitaire de La Forclaz s'ébauche sur le bitume surpeuplé de l'Alpe­-d’Huez.


Il y a toujours quelqu'un pour dire :

— Moi, ce que j'aime dans le Tour, c'est les paysages !

De fait, on traverse une France surchauf­fée, festive, dont le peuple s'égrène au fil des plaines, des villes et des cols. L'osmose entre les hommes et le décor se fait dans une fer­veur bon enfant, quelquefois débordée par des hurluberlus surexcités. Mais sur fond de Galibier pierreux, de Tourmalet brumeux, un peu de paillardise franchouillarde ne fait que souligner la dimension mythique des héros.

Moins décisives, les étapes de plat sont tout aussi suivies. Le sentiment de voir passer le Tour y est plus ramassé, plus compact, et donne son prix au déploiement de la cara­vane publicitaire.
Peu importent les boulever­sements au classement général. C'est l'idée qui compte : communier un instant avec toute la France du soleil et des moissons. Sur l'écran du téléviseur, les étés se ressemblent, et les attaques les plus vives ont goût de menthe à l'eau.

 

In « La première gorgée de bière »

Photo Jasper Juinen/Getty Images