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Voilà longtemps déjà que je pratique mon métier, que je le ressens, le surveille comme on surveille une habitude ; il me pénètre, et j'ai pris cette manie d'en chercher les effets en moi et dans les autres, d'en surveiller les manifestations.

Tout le théâtre, cet état dramatique en moi, cette habitude de penser et de sentir pour les autres, par les autres et à travers moi-même, cette attitude vis-à-vis d'un tiers offert, de ce tiers qu'est le public, et vis-à-vis de moi, ces reflets que j'en fais et dont je suis fait, ce comportement entre le soi que je suis et le moi que je me suis donné, à travers tant de person­nages, tout cela est là, sensible, visible en moi, tout le long de ma journée, et je cherche à le penser, à le lier, à le raisonner, et à m'en expliquer l'agencement, les raisons.

Je veux préciser mes sensations, je note dans mes lec­tures des reflets de mes états (Proust), j'écris des notes, et la vanité de m'exprimer moi-même me rattrape, me rejoint, me retrouve dans ce moment de ma carrière où j'ai découvert cependant (depuis longtemps déjà) que l'acteur n'est qu'une table d'harmonie.

 

[...]


Représenter, penser, puis écrire, pouvoir exprimer ses pen­sées (ambitions d'un homme qui n'a pas besoin de penser), connaître les secrets de son métier, à force d'habitudes, à force de réflexions avant le jeu, après la fête de la représenta­tion, pendant qu'on joue soi-même un personnage.

Arriver à comprendre, puis à préciser, exprimer ses pensées, les écrire même, c'est le moment où j'en suis dans ma carrière, dans ce métier où l'inexprimable est la recherche continuelle, où la doublure d'un sentiment est une étoffe suffisante. C'est à cela que j'arrive, et je fais en même temps cette découverte que c'est un métier qui n'exige aucune pensée, aucune idée et que tout ce qu'on peut écrire et tout ce qu'on a écrit — je l'ai lu — est inutile et vain, que c'est amusement, mirage, et que l'explication ne sera jamais vraie que pour exciter les autres à en cher­cher une nouvelle.

 

In « Le comédien désincarné »

Théâtre Athénée Louis Jouvet


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                                                                Photo Yousuf Karsh (1949)