Micro___gudmundsson



J'essaie de rédiger un texte. Mais il ne s'agit pas d'écriture. J'écris deux mots, je rature. Je pars dans une mauvaise direc­tion. Les obsèques, l'église. Prendre la parole dans ce fatras. Parler devant un micro, face à des visages connus, face à tous ceux qu'on aime. J'ai cette respon­sabilité. Ne pas dire quelque chose de convenu, de bancal, de déplacé. Être à la hauteur de notre histoire d'amour, à la hauteur de la douleur. Ne pas dire la dou­leur, apprendre à écrire simple, très simple surtout. Pas joli, pas voyant, écrire sans panache, sans ambition. Pas littéraire. Pas de phrase bien torchée. Trouver le ton. Pouvoir dire : oui, c'est ça, arriver à cette évidence-là. C'est ça, exactement. Sa vie et sa mort, c'est ça, en dix lignes. Je n'y arrive pas. Je recommence encore et la nuit s'installe. Le matelas grince à côté. Il y a des mous­tiques dans la chambre, qui m'attaquent.

 

Écrire sans métaphore, éviter les mots « chemin », « destin », « quitter », « au- delà », « paix ». Je déteste les métaphores et les paroles universelles. Je déteste la sauce entre les mots. Je déteste les mots au sens caché, qui veulent tout et ne rien dire. J'aimerais dire dans le micro : je suis là comme une merde, regardez, vous avez devant vous quelqu'un qui est mort, mais ça ne se voit pas. Je vous parle, c'est rassurant, mais je n'existe pas. Claude est mort et dans son cercueil, ça ne se voit pas non plus. Et vous, qui êtes-vous ? Morts ou vifs ? J'ai un problème avec les mots. Je les déteste soudain. Ils résistent, se rétractent. Ils me laissent sur le car­reau. Je les emmerde. Qu'ils aillent se faire foutre avec leur sonorité, leur élé­gance. J'ai peur.

 

In « A présent » (éditions Stock)

Photo Gudmundsson