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Dès notre plus jeune âge, l'imagination s'empare des gens et des choses qu'elle rencontre pour les triturer, les transformer, en prélever un trait ou un signe avec lesquels s'érige notre représentation idéale du monde, un schéma qui devient notre système de référence, notre code pour déchiffrer la réalité à mesure qu'elle se présente.

Je porte ainsi en moi, sculptée depuis l'enfance, une sorte de statue intérieure qui donne une continuité à ma vie, qui est la part la plus intime, le noyau le plus dur de mon caractère. Cette statue je l'ai modelée toute ma vie. Je lui ai sans cesse apporté des retouches. Je l'ai affinée Je l'ai polie. La gouge et le ciseau, ici, ce sont des rencontres et des combinaisons. Des rythmes qui se bousculent. Des feuillets égarés d'un chapitre qui se glissent dans un autre au calendrier des émotions. Des terreurs évoquées par ce qui est toute douceur. Un besoin d'infini surgi dans les éclats d'une musique. Un plaisir faisant soudain irruption sous la sévérité d'un regard. Une exaltation née d'une association de mots. Tous les émois et les contraintes, les marques laissées par les uns et les autres, par la vie et par le rêve.

Ainsi, je n'héberge pas seulement en moi un personnage idéal auquel je me confronte sans cesse. Je porte aussi toute une série de figures morales, aux qualités parfaitement contradictoires, que mon imagination voit toujours prêtes à jouer mes partenaires dans des situations et des dialogues gravés dans ma tête depuis mon enfance ou mon adolescence. Pour tous les rôles de ce répertoire possible, pour tous les emplois qui m'entourent et me touchent directement, je tiens ainsi des acteurs prêts à donner la réplique dans des comédies et des tragédies écrites en moi de longue date.

Pas un geste là, pas un mot qui ne soit imposé par la statue intérieure.

 

In « La statue intérieure »

Photo Anne Van