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Parrhasios le Peintre offrit de combattre à Zeuxis le Peintre. Zeuxis hésitait à remettre en jeu son titre de meilleur peintre de la Grèce mais il céda à la vanité et accepta le duel.

Zeuxis le Peintre peignit des raisins. Il voulut les reproduire d'une façon si parfaite que les oiseaux fus­sent attirés. Il y parvint.

Il n'y a pas que la vue des hommes qui se fascine dans la perception et s'égare dans les rêves. La vue de tous les animaux s'abuse.

Un passereau, une colombe, un merle se précipi­tent à tire-d'aile sur la muraille où leur bec se brise.

Néanmoins ce fut Parrhasios le Peintre qui triom­pha de Zeuxis.

Parrhasios avait peint simplement sur la muraille blanche une toile blanche en lin.

Zeuxis se tourne vers lui. Il est fier d'avoir abusé les oiseaux. Sur le carrelage on voit les petits morceaux de bec brisés. Il s'écrie :

- Allez, à ton tour maintenant, Parrhasios. Montre-nous, derrière ton voile (linteum), la peinture que tu as faite !

Parrhasios sourit.

Zeuxis s'approche.

II avance la main, il cherche à prendre le voile entre ses doigts. Il ne touche que la paroi.

Dans un premier temps il comprend.

Dans un deuxième temps il réfléchit.

Dans un troisième temps il s'avoue vaincu.

 

*

 

L'argument est le suivant : Ce n'est pas un oiseau que le peintre a abusé, mais le peintre.

Zeuxis a peint un visible. Parrhasios a peint un ne-pas-voir.

En grec peintre se dit zoographos (mot à mot celui qui écrit le vivant). En latin peintre se dit artifex (celui qui a la technique du faire).

Le peintre a peint un linge (un linge que le peintre a mis sur le visible comme le linge que l'homme a mis sur le sexuel, comme le linge que l'homme a mis sur le mort).

Parrhasios dit :

- L'homme demande un voile.

Alors Zeuxis lui cède la palme avec une espèce de « modestie ».

Pudore, écrit Pline.

Le conte du rideau en lin de Parrhasios le Peintre se trouve dans Pline, XXXV, 64.

 

Je songe au voile en lin qui recouvre le fascinus dans la corbeille dans la villa des Vignerons à quelques kilo­mètres de Pompéi. On l'appelle aussi la villa des Mys­tères.

Je songe au manteau que ses fils - à reculons - vien­nent déposer sur le sexe dressé de Noé sous sa tente.

Je songe au voile en lin que la vierge Marie détache de son front et noue au-dessus du sexe de son fils Jésus, mort sur le mont Calvaire, dans les faubourgs de Jérusalem, trois siècles plus tard.

Pudore.

Cet objet qui retranche à la vision n'est pas un objet. Ni même un espace. C'est le montré qui fait oublier l'ostension. C'est l'invention de la toile. Car la beauté dissimule ce monde à nos regards. C'est ce qui se dérobe à la vue qui retient l'attention et mobilise les yeux dans le vide - qui n'est qu'un dérivé du trou.

 

In « Sordidissimes »

Photo Sheila Hicks “Linges” (détail)