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[...]

J’ai déposé mon barda chez Giorgio pour quelques jours.

Je me promène seule dans Rome. Un bonheur !

Le soir, il m’emmène dans des petits restaurants sympathiques, colorés, savoureux.

Je découvre la cuisine romaine.

Une partie de son amitié pour moi réside dans le fait que nous bâfrons ensemble.

La fête de la grande bouffe. Il rit, rocailleux, d’avoir trouvé son égale.

Fin cuisinier, il ne tolère pas que l’on perturbe ce moment sacré, l’heure de la dégustation.

Gargantua lyrique, il ne manque pas d’illustrer, de vanter par un langage imagé toutes les qualités des ingrédients employés.

Il parle d’un fromage « Fior di latte » comme d’un Van Gogh.

Ce n’est vraiment pas le moment de sortir ses tables de calories !

 

Des silences aussi. Terribles ses silences.

Son regard se pose sur moi, me dépasse, revient, repart.

Ses coudes sont sur la table, il fume.

Pesant et grave, sans un mot.

 

J’apprends à connaître Giorgio.

Sa rugosité graniteuse, sa marginalité, sa façon de vivre en vieux célibataire.

Il a un ventre de Bouddha, des traits de sicilien.

Cultivé avec discrétion, appréciant les gens à l’état brut, mordant les fruits à même la peau comme il a mordu dans la vie.

Il désire prendre sa retraite à Ischia. Tu viendras ? Sourire...

J’embrasse ses joues non rasées, je lui prends le bras, je reçois son plaisir de me donner.

C’est quelque chose de connaître quelqu’un comme lui.

 

J’ai vu le soleil s’enfoncer dans la mer.

J’ai traversé les pinèdes odorante, fleuries de lauriers roses.

J’ai levé les yeux vers la lune blonde de Monte Porzio Catone sous laquelle la colline déploie ses courbes féminines.

Du Château Saint Ange, longtemps, j’ai suivi la houle des toits de Rome d’où émergent coupoles et clochers d’une grâce infinie.

Je me suis imprégnée de leur couleur ocre, souffre, terre de Sienne cédant leur richesse lumineuse à de généreux espaces verts sous un air léger, léger...

J’aurai usé de tous les poncifs classiques concernant Rome.

Lucide et sarcastique quant à mon vocabulaire.

Le cortège panurgeant, éclectique, fellinien des musées m’aura rendue davantage promeneuse que visiteuse.

J’aurai marché, amoureuse de perspectives, d’emboîtements architecturaux.

Une sensibilité inconnue jusqu’ici se sera éveillée en moi.

Il eût été souhaitable de me plonger dans des manuels tout ce qu’il y a de plus sérieux pour donner vie aux pierres antiques.

J’ai préféré me laisser envelopper par la grâce ambiante et recevoir ce qui me touchait personnellement.

La magie vaporeuse imbibant mes yeux de rêve n’est pas exprimée dans les guides touristiques.

Elle ne se mesure ni ne s’explique, se pèse ni se pâme. Elle est.

Sur pellicule, je n’ai pas arrêté le temps devant massifs fleuris, monuments baroques, escalier de marbre ou fresques.

La cascade des fontaines s’écoule dans mon cœur.

Le merveilleux est en moi.

Lui attribuer des mots le déflore.

 

Photo Lalupa

Fontana del Moro, Piazza Navona