Loup_Et_Le_Chien___Grandville



Le moyen le plus sûr de « briser les féodalités » n'est-il pas de démettre les barons turbulents et indociles et de les remplacer par des hommes dévoués au prince ? Ou encore, tout en laissant aux premiers les titres et les honneurs qui leur sont dus, de remettre la réalité du pouvoir à un entourage qui voue son existence au prince ?
Ces pratiques de notre monarchie ne sont pas inconnues de nos groupes industriels (sans parler de notre Etat républicain). Nommer à la tête des grands services, des grandes filiales, des hommes qui se distinguent par leur fidélité envers celui qui détient le pouvoir suprême ; ou encore, quand ceux qui sont en place ont l'échine un peu raide et paraissent trop solides sur leur siège, transférer autant que faire se peut la réalité du pouvoir à des états- majors bien tenus en main, n'est-il pas le meilleur moyen de mener une politique cohérente ?
Mais en fait pareille voie est lourde d'effets pervers.


Car un spectre se profile alors à l'horizon, une image honnie, celle du gouvernement des courtisans (c'est-à-dire des valets du prince) et d'une obéissance contraire à l'honneur.

Si un grand baron indocile, mais respecté des siens, est remplacé par une créature du prince (ou du moins par quelqu'un qui est perçu comme tel), le nouveau promu revêtira aisément les pouvoirs formels de son prédécesseur. Il n'héritera ni de sa légitimité, ni de sa capacité à mobiliser ses troupes. Il risque fort d'exacerber chez celles-ci la tendance de chaque groupe à se retrancher dans ses coutumes et ses privilèges (à l'image de ce qu'a connu la France d'Ancien Régime).
Certes l'opération réalisée au sommet peut être répétée à un échelon inférieur, aux dépens des seigneurs de moindre rang trop peu dociles. Mais les effets seront les mêmes. Et on verra s'installer chez ceux qui ne se retireront pas dans leur fierté, une obéissance servile envers un pouvoir craint sans être respecté... A moins que les nouveaux venus, pris par le désir d'être reconnus par les leurs, ou pris d'enthousiasme pour leur cause, ne deviennent de nouveaux barons indociles.


De même, si de grands pouvoirs sont donnés aux multiples échelons de la bureaucratie des sièges sociaux, perçue comme héritière de la domesticité des princes, et à laquelle il est impossible de se soumettre sans forfaire à l'honneur, on verra fleurir mille défenses visant à protéger cet honneur. Chacun manifestera son indépendance, de façon d'autant plus éclatante qu'elle est mena­cée. Et on entrera dans un cercle vicieux liant les conduites de sièges sociaux qui cherchent à assurer leur emprise pour corriger les dérives que provoquent les manifestations d'indépendance des barons, et des manifestations d'indépendance inspirées par le refus d'accepter un statut servile.

Est-ce à. dire qu'il faille accepter passivement l'existence de barons indociles et celle de filiales, d'usines, de services qui mènent leurs stratégies de puissances autonomes, au mépris d'une politique d'ensemble ? Non, certes. Mais pour éviter pareilles dérives, il vaut mieux utiliser les ressources qu'offre le sens de l'honneur de chacun, que de heurter celui-ci de front.

En même temps qu'il incite à défendre son rang, le sens de l'honneur interdit de défendre ses intérêts, et même ses droits, de manière vile, en manifestant une âpreté qui ne sied qu'à une personne de basse extraction. Et il pousse à « se sentir responsa­ble » dès que l'on exerce, ne serait-ce qu'informellement, un certain pouvoir. Ces exigences fondent un mode de coordination qui, mis en oeuvre de manière appropriée, peut se montrer tout à fait efficace.


 In « La logique de l’honneur »

Illustration « Le loup et le chien », J-J Grandville