canif_pierre

Pour Gérard J.


Un chant s'élève de chaque objet. L'artisan y a enfermé un peu de son corps qui avait bien connu l'amour, puis avait porté long­temps une maladie, à moins qu'il ne se fût simplement éteint de vieillesse. Chant du bois, de l'acier, du cuivre. On entend à travers les siècles ricaner les bourreaux, les filles rire d'une voix sauvage, les folles bêler, l'enfant gazouiller.
L'objet ne s'évanouit pas. On trouve de si multiples choses dans les poches des voyageurs : des canifs, de petits carnets, une minuscule vis oubliée lors d'un démontage, un bout de ficelle entortillé, quelques graines de carotte ou de panais, de ces mêmes graines que l'homme, alors sédentaire et courbé vers la terre, lançait dans le petit sillon qu'il avait creusé dans la plate- bande de l'enclos. Devant les yeux du promeneur, l'horizon se dilue. Lui, porte en tête maint secret, des restes d'amour, des désirs un moment consistants, mais qui s'évaporent tandis que l'objet, même s'il l'a oublié, reste en poche comme un talisman. Fouillant un jour dans les vieux vêtements dans lesquels notre corps alourdi et guetté, fût-ce de très loin par la mort, n'entre plus, on retrouve le rouage d'une frêle machine dont on doit faire effort pour retrouver l'usage.
On le retourne longtemps entre ses doigts alors qu'au loin se couche un soleil d'histoire.

 

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Photo Océania