Mea culpa, mea culpa !

Dans le billet précédent, j’ai omis de mettre en italique les phrases venant de Jean-Jacques Rousseau. C’est chose faite

Il est vrai qu’il se comprenait étrangement.

Ce sont vos réactions qui ont décelé mon oubli et mon manque d’information.

Je me dois, envers Alain Etchegoyen et vous tous, de publier l’introduction de ce livre pour rétablir le ton, l’intention et sa compréhension.

Avec toutes mes excuses.

Océania


Argument

Introduction à « L’éloge de la féminité »

 

Depuis une quinzaine d'années, j'écris et réécris ce texte et il me faudrait quelque aplomb pour prétendre qu'il soit maintenant achevé. Depuis ce temps, je me débats avec ce paradoxe qui tient à la fois de l'évidence et du mystère : l'humanité n'est traversée que par une seule différence objective, la différence des sexes ; et pourtant, cette différence si claire, cette distinction dans la percep­tion et les désirs élémentaires, est recouverte de polypes multiples qui l'obscurcissent sans cesse.

L'homme et la femme s'imposent dans leur différence même aux rêves et cauchemars les plus fous de nos géné­ticiens, qui voudraient restructurer un génome humain, trop humain. Toutes les autres différences sont contes­tables et métissables : races, couleurs de peau, tailles, visages, chevelures, musculatures, groupes sanguins, rhésus, corpulences, formes et pigments oculaires s'éloignent et se rapprochent, s'isolent et se mélangent. S'il ne reste qu'une différence, ce sera celle-là : la femme et l'homme qu'aucune chirurgie ne parvient à confondre.

Et pourtant, cette différence est toute parasitée de dis­cours polémiques et de dénégations absurdes. La diffi­culté principale, qui n'est pas seulement mienne, consiste donc à essayer de penser l'homme et la femme en les dépouillant d'une gangue étrange et variée, étran­gère et bizarre. Mais à chaque fois que je m'essaye à déchirer une couche de cette couverture, je suis entraîné dans débats et polémiques qui m'éloignent un peu plus de la différence elle-même.

L'existence, avec son cortège d'expériences — de femmes et d'enfants différents mais aussi d'idéologies éducatives —, m'a fait passer par des états successifs, ins­crits dans une durée hétérogène, semant le doute et la confusion dans l'écriture et la pensée, en les éclaircissant toujours d'une conviction nouvelle : la différence la plus naturelle et la plus objective sera d'autant plus l'enjeu d'un avenir proche qu'elle aura été contestée, amendée, déplacée par des discours aussi insensés que les préjugés qu'ils auront voulu combattre.

 

* * *

 

A chaque fois que je me suis retrouvé face à ce projet et devant ce texte, j'ai été confronté au problème clas­sique du commencement. Je me suis d'abord résolu à ne pas partir des polémiques en cours. Comme l'écrivait si bien Nietzsche, la réfutation souffre toujours d'être une négation, encore imprégnée par la thèse qu'elle s'em­ploie à combattre. Le savoir scientifique me semblait également impuissant. Les chromosomes sont muets, comme éléments enfouis qui commandent et program­ment des opérations dont les résultats importent plus que les procédures : les corps de l'homme et de la femme, dans leur union même, nous apprennent plus que X ou Y.

Mais en même temps, il me semblait que l'expérience d'une existence aussi subjective et singulière que la mienne — comme celle de tout(e) autre — restait insuffi­sante. Elle me donne une matière indépassable. Et même s'il m'a fallu, pour écrire ce texte, m'isoler des cours et salons, elle m'interdit l'enfermement clans le poêle d'un sujet solipsiste qui redécouvre le monde à partir de sa seule conscience : pour saisir cette dif­férence, je ne pouvais saisir la conscience comme sexuée, je devais partir des corps qui seuls me donnent l'intui­tion du sexe.

Mais si je ne pouvais penser dans ma seule conscience, il me semblait également présomptueux de réfléchir cette différence comme si j'étais le premier à entamer ce projet. Je résolus donc d'entrelacer ces maté­riaux de l'expérience avec un texte qui me semblait fon­dateur, celui que Rousseau nous propose à la fin de l'Émile. Après quatre livres consacrés à Émile, le garçon, Rousseau y aborde la question de la femme, à travers Sophie, la compagne qui lui est promise car il n'est pas bon que l'homme soit seul

Rousseau tente d'analyser le concept de nature fémi­nine en se fondant sur la seule idée de Nature, pour évi­ter de tomber sous le joug des préjugés, des idées reçues et des déterminations culturelles. A ce titre, son texte m'intéresse, même s'il contient quelques formulations qui sont aujourd'hui considérées comme « inaccep­tables » — ce qui ne veut pas dire « fausses ».

Je n'ai voulu ni prendre une distance critique, ni écrire un commentaire. J'ai essayé d'assimiler le déve­loppement de Rousseau à mon écriture même, d'inclure son souci de la différence naturelle à mes expériences diverses. C'est pourquoi on ne trouvera pas ici de réfé­rences ni de citations détachées. Par reconnaissance, et pour la reconnaissance, les phrases directement issues du texte de Rousseau sont données en italiques.

Je ne « lâche » le texte de Rousseau que dans les demi moments où je pense qu'il abandonne lui-même — mais malgré lui — son projet initial, c'est-à-dire quand il ima­gine qu'il est à la fois nécessaire qu'une femme n'ait pas de métier et vive sous l'autorité d'une religion.

Au terme, toujours provisoire, de ces réécritures, j'a donc pris le parti d'un commencement qui s'ancre dans deux approches enchevêtrées : les expériences de mon existence — désir, amour, paternité — et un texte de Rousseau. Je dois ajouter un troisième principe qui me semble inévitable pour de multiples raisons : la différence ne se développe bien qu'à partir de la femme tant la figure masculine a, depuis des siècles, prévalu dans les représentations et le concept même de l'Humanité.

J'espère avoir, par ces principes, acquis une sérénité et une liberté qui sont difficiles à obtenir quand on essaye de penser la différence entre l'homme et la femme. Mais je serais encore tenté de développer cent arguments pour prévenir des accusations futures, comme aimait à le faire Jean-Jacques, tant il est vrai qu'il faut aujourd'hui prendre bien plus de précautions dans ce qu'on dit des femmes qu'avec les femmes elles-mêmes...

 

Vatteville-la-rue, décembre 1996

Louise_Brooks2

L’agrément des femmes

 

Le souci de l'apparence pourrait aussi être entendu de façon péjorative. Il n'en est rien : la sensibilité, l'intui­tion, l'observation, le sens pratique, la finesse et l'élé­gance du comportement font système avec le sexe lui- même, tel qu'il fonctionne et tel que s'en déduit la pudeur nécessaire.
La gloire des hommes doit être exhi­bée pour exister : elle doit être spectaculaire ; celle des femmes est tout intérieure. La femme a plus d'esprit, et l'homme plus de génie.

Le travail de l'apparence est un souci du corps et de l'esprit, tous deux rivés au sexe et aux désirs qui le carac­térisent. L'apparence est un authentique travail. L'ap­parence n'est pas, chez les femmes, de la fausseté. Le don qui leur est propre est l'adresse et non la fausseté.
La pudeur oblige à se taire, à ne pas tout dire, à ne pas tout expri­mer. Pourquoi consultez-vous leur bouche quand ce n'est pas elle qui doit parler ? Consultez leurs yeux, leur teint, leur respiration, leur air craintif leur molle résistance : voilà le langage que la nature leur donne pour vous répondre. La bouche dit toujours non, et doit le dire ; mais l'accent qu'elle y joint n'est pas toujours le même et cet accent ne doit point mentir. Tout provient du sexe et de la pudeur nécessaire.

On a bien tort de fustiger stupidement la coquetterie. Plus une femme a de réserve, plus elle doit avoir d'art, même avec son mari. La coquetterie est une vertu fémi­nine. L'excès nuit en tout, mais en tenant la coquetterie dans ses limites, on la rend modeste et vraie, on en fait une loi d'honnêteté. Cette coquetterie honnête n'a rien à voir avec celle qu'apprennent les couvents, ces véritables écoles de coquetterie, qui produisent tous les travers des femmes et font les plus extravagantes petites maîtresses. Nous ne fai­sons pas l'éloge de la femme artificieuse et méchante, mais nous revenons toujours au principe : étudier ce qui est, en rechercher la cause et trouver enfin ce qui est bien.[...]

 

In « Eloge de la féminité »

Texte en italique est de J.J Rousseau

Photo Robert Richee, « Louise Brooks »