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[...] Ce qui se prête bien mieux à notre réunion [vers 1919, 1920], c'est la pièce presque nue où nous reçoit Pierre Reverdy, généralement le dimanche. Il habite au haut de Montmartre, rue Cortot, à quelques pas de la rue des Saules.
L'étonnant « climat » qui règne ici, rien ne peut en donner idée comme cette admirable phrase de Reverdy lui-même, qui ouvre « La lucarne ovale » :

 

« En ce temps-là le charbon

était devenu aussi précieux

et rare que des pépites d'or

et j'écrivais dans un grenier

où la neige, en tombant

par les fentes du toit,

devenait bleue. »

 

Une telle façon de dire n'a pour moi rien perdu de son enchantement. Instantanément, elle me réintroduit au coeur de cette magie verbale qui, pour nous, était le domaine où Reverdy opérait.
Il n'y avait eu qu'Aloysius Bertrand et Rimbaud à s'être avancés si loin dans cette voie.
Pour ma part, j'aimais et j'aime encore - oui, d'amour - cette poésie pratiquée à larges coupes dans ce qui nimbe la vie de tous les jours, ce halo d'appréhen­sions et d'indices qui flotte autour de nos impressions et de nos actes.
Il taillait dedans comme au hasard : le rythme qu'il s'était créé était apparemment son seul outil, mais cet outil ne le tra­hissait jamais ; il était merveilleux. Reverdy était beaucoup plus théoricien qu'Apollinaire :  il eût même été pour nous un maître idéal s'il avait été moins passionné dans la discussion, plus véri­tablement soucieux des arguments qu'on lui opposait, mais il est vrai que cette passion entrait pour beaucoup dans son charme.
Nul n'a mieux médité et su faire méditer sur les moyens profonds de la poésie. Rien ne devait, par la suite, avoir plus d'importance que ses thèses sur l'image poétique.
Il n'est, non plus, personne qui, de la longue ingratitude du sort, ait montré un détachement plus exemplaire.

 

(Entretiens avec André Parinaud, «Le Point du jour», Gallimard, 1952.)

Photo Océania