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Je n'ai jamais éprouvé le sentiment que l'écriture pût être une activité foncièrement différente de la plupart des autres qui nous aident à vivre et incitent à réfléchir. Mais au fond c'est notre vie, si réelle et si éphémère, qui nous fait réfléchir - et cette possibilité que nous avons de le faire, c'est-à-dire de nous regarder de l'extérieur, tout en étant au-dedans.
Peut-on écrire sans avoir rien vécu, sans rien connaître des joies, des douleurs, des angoisses et des deuils qui questionnent l'existence ? Oui, on peut tourner le dos à la vie, aux choses réelles et à nos rapports avec cette réalité et jouer avec les mots. Pourtant, pouvons-nous ignorer que même ce refus, même ce jeu abstrait nous pouvons le faire parce que nous sommes vivants, partici­pant pour un temps d'une activité qui nous déborde ?


J'aimais, et j'aime toujours mon métier de médecin, mais j'avais, et j'ai toujours besoin d'écrire. Pour passer du soin des malades aux feuilles de mes carnets, ou à des bouts de papier, la distance est moins importante qu'elle ne paraît. C'est toujours notre vie limitée, ses sources, ses rapports, ses douleurs et ses joies qui sont interrogés. L'écriture n'est pas la bouffée d'air frais qui me lave des soucis quotidiens ; il est vrai cependant qu'elle me permet souvent de les mieux éclairer, de les « ordonner », parfois, c'est vrai, de les oublier.
La démarche du médecin ne me paraît pas bien différente. Arriver à trouver les mots et les formes qui nous apparaissent justes pour exprimer ce qui est en mouvement dans le corps et dans la pensée est un cheminement de proche en proche un peu à la manière dont est établi un diagnostic difficile. Les jaillissements qui surprennent parfois sont de la matière brute, et deman­dent un long travail d'interrogation, d'ajustement, de mise au point.
Dans toutes ces approches que nous devons sans cesse reprendre, il y a un commencement d'ouverture qui nous invite à persévérer.

 

In « Approche de la parole »

Photo Océania