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Les cérémonies de la caresse

Les mains qui effleurent le corps, dans la chambre où le couple chavire, inventent lentement les formes. D'être tou­chées, métamorphosées en frissons, celles-ci naissent et renais­sent, se tendent à l'envi dans la douce fermeté de leur surface. Le corps se révèle par la caresse, comme s'il n'était fait que par elle et pour elle. Fête première où la vie ruisselle comme une pluie striée de soleil. Une sorte de printemps charnel réin­vente le monde. L'émotion sensible chante alors la chair silen­cieuse. Le baiser exalte les lèvres dans l'attente suspendue, et sa respiration douce recueille l'odeur blanche de la nuit.

 

Les mains dessinent et inventent, redessinent et réinventent, dans les volutes renouvelées, le corps aimé, le corps si vrai de se savoir désir, et désir désiré. Les amants se découvrent et s'absorbent dans la cérémonie renouvelée. L'intention vive, esprit pensif où rayonne la chair, se projette dans l'amour. Nulle possession, dans cette montée tout de respect et d'ex­tase, comme si la vie se faisait art. Conscience incandescente à la pointe des gestes. Les doigts subtils esquissent l'imaginaire dans la chair touchée, recomposée, comme reformée de toutes ces caresses.

 

Cérémonie lente et tendue, effacement graduel des dis­tances. L'air est plus vif, qui découvre la nudité offerte et son frisson immobile. Le dialogue silencieux des corps et des coeurs libère son mouvement. L'attente s'accomplit, et toute pensée s'incarne, pour vivre l'aventure de la rencontre.

 

Caresse. Dans le mouvement charnel de la conscience, deux moitiés du monde se blottissent contre la parfaite frontière qui les sépare et les unit. Le corps est à la fois sentant et senti, quand l'expérience enfin n'est plus simple rencontre extérieure, mais incarnation mutuelle de la présence à l'éclosion de la lumière. Qui est sujet ? Qui est objet ? Une étrange fusion maintient dis­tingué ce qu'elle unit, mais y fait vivre la chaleur dense d'une émotion commune, source étonnée du paysage des choses.

 

Objet du désir, le corps le vit comme conscience. C'est lui qui l'éprouve et il se sait entièrement habité par lui. Vécue dans la chaleur intime du plaisir, cette distance intérieure fait aussitôt du corps un sujet qui advient en quelque sorte comme la forme sensible de la pensée. Les êtres qui se mêlent s'appar­tiennent à eux-mêmes tout en vivant comme une magie l'éli­sion des limites. Cette expérience toujours première n'a qu'un temps, mais elle inonde l'existence de sa mémoire. Elle res­tera, vertige d'une dialectique sensible où les consciences se répondent à jamais. L'amour porte au-delà, furtive expérience d'éternité. Dans la nuit profonde, il affirme un envol fragile mais définitif.

 

Le désir est bien ce qui révèle la chair à elle-même, par-delà les gestes utiles et les habitudes quotidiennes. C'est qu'il porte la conscience à son point d'incandescence, en stimulant la faculté d'éprouver où le corps fait l'expérience de l'intention qui l'exalte. Cérémonial de la rencontre, par laquelle prend vie le partage projeté. Deux êtres découvrent qu'ils existent pour eux-mêmes dans le moment précis où ils accèdent l'un à l'autre. Expérience précieuse que fait l'humanité de son accomplissement natif, de sa conscience révélée à nouveau. L'autre, sans cesser d'être autre, reste mon semblable dans cette façon de vivre le désir et de révéler la chair, de m'in­carner en s'incarnant lui-même.

L'aventure des sens touche ici à la pensée la plus vive et la plus légère.

 

In « Le roman du monde »

Aquarelle Intralude 1, Pierre de Champ